«Amazon, c’est une boîte à virus, on est tous collés»

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«La Chine veut saisir l’occasion de l’affaiblissement américain»

Depuis jeudi et pour la première fois en France, Amazon a cessé son activité, au moins pour quelques jours. Après le dépôt d’une plainte par l’union syndicale Solidaires pour «mise en danger de la vie d’autrui», la firme a été sommée en référé par un jugement du tribunal de Nanterre de mettre en œuvre, dans ses dépôts, une «évaluation» des risques encourus par ses employés, en concertation avec les partenaires sociaux. A la suite de cette décision, le comité social et économique (CSE), réuni mercredi, s’est prononcé par 14 voix sur 18 pour la fermeture totale jusqu’à lundi, afin de se mettre en règle et de «nettoyer les sites». La direction a indiqué que les quelque 10 000 salariés et intérimaires seront «payés à 100 %» et que le recours au chômage partiel «a été évoqué», mais que ses «modalités d’application n’ont pas été définies».

Cette décision, prise plus d’un mois après le début du confinement, confirme qu’Amazon est une machine à vendre lancée à pleine vitesse, que seule la justice peut freiner. Ces dernières semaines, on a dénombré pas moins de cinq mises en demeure des Direccte (directions régionales des entreprises, de la concurrence, de la consommation, du travail et de l’emploi) dans différents dépôts, deux plaintes de syndicats (Solidaires et CGT) et plusieurs appels à la grève, notamment de la CFDT. Bruno Le Maire, le ministre de l’Economie, y est aussi allé de son coup de gueule, dénonçant les pressions «inacceptables» que Amazon faisait peser sur les salariés en droit de retrait. Mais il a fallu attendre cette décision pour faire entendre raison à la multinationale.

Salariés agglutinés

Le confinement n’a pas fragilisé Amazon. C’est même le contraire : son modèle semble fait pour profiter de la crise. Voilà des années que la firme de Jeff Bezos s’échine à convaincre ses clients qu’elle leur facilite la vie au quotidien. En temps normal, on peut y commander tout et n’importe quoi à un prix imbattable et recevoir un colis dans sa boîte aux lettres en vingt-quatre heures. Depuis le confinement, tous les commerces physiques ont fermé, mais rien n’a changé pour Amazon : on peut toujours y acheter de la colle, des feutres, des ordinateurs, du terreau, du vernis à ongles… En appelant à «revenir à l’essentiel» mi-mars, le président de la République a pourtant été clair : seuls les commerces d’alimentation et les pharmacies sont autorisés à rester ouverts. Si l’on s’en tient à ces propos, le cas Amazon est une bizarrerie. Permettre à la multinationale américaine de poursuivre ses activités, c’est lui conférer un régime d’exception. Car dans ses entrepôts, très peu de produits médicaux ou de première nécessité.

C’est sur cette ambiguïté que s’appuient les syndicats, qui considèrent que la firme ne protège pas correctement ses salariés. Depuis le début de l’épidémie, des employés se sont plaints d’être exposés quotidiennement au risque. Caroline (1), une intérimaire de la firme, a été diagnostiquée Covid-19 par son médecin il y a quinze jours. Pourtant, lorsqu’elle est arrivée avec un masque mi-mars avant d’être malade, ses chefs lui ont demandé de le retirer parce que «ça fait peur». Dans les rangs, pas de distances de sécurité, ni de gel hydroalcoolique pendant des semaines. Impossible de savoir si elle a contracté le virus dans son dépôt, mais la jeune femme a immédiatement prévenu sa direction. Certains de ses collègues lui ont raconté qu’ils n’avaient pas été mis en quarantaine et qu’ils continuaient de travailler.

Même constat pour Frédéric (1), lui aussi intérimaire chez Amazon en Ile-de-France. Début mars, on lui propose une mission, pour «remplacer les salariés en droit de retrait ou en arrêt maladie». Trois semaines plus tard, il présente tous les symptômes du coronavirus et pointe du doigt l’entreprise : «Où est-ce que j’aurais pu l’attraper ? Je ne sors pas, je vis seul, j’ai personne autour de moi, à part au boulot ou dans le RER.» Sur des photos qu’il a prises fin mars, on voit des salariés agglutinés dans de longues files d’attente. «Amazon, c’est une boîte à virus, on est tous collés constamment», commente-t-il.

«On est comme des pions»

Depuis le début du confinement, la firme ne communique pas sur les cas de Covid-19. Dans les dépôts, de nouvelles têtes apparaissent tous les jours pour remplacer ceux qui se sont arrêtés. «On est comme des pions, on nous prend, et quand on est malade, on nous jette et on en reprend un autre», estime Coralie (1), une autre intérimaire. Impossible pour les salariés de savoir quel collègue a contracté le virus. «Ça va très vite, c’est la psychose. Quand on s’arrête à un stand pour discuter, selon ceux avec qui on discute, tous les jours il y a un nouveau mort», avance Frédéric. En réalité, selon Laurent Degousée, de SUD commerce, on compte une dizaine de malades dans les dépôts et un cas sévère en réanimation.

C’est dans ce contexte tendu que, vendredi, le tribunal judiciaire de Nanterre a ouvert exceptionnellement pour traiter en urgence la plainte de Solidaires. Sous le feu des questions des juges, l’avocate d’Amazon, Me Cécile Fourcade, et la directrice des relations sociales, Imane Fennouri, ont assuré que des mesures avaient été prises pour garantir la sécurité des employés. «Je ne dis pas que tout a été parfait, que le gel hydroalcoolique a toujours été là, mais il est là aujourd’hui. On a aussi mis en place des labyrinthes et des tracés au sol pour éviter que les employés ne se croisent», a défendu Imane Fennouri. «Ces décisions ont été prises un peu tard», a rétorqué Solidaires. Les employés ne disposent de masques que depuis le 3 avril et les contrôles de température ont été généralisés le 5.

Pour prouver sa bonne volonté, Amazon s’appuie sur une autre mesure forte : la nomination d’employés dont la tâche est de veiller au respect des consignes de sécurité. «On a mis 350 salariés, des « safety angels », sur nos sites pour s’assurer que les mesures sont connues. Pour la plupart, ce sont des salariés volontaires, et il y a quelques intérimaires», a détaillé la directrice des relations sociales. Selon les annonces de recrutement que nous avons pu consulter, les safety angels sont en réalité en grande partie de nouveaux intérimaires. Vendredi, une agence d’intérim recrutait notamment 72 personnes à Lauwin-Planque (Nord) et 30 à Vélizy-Villacoublay (Yvelines) à ce poste. Leur arrivée dans les entrepôts présente par ailleurs de nouveaux risques de contamination. Mais pour la juge, c’est aussi leur rôle qui pose question. «Y aura-t-il des sanctions ?» a-t-elle interrogé. «Non, mais s’il y a irrespect manifeste, oui il y aura des sanctions», a répondu la directrice des relations sociales. Ce que suggère une affiche collée dans les toilettes d’un des dépôts du nord de la France : «Le non-respect délibéré ou répété des règles de distanciation sociale […] est susceptible d’entraîner des mesures disciplinaires.» «Ça va se transformer en délation, tout simplement», disent les syndicats.

Dans les dépôts, la décision du tribunal de Nanterre n’a pas toujours été bien accueillie par les salariés. A Lauwin-Planque, quand les salariés ont appris qu’ils ne travaillaient plus jusqu’à nouvel ordre, «ça a été tendu, les syndicats ont été pointés du doigt», assure Sandra (1). Pour elle, l’activité d’Amazon en plein confinement profite aussi aux salariés car «cela permet d’avoir une vie sociale, et tout le monde fait des heures sup et est content d’en profiter». Avec d’autres collègues, elle a mis en ligne une pétition pour demander la reprise des activités d’Amazon. «C’est quoi le mieux, un intérimaire vivant ou un mort ? répond sèchement Laurent Degousée de SUD commerce. Je sais que les temps sont durs, mais personne ne va mourir de faim, alors que du virus oui.»

D’autres salariés se sentent, eux, «rassurés» par cette décision de fermeture. «Je me demande pourquoi elle n’a pas été prise avant», s’interroge Yann (1), en intérim à Boves (Somme). Selon lui, malgré toutes les mesures prises par Amazon, «rien ne change». Et si reprise il y a, elle se fera sans lui. «On ne met pas des vies en danger, surtout pour un smic», s’indigne le jeune homme.

Appel de la décision

La firme américaine semble aujourd’hui payer son manque de coopération. Sous la pression des syndicats et du gouvernement fin mars, elle avait assuré que seuls les produits «essentiels» seraient livrés. Une fake news, a répondu l’association les Amis de la Terre (lire page 5). Pour le vérifier, nous avons nous-même commandé la semaine dernière un produit non essentiel à notre survie : des feutres. La livraison devait être assurée une semaine plus tard, elle a été réalisée en deux jours. Lors de l’audience, l’entreprise a assuré qu’elle épuisait les stocks de produits non essentiels avant de prioriser l’acheminement. Un argument qui n’a pas convaincu les juges.

Pour l’heure, impossible d’affirmer avec certitude qu’Amazon reprendra ses activités la semaine prochaine. Interrogé sur Europe 1 jeudi, Frédéric Duval, le directeur général d’Amazon France, a estimé qu’il était pour l’heure «trop tôt pour parler de réouverture» et a confirmé faire appel de la décision. Invité cette fois sur RTL, il a avancé de nouveaux arguments : «Je ne sais pas définir exactement ce qu’est un produit d’hygiène : est-ce qu’un coupe-ongles en est un ? Est-ce qu’un préservatif est un produit médical ?» Dans une salve de tweets, le compte officiel de la firme en France a, lui, estimé que cette fermeture «aura[it] probablement des conséquences», notamment pour les «nombreuses TPE et PME françaises qui s’appuient sur Amazon pour se développer». Manière de dire que la France ne peut plus se passer du géant américain du commerce en ligne.

Source du post: liberation.fr

Maria Rodriguez
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