Après la crise du coronavirus, on se fait (encore) la bise ?

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Après la crise du coronavirus, on se fait (encore) la bise ?

Lasituation sanitaire et les mesures de distanciationphysique mises en place ont mis entre parenthèses ce rituel. Au point de le chasser de nos habitudes?

« Un des bons côtés de l’épidémie, c’est la fin de la bise. Je hais cette ‘coutume’ et dès que je reculais pour éviter la bouche baveuse sur ma joue qui n’avait rien demandé, les gens étaient vexés », peut-on lire sur Twitter. Comme la poignée de main, l’accolade ou le « check« , la bise est bannie de nos rapports sociaux depuis plus de deux mois. Pour lutter contre l’épidémie de Covid-19, le ministre de la Santé, Olivier Véran, a demandé aux Français d’éviter tout contact physique.

Calamité ou bonne nouvelle? Certains se réjouissent de voir disparaître la bise, qu’ils jugent gênante, sexiste, contraignante ou tout simplement fatigante. Pour d’autres, il s’agit au contraire de l’abandon d’une convention chaleureuse et conviviale. D’où viennent ces traditionnels bécots? L’épidémie pourrait-elle vraiment éradiquer ce petit geste quotidien?

« La bise fait partie des rites d’interactions. Elle est extrêmement codifiée », explique à franceinfo le professeur David Le Breton, auteur de Les passions ordinaires, une anthropologie des émotions. On se fait la bise pour se saluer, lors d’un événement ou pour se féliciter. « Elle est toujours accompagnée d’une myriade de gestes, on peut garder une légère distance ou se pencher, garder les mains dans les poches, ou se serrer les épaules. »

On n’embrasse pas n’importe qui, n’importe quand et n’importe où.David Le Breton, anthropologueà franceinfo

Ce rapprochement des visages et cette entrée dans la sphère de l’autre ne se fait pas avec n’importe qui. Traditionnellement, la bise est réservée au domaine de la famille ou du couple, et d’abord aux femmes. « Depuis Mai 68 et la libéralisation des mœurs, les hommes se font davantage la bise entre eux sans une quelconque connotation », poursuit le chercheur. Pour la psychosociologue Dominique Picard, autrice de Politesse, savoir-vivre et relations sociales, c’est aussi à cette période que la bise entre hommes commence à être moins stigmatisée. « Pour contrer les milieux rigides, il y a eu un nouveau plaisir à se toucher. L’image des hommes et de la virilité a aussi changé », explique-t-elle dans le magazine Causette (article réservé aux abonnés).

La bise, comme de nombreux rites sociaux, a évolué au fil de l’histoire. La pratique s’est renouvelée en fonction des classes sociales, des codes et des crises. A ce jour, les ouvrages consacrés à son origine esquissent davantage d’hypothèses que de certitudes. Dans La science du baiser: ce que nos lèvres nous révèlent (compilation d’études historiques, sociologiques et scientifiques) la chercheuse américaine Sheril Kirshenbaum suggère que la bise pourrait découler d’un geste de reniflement, un rapprochement dans lequel chacun humait l’odeur de l’autre, pour le reconnaître ou vérifier son état de santé.

Avant notre ère, on trouve des pratiques plutôt proches du baiser, mentionnées dans des écrits grecs, notamment. Au Ve siècle avant J.-C., Hérodote décrivait déjà des salutations « lèvres contre lèvres pour les personnes du même statut social, celles d’un rang inférieur devant embrasser le sol ou les pieds de leurs supérieurs », rappelle le média canadien LaPresse, citant l’ouvrage de Sheril Kirshenbaum.

On connaît par ailleurs au moins trois termes latins pour décrire des variations autour du baiser: « osculum » pour le baiser entre les personnes d’un même ordre social, « saevium » pour le baiser érotique et « baesium » pour celui échangé dans la famille, détaille le philosophe Gérald Cahen dans Le Baiser, premières leçons d’amour.

Au Moyen Âge, le baiser est davantage le symbole d’un contrat scellé entre un seigneur et son vassal. La pratique recule à partir du milieu du XIVesiècle. Parmi les raisons invoquées : l’arrivée d’épidémies comme la peste noire, qui décime l’Europe, rappelle le magazine Usbek & Rica. « C’est seulement après la Première Guerre mondiale que le baiser refait son apparition: baisemain dans la bonne société, bécot sur la joue dans les milieux populaires », suggère une archive de L’Express.

Depuis les années 1970, la bise s’invite dans les bureaux, à la faveur du développement d’un management qui prétend estomper les barrières hiérarchiques. « Dans certaines cultures d’entreprise, elle va être systématique, mais dans d’autres elle reste très hiérarchisée, analyse David Le Breton. On va continuer à serrer la main de son supérieur et à embrasser plutôt les collègues qu’on aime bien, ou qui sont au même niveau que soi. » Le geste reste, selon le contexte, source de dilemmes et de moments de gêne. « Est-ce que j’embrasse mon collègue que j’apprécie? Si c’est une femme, elle risque de penser que je suis intrusif, et si je ne le fais pas, elle peut penser que je ne l’apprécie pas », illustre le chercheur.

Pour clore ces débats, et par égalité, certaines femmes ont tranché. En 2017, la maire de Morette (Isère), Aude Picard-Wolff, lassée de devoir tendre sa joue des dizaines de fois par jour à des inconnus, a annoncé qu’elle arrêtait. La bise « me pèse et me gêne. (…) C’est un geste qui est devenu systématique et qui ne signifie plus rien. C’est aussi le risque de se transmettre des virus, surtout en période de grippe, expliquait-elle au Parisien.Cela devient insupportable. Sans parler des odeurs de lotion. Et puis les hommes ne se font pas la bise entre eux chaque matin en arrivant au bureau. »

En France, que l’on aime la bise ou non, il faut aussi être capable de maîtriser une équation complexe mêlant géographie et habitude. Au grand dam de certains visiteurs anglo-saxons ou asiatiques, peu friands de cette soudaine intimité. En 2016, l’humoriste anglais Paul Taylor partageait son agacement dans une vidéo: « Un truc qui m’énerve le plus ici, c’est la bise (…) c’est tellement compliqué qu’ils ont dû créer un site combiendebises.com (…) en plus, il faut faire le bruit sinon tu as l’air d’un con! »

Linguiste à la Sorbonne, Mathieu Avanzi a mené en 2017 une étude sur le nombre de bises pratiquées en fonction des régions en France, en Belgique et en Suisse. « Dans le nord du Finistère, la bise unique résiste, mais elle se fait envahir de plus en plus par les deux bises parisiennes », explique-t-il à franceinfo. L’aire des trois bises est située entre le Languedoc et la Suisse romande, et les quatre bises et plus sont plutôt situées dans le Nord-Ouest, par des personnes de plus de 50 ans. » Comment l’expliquer? « On ne sait pas. On constate que les trois bises sont présentes dans la partie protestante de la France. Elles peuvent rappeler la Trinité », avance-t-il.

Carte du nombre de bises pratiquées en France selon une étude menée par Mathieu Avanzi. (MATHIEU AVANZI)

Pour la psychosociologue Dominique Picard, ces différences rappellent que la bise est associée « à une culture ou à une microculture ». « Il s’agit d’un acte rituel qui signifie l’appartenance à un même groupe », souligne-t-elle sur France Culture. « C’est ce que l’on appelle une reconnaissance identitaire, une façon de dire à quelqu’un qu’il n’est pas un inconnu. »

Quant à savoir quelle joue tendre en premier, « la France est clairement divisée par une diagonale qui part de Metz et rejoint Biarritz. On tend la joue droite au Nord et la gauche au Sud », reprend Mathieu Avanzi. « En plus d’être intime, la bise est donc assez floue, ce qui peut expliquer que certains souhaitent s’en débarrasser. »

La crise du coronavirus va-t-elle exaucer ce souhait ? La pandémie a déjà modifié nos façons de se saluer et notre rapport avec le corps, y compris celui des autres. « Les gens ont pris conscience que certaines maladies se transmettaient par la salive. On risque désormais de mettre en balance le coût potentiel d’une bise systématique par rapport à son bénéfice social », souligne l’économiste Marie-Claire Villeval, chercheuse au CNRS. Depuis le confinement, cette spécialiste en économie expérimentale étudie les conséquences de la distanciation sociale sur nos comportements.

La bise entre collègue ou entre inconnus va sans doute être moins fréquente. On va peut-être se rapprocher des modèles nordiques où l’on ne se fait pas la bise. Les humains ont d’autres outils pour se reconnaître.Marie-Claire Villeval, économisteà franceinfo

Si le corps est perçu comme une source de « joie, de partage ou de plaisir », l’épidémie pourrait accentuer l’aspect « dangereux » pour autrui, à cause de la transmission des maladies. « Avant la crise actuelle, on déformait sans doute de façon excessive l’aspect positif du corps, ça sera peut-être l’inverse après. C’est toujours une question d’équilibre », reprend Marie-Claire Villeval. Le port du masque a amorcé ces changements. « On sait lire une émotion ou une intention dans le regard, mais le sourire conditionne l’interprétation de la sincérité. Avec le masque, on ne l’a plus. Il va falloir prendre des nouveaux repères. »

Pour David Le Breton, la « survie » de la bise dépendra en partie de la durée de la pandémie. La pratique pourrait revenir quand la menace du virus disparaîtra, à la réouverture des cafés et restaurants. « Dans des relations très fortes, amicales ou filiales, elle ne va pas disparaître »,anticipe-t-il.

Beaucoup de femmes s’autoriseront davantage à dire qu’elles ne veulent plus être embrassées et tout le monde pourra l’entendre.David Le Bretonà franceinfo

Avant la généralisation des gestes barrières, de nouveaux signes ont commencé à remplacer la bise. Parmi les variantes : le « coude à coude », le bonjour avec les pieds, l’inclinaison du buste, la main sur le cœur ou encore le « bonjour » en langue des signes française. « Il y a plein de gestes qui permettent de montrer qu’on reconnaît une personne. Le sourire, par exemple, en dit davantage qu’une bise conventionnelle où on tend parfois la joue machinalement », glisse David Le Breton. « Il implique un petit don de soi que la bise n’avait pas. »

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Source : France Info

Maria Rodriguez
Maria Rodriguez
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