«Abimagique», fabricante de temps

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Si un jour je retourne à Seattle je ne manquerai pas d’aller m’asseoir à une table de ce restaurant teriyaki situé au carrefour de l’Ave et de la 45e dans le quartier de l’université là où un jour Bill Gates a posé ses fesses. Ce n’est pas pour lui bien sûr mais pour rencontrer Abimagique qui a pris l’habitude de venir déjeuner sous le Polaroïd qui a immortalisé la venue du Nerd Le plus Riche Du Monde. Abimagique, c’est le prénom qu’elle s’est choisi. Bien entendu aucun parent n’aurait l’idée de prénommer son enfant ainsi. C’est une fille coiffée style Halloween, teinture noire de jais, mèches asymétriques couleur orange qui dévore les biographies d’empoisonneurs célèbres. Mais sous ses apparences de goth typique on remarque que son visage est empreint d’une douceur et d’une sensualité qui ne sied pas à ce monde moderne. Elle n’est pas du genre à se laisser draguer. Pas question de lui donner du «Je peux m’asseoir auprès de vous». Lorsqu’elle parle c’est toujours avec une conviction passionnée. Elle vit seule dans une maison du quartier de Fremont et travaille comme massothérapeute pour handicapés physiques.

Le monde court à sa perte et elle le sait. Aussi elle fabrique du temps, pas ce temps immobile de confinement mais un temps de réparation, d’exploration, de travail pour détruire cette merde. Elle hurle sa haine à ces millions d’imbéciles qui se mettent à prêcher qu’il faut avoir la foi. «Ayez confiance en Dieu disent-ils. Quelle importance s’il encourage le viol, l’usure, le cancer, le génocide ? vous devez lui faire confiance.»

Je me suis attachée à elle, à cette sorcière tellurique, à cette démone sexuelle, à cet esprit nommé Lilith, à cette incarnation de Gaïa, animée de bonnes intentions et douée de pouvoirs extraordinaires comme elle le laisse entendre à ce jeune blanc-bec, son amant, qui se laisse mener sans rien comprendre pendant que l’intrigue se tisse autour de lui. Ce qu’elle sait elle ne le distille qu’avec parcimonie et s’il se montre agacé par certains de ses adages genre «je savais que cela arriverait», elle se contente de lui rétorquer qu’il existe peut-être des choses dont il n’est pas conscient.

«Les êtres humains ne sont pas doués pour comprendre ce qui se passe autour d’eux, affirme Lucius Shepard, l’auteur de cette divine novella, et pourtant leurs personnages de fiction y excellent, ce qui me frappe comme hautement irréaliste.»

Je considère pour ma part que ce sont d’eux que je tiens ce que je sais, c’est pourquoi Abi, Abimagique est ma compagne de ce temps-ci… un magnifique portrait de femme aussi impériale que mystérieuse…


Joëlle Losfeld Editrice

Lucius Shepard Abimagique Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jean-Daniel Brèque. Le Bélial «Une Heure-Lumière», 104 pp., 8,90 € (ebook : 4,99 €).

Source du post: liberation.fr

Marino Stozza
Marino Stozza
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