Application StopCovid

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Cédric O

StopCovid est un projet d’application servant à suivre la propagation de la maladie dans la population. Présentée début avril, elle doit être prête lorsque la phase de déconfinement débutera. Mais cette stratégie est l’objet d’un intense débat. Que sait-on d’elle ? Numerama fait le point.

Qu’est-ce qu’est StopCovid ?

StopCovid est le nom donné à un projet visant à développer une application sur mobile afin de mobiliser certaines technologies numériques dans la lutte contre la propagation de la maladie Covid-19. L’existence de StopCovid a été officialisée le 8 avril dans les colonnes du Monde, à l’occasion d’une double interview d’Olivier Véran, ministre de la Santé, et de Cédric O, secrétaire d’État en charge du numérique.

Ce projet a été mis en place avec l’idée que l’on pourrait combattre la diffusion du virus SARS-CoV-2 en retraçant les chaînes de transmission entre individus — remonter le cheminement de la maladie était encore possible au début de la crise, via des enquêtes sanitaires, lorsque les cas étaient peu nombreux. Mais aujourd’hui, la maladie est trop répandue pour faire uniquement ce travail « à la main ».

StopCovid va-t-elle vraiment sortir ?

Il existe une incertitude sur le devenir de ce projet, notamment à cause de certains défis technologiques. Par exemple, le Bluetooth n’est pas prévu pour être un outil de mesure des distances. Il faut aussi que le Bluetooth puisse être disponible en permanence, ce qui pose une difficulté évidente sur la batterie. Enfin, il risque aussi de produire des faux positifs et compliquer le travail de remontée des chaînes de transmission.

L’efficacité opérationnelle de StopCovid dans la crise sanitaire est  aussi questionnée. À quoi sert une application de signalement si l’on ne peut pas dépister dans le même temps ? Ne risque-t-elle d’ailleurs pas d’être contre-productive, en faisant baisser la garde sur les gestes barrières ? Et aura-t-elle un intérêt si le taux d’adhésion de la population reste très faible, de l’ordre de quelques pourcents ?

Pour l’heure, ces questions ont été mises de côté : le développement de StopCovid se poursuit malgré tout. «  Nous ne déciderons que plus tard de l’opportunité de déployer ou non une telle application », déclarait Cédric O, ajoutant que le gouvernement est « sans certitude de succès ». C’est d’autant plus vrai aujourd’hui, avec des enjeux politiques et souverains qui sont venus complexifier le débat.

Que fera StopCovid ?

StopCovid est une application mobile qui produit un historique de tous les smartphones qui ont été détectés à proximité et pendant une certaine durée, grâce à une liaison sans fil. Si une personne est diagnostiquée malade, l’information est inscrite dans StopCovid puis diffusée à toutes les personnes en contact au cours des 14 derniers jours (durée moyenne d’incubation), en se basant sur leurs smartphones.

En somme, l’application « retracera l’historique des relations sociales qui ont eu lieu dans les jours précédents », résume Cédric O.

L’application ne doit pas révéler aux individus alertés l’identité de la personne qui est tombée malade. Seule une notification générique devrait s’afficher à l’écran, avec a priori des consignes et des recommandations : se confiner sans tarder pour ne pas accroître le risque d’étendre encore plus la chaîne de transmission, prendre contact avec un médecin, demander un test pour confirmer l’alerte ou lever le doute. Quoi qu’il en soit, StopCovid ne marchera pas seule : elle devra faire partie d’un dispositif complet et humain de déconfinement pour avoir une quelconque efficacité.

De quoi StopCovid a besoin pour marcher ?

Parce qu’il s’agit de signaler aux Français et aux Françaises si leur route a croisé quelqu’un de malade, l’enjeu est donc de pouvoir tester massivement la population pour savoir si elle est contaminée ou non, si elle est immunisée ou non. En effet, StopCovid n’a aucune utilité si l’on a aucune visibilité sur la situation sanitaire générale. Et pour cela, il faut pouvoir faire des tests PCR, rapides et sérologiques à grande échelle.

À quoi ressemble un kit de dépistage de SRAS-CoV-2 de type de PCR. // Source : CDC

La mise en route  d’une politique de dépistage massif et rapide sur le territoire s’avère être l’une des conditions majeures d’un déconfinement progressif bien ordonné. La recherche engrange toutefois des résultats. Le directeur du laboratoire Pasteur-TheraVectys assure par exemple qu’un test de sérologie identifiant les individus immunisés est opérationnel. Il ne manquerait plus que le feu vert des autorités médicales.

Sur quelle technologie reposera StopCovid ?

Le gouvernement opte pour le Bluetooth, une technologie sans fil qui marche à courte portée (pour un smartphone, c’est de l’ordre de la dizaine de mètres) et qui apparaît plus cohérente vu les finalités : détecter de qui vous avez été proche, de façon prolongée, pour vous prévenir éventuellement si un cas positif se trouvait dans le lot. Le Bluetooth est une technologie aujourd’hui largement répandue.

D’autres pistes auraient pu être envisagées, comme la géolocalisation des smartphones. Ce n’est pas l’option qui a été retenue, parce qu’elle aurait été trop invasive sur le plan de la vie privée, et qu’elle risque de ne pas être assez précise, notamment dans les bâtiments. Le Bluetooth ne permet pas de savoir où l’on se trouve ni de remonter un historique des déplacements. Il ne détecte que les smartphones à proximité.

Pourquoi StopCovid pourrait capoter ?

Mais s’il est cohérent, ce choix s’accompagne de certaines contraintes. Ainsi, il faut savoir que l’accès au Bluetooth sur les smartphones est restreint par défaut : les applications ne sont pas en mesure de l’utiliser en permanence en arrière-plan, pour diverses raisons : préserver la batterie, empêcher les abus de développeurs dans le domaine de la publicité et se prémunir de dérives en matière surveillance.

Or, le plan français table aujourd’hui sur un accès constant à cette liaison sans fil. Problème : ni iOS ni Android ne laissent les portes grandes ouvertes au Bluetooth. Google et Apple ont imaginé une solution technique qui règle ce problème sans avoir à renoncer à ces restrictions, dans le cadre d’une association inédite, mais elle ne convient pas au gouvernement, qui juge qu’il y a un enjeu de souveraineté.

Paris ne veut pas laisser à deux groupes privés et étrangers la gestion des identifiants chiffrés et anonymisés des smartphones. « C’est la mission de l’État que de protéger les Français : c’est donc à lui seul de définir la politique sanitaire, de décider de l’algorithme qui définit un cas contact ou encore de l’architecture technologique qui protégera le mieux les données et les libertés publiques », argue Cédric O au JDD. « C’est une question de souveraineté sanitaire et technologique. StopCovid sera la seule application totalement intégrée dans la réponse sanitaire de l’État français. Cela ferme le débat ».

Au-delà de la dimension politique du débat entre Paris et les géants de la tech, le fait est que l’équipe de développement française, avec son protocole ROBERT (ROBust and privacy-presERving proximity Tracing) a acté certaines orientations techniques qui ne collent pas avec le cadre technique de Google et Apple. Il ne s’agit pas de dire qu’elles sont moins bonnes, mais que d’autres considérations ont joué.

En réalité, tous les protocoles se valent du point de vue de la sécurité et de la vie privée : tous les acteurs, privés ou publics, ont pris de grandes précautions. En l’état, il est en revanche sûr que le choix du gouvernement empêche au moins l’application telle qu’elle a été théorisée de fonctionner sur les iPhone, soit un peu plus de 20 % des Françaises et des Français.

Quid des données ?

Concernant les données, Cédric O précise qu’elles seront anonymisées et effacées au bout d’un moment — vraisemblablement deux semaines, soit la durée d’incubation moyenne du virus. « Personne n’aura accès à la liste des personnes contaminées, et il sera impossible de savoir qui a contaminé qui », assure-t-il. La nature des données recueillies et la durée de conservation ne sont pas détaillées.

Le principal désaccord qui se manifeste aujourd’hui concerne la façon de procéder avec les identifiants produits pour chaque smartphone utilisant StopCovid et qui sont par la force des choses les identifiants des individus. Comment partager ces identifiants pour informer les gens qu’ils ont été en contact avec une personne malade ? Faut-il les faire circuler entre smartphones ? Ou bien les faire passer par un serveur central ? Le protocole ROBERT choisi par la France mise sur un serveur central, quand le protocole DP-3T ou celui d’Apple et Google prônent la décentralisation : les opérations de correspondance entre 2 identifiants se feraient sur les smartphones des individus.

StopCovid sera-t-elle obligatoire ?

Depuis que l’application a été révélée au public, le gouvernement ne cesse de souligner son caractère facultatif. « Notre hypothèse est celle d’un outil installé volontairement et qui pourrait être désinstallé à tout moment », lançait début avril Cédric O. Cela dit, pour qu’elle ait une quelconque efficacité opérationnelle, il faudra que son adoption soit quand même relativement significative.

« Nous ne travaillons que sur l’hypothèse d’une installation volontaire de l’application »

Des craintes existent néanmoins sur le respect du volontariat, qui pourrait n’être que de façade. Au regard de la crise sanitaire, les incitations à utiliser StopCovid risquent d’être lourdes, afin que tout le monde « sauve des vies ». Des pressions pourraient s’exercer avec le risque de conditionner des droits et des accès (aux soins, aux transports, etc.) à son utilisation — dérive qui constituerait une rupture d’égalité.

Quand l’application StopCovid sortira ?

Dans les plans du gouvernement, il il est souhaité que l’application StopCovid soit prête pour le 11 mai afin d’accompagner la phase de déconfinement progressif du pays. Cela dit, on ne sait rien de l’état des travaux ni des difficultés auxquelles font face les équipes de développement, qui embarquent dans l’aventure des industriels qui ne sont pas réputés pour leur rapidité d’action. Aucun prototype fonctionnel n’a été dévoilé, ce qui suggère qu’il sera très difficile de respecter l’échéance du 11 mai.

Le gouvernement prépare une intervention à l’Assemblée nationale le 28 avril pour exposer son plan de déconfinement pour l’après-11 mai. À cette occasion, le Premier ministre et les députés reviendront certainement sur cette application pour en discuter des modalités, de la pertinence, de sa place dans la réponse sanitaire et du calendrier. Aucun vote spécifique à StopCovid n’est au programme.

Qui développe StopCovid ?

C’est l’Institut national de recherche en informatique et en automatique (Inria) qui a la charge de construire le cœur du réacteur de StopCovid. Cet établissement public a été missionné par le gouvernement pour assurer le pilotage opérationnel du projet de recherche et développement. À ses côtés, l’Inria peut s’appuyer sur des contributions du public et du privé.

Une première équipe inclut :

  • Inria : coordination et protocole de transmission, privacy-by-design ;
  • ANSSI : cybersécurité ;
  • Capgemini : architecture et co-développement back-end ;
  • Dassault Systèmes : infrastructure souveraine de données qualifiée SecNumCloud ;
  • Inserm : modèles de santé ;
  • Lunabee Studio : développement des applications mobiles ;
  • Orange : diffusion de l’application et interopérabilité ;
  • Santé Publique France : insertion et articulation de l’application dans la stratégie globale de détection et suivi des contacts (« contact tracing ») ;
  • Withings : objets connectés ;

Par ailleurs, une deuxième ligne de contributeurs existe, incluant sept individus et seize organisations. On y trouve de grandes entreprises de services du numérique (SSII), dont Accenture, Atos et Sopra Steria, ainsi qu’un géant de la défense de l’électronique, Thales. En revanche, beta.gouv.fr, qui est l’incubateur de l’État pour divers projets, n’est plus dans la boucle. Il devait concevoir l’application elle-même.

Et si l’on n’a pas de smartphone ?

Le fait est que le taux d’équipement en smartphone de la population française n’est « que » de 77 %, selon une enquête de 2019 du Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie (CREDOC). Ce sera l’une des grandes limites de StopCovid : du fait de la persistance de la fracture numérique en France, il y a tout un angle mort qui ne peut pas être vu par ce type d’outil.

Cette réalité n’est pas ignorée par l’exécutif. Interrogé en la matière, Cédric O déclare « travailler sur diverses possibilités d’aide à l’équipement, ou à des alternatives aux smartphones pour ceux qui n’en disposent pas ». Le secrétaire d’État ajoute à toutes fins utiles que l’ergonomie de l’application tiendra compte des personnes que l’on dit illettrées face au numérique ou handicapées.

Que dit la CNIL ?

La Commission nationale de l’informatique et des libertés (CNIL) a rendu le 24 avril un avis sur StopCovid, forcément limité : elle n’a pu avoir que les «  premiers éléments de réflexion sur l’architecture fonctionnelle et technique  ». Dès lors, elle prévient que son avis ne serait plus valable si des modalités (technique, juridique, pratique) évoluent substantiellement d’ici la sortie de l’application.

La CNIL ne s’oppose pas fondamentalement à l’application, mais constate que ce projet « pose des questions inédites en termes de protection de la vie privée ». Elle observe aussi que l’efficacité de StopCovid sur le terrain sanitaire reste à démontrer et que sa conformité à la loi dépend pour partie de cette efficacité. Dans tous les cas, elle demande à suivre ce projet dans le temps pour s’assurer qu’il reste dans les clous.

Appelant le gouvernement à résister à la «  tentation du  solutionnisme technologique », la CNIL juge que l’utilisation d’applications de suivi des contacts « ne saurait être une mesure autonome ». Il faut « l’inscrire dans un plan d’ensemble », avec la mobilisation d’enquêteurs sanitaires, la distribution de masques et d’équipements médicaux, la disponibilité de tests de dépistage, l’isolement efficace des malades, etc.

Marie-Laure Denis cnil
Marie-Laure Denis, la présidente de la CNIL. // Source : DR-CSA

Quel sera l’avenir de StopCovid ?

L’application StopCovid, si elle voit le jour, n’existerait que le temps de la crise sanitaire — qui est toutefois appelée à durer, la perspective d’un vaccin étant à un horizon relativement lointain. Le confinement a débuté le 17 mars et doit durer officiellement jusqu’au 11 mai. Le fait est que la crise sanitaire ne s’arrêtera pas le 11 mai. Si un déconfinement progressif se mettra en place, des contraintes perdureront longtemps.

Les contours de cette phase d’après restent flous aujourd’hui, mais le gouvernement doit présenter le 28 avril son plan pour l’après-11 mai. Tout au long de ce retour à la normale, qui s’étalera vraisemblablement au moins sur quelques mois, StopCovid devrait faire partie du quotidien des Français. Son arrêt ne sera sans envisagé que le jour où l’immunité collective est assez étendue, ou en cas de découverte d’un vaccin. Jusqu’à la prochaine épidémie.

Maria Rodriguez
Maria Rodriguez
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