après quatre mois sans foot, les supporters en manque pas emballés par la reprise

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après quatre mois sans foot, les supporters en manque pas emballés par la reprise

Les finales de Coupe de France, vendredi, et de Coupe de la Ligue, le 31 juillet, sonnent l’heure de la reprise du foot pro dans l’Hexagone. Le Stade de France n’accueillera cependant que 5000spectateurs pour ces deux rencontres, normes sanitaires obligent.

« Cette finale, j’hésite même à la regarder ». On ne peut pas douter de l’amour de Cédric pour l’AS Saint-Etienne, opposé en finale de la Coupe de France au PSG, vendredi 24 juillet. Môme, dans les Ardennes, il ne se séparait jamais de son maillot vert avec le gros sponsor KB Jardin. Quelques années plus tard, le samedi soir dans les boums, c’est tout juste s’il consentait à ôter son Walkman pour les slows. Forcément, ses protégés en décousaient sur le rectangle vert et le seul moyen de les suivre hors du stade, c’était la radio.

Aujourd’hui installé en Nouvelle-Aquitaine, il enquille les kilomètres et les factures de péage pour assouvir sa passion. Mais pas cette fois. La reprise du foot professionnel en France se fait sans lui, dans un Stade de France désert, avec en théorie 5000spectateurs et 75000sièges vides, normes sanitaires obligent. Le club stéphanois a même renoncéà commercialiser ses tickets, devant la fronde de ses supporters. C’est donc ça, le foot du « monde d’après »?

« Le foot, ça ne peut pas s’arrêter ». Nous sommes début mars, la France découvre que le coronavirus est en train de faire étape dans l’Hexagone après un passage en Chine et en Italie, pour résumer. Et Basile Brigandet, groundhopper de son état (on pourrait traduire par « collectionneur de stades » mais le terme est relativement intraduisible), ne s’en fait pas plus que ça. Celui qui a assisté à 106matchs l’an passé s’est fixé l’objectif de voir au moins une rencontre dans 12pays. Soit un match par mois. Il est en avance sur son tableau, avec cinq pays en à peine plus de deux mois.

Le week-end du 15mars, il planifie son retour dans sa famille, à Troyes (Aube). « D’habitude, je ne reviens que pour les trêves internationales, raconte celui qui planifie trois mois à l’avance ses nombreux déplacements. Cette fois, je devais voter aux municipales et je pensais en profiter pour assister à Auxerre-Lens, pas très loin. » Sauf que lesamedi 14, Edouard Philippe annonce le confinement à effet quasi immédiat. Rideau sur le foot. « J’avais pris une valise pour trois jours… Je suis resté trois mois. »

Pour les quelques millions de supporters qui suivent la Ligue1 tous les week-ends, le coup est rude. Pour ceux dont la vie tourne autour du foot,c’est même carrément unmonde qui s’effondre.« Chaque matin, je comptais les jours », raconte Loïc Durand, plus connu sous le surnom de « Perfettu », l’infatigable supporter de l’AC Ajaccio en déplacement, qui sillonne la France au volant d’une 106 antédiluvienne qui ferait passer la 403 de Columbo pour une Formule1.

Au début, je pensais quand même faire les déplacements, même si les matchs se jouaient à huis clos, en soutenant l’ACA sur le parking…Loïc Durand, dit « Perfettu », supporter de l’AC Ajaccioà franceinfo

La solution du huis clos, expérimentée lors d’un sinistre Lens-Orléans, puis au cours d’un surréaliste PSG-Dortmund où les joueurs parisiens ont pris un bain de foule sur le parvis du Parc des Princes, est rapidement abandonnée. Les différents championnats s’arrêtent, et ne reprendront pas. « J’errais chez moi, à ne pas savoir quoi faire. Chaque vendredi, je me disais: ‘Là, je devrais être à Rodez..’. Et je passais la journée à ‘bader’. »

Ce ne sont pas les rediffusions sur les chaînes sportives, la mise en ligne des images glorieuses de leur histoire par les clubs ou les trépignements de Jean-Michel Aulasimplorantpour la reprise du championnat, seul contre tous, qui ont comblé le manque. « Mon fils, ça lui a fait mal. Moi, ça m’a fait bizarre », avance Patrick Noé, abonné au Parc des Princes depuis 1986, qui insiste sur une différence d’attitude selon les générations. « Ça a fait du bien au porte-monnaie », ironise Sacha, vice-président du groupe de supporters lyonnais HexaGones.

Certains ont même découvert une vie sans ballon rond qui ne manquait finalement pas de saveur. « A ma grande surprise, le foot ne m’a pas vraiment manqué.Pas le sport en tout cas, confie Nicolas Georges, quinze ans à se ruiner les cordes vocales au Vélodrome, qui a utilisé son temps libre à rattraper documentaires et séries qu’il avait« toujours voulu voir ». Et pourtant, ce dernier participe à un podcast sur l’OM… « Ce qui m’a manqué, c’est le côté social autour: les copains, l’apéro devant le stade, les matchs à l’extérieur au bar… Le foot en lui-même m’a peu, voire pas manqué. J’ai eu un petit pincement au cœur à l’annonce de l’annulation de l’Euro mais, là encore, c’était plus la perspective d’une grande fêtequi s’évaporait. »

La reprise progressive des autres championnats, avec ces matchs à huis clos mâtinés de spectateurs incrustés en 3D façon Fifa 98 et ces chants de supportersdiffusés comme les rires enregistrés dans les sitcoms? Un pâle ersatz de l’émotion suscitée par la présence au stade. « Glauque, tranche même Nicolas Georges, notre Marseillais en plein questionnement.Ça m’a plus déprimé qu’autre choseet mis en exergue l’incongruité de 22gars qui se battent pour un ballon sans le truc culturel autour. »

Pas sûr que le témoignage de Basile, notre groundhopper, lui donne envie de revenir au stade de sitôt. Car si la France (pas que celle du foot) a vu l’état d’urgence sanitaire prendre fin le 11juillet, outre-Quiévrain les premiers matchs avec public se sont déroulés une semaine plus tôt. Dès le 4juillet, il a pris la route avec une demi-douzaine d’autres accros, direction la grande banlieue de Bruges, où se déroule un KFC Varsenare – KV Ostende (score final 0-7, plusieurs divisions séparant les deux équipes). « Un stade champêtre, sans tribunes, entouré de chaises de jardin séparées d’un mètre, avec interdiction de se mettre debout », décrit notre globe-trotter. « On était très encadrés par la sécurité. Ilfaut dire que c’était le premier match accueillant du public en Europe de l’Ouest. Il y avait pas moins de 11caméras pour suivre le match. »

Loïc « Perfettu » Durand, lui, a choisi de renouer avec le ballon rond en suivant les pérégrinations de son ACA dans le Sud-Ouest. D’abord à Saint-Gaudens (cinq heures de route), puis à Bayonne (trois heures de plus), non sans avoir entretenu sa 106 pendant le confinement. « Elle a économisé 10000km, peut-être six mois de vie. Mais je veillais à la faire démarrer de temps en temps pouréviterque la batterie se vide. Et la veille du premier déplacement, j’ai pris rendez-vous au garage pour refaire le niveau d’huile et la pression des pneus ».

Celui qui publie à la fin de chaque saison un très commenté classement des buvettes risque de déchanter. Epidémie oblige, les frites ont moins la cote que le paquet de chips sous vide. « C’est tout ce qu’ils proposaient pour le match Dunkerque-Reims au Touquet », abonde Basile Brigandet. « Et je viens de recevoir un mail m’indiquant qu’il n’y aurait pas de buvette pour le match amical Saint-Brieuc-Brest où je me rends ce week-end. » Loïc Durand publie aussi un classement des toilettes de L2 (si, si)et voit un motif d’espoir dans la vague d’hygiénisme généralisé dû à la pandémie: « Si ça peut convaincre les responsables de stade de nettoyer un peu mieux et un peu plus souvent leurssanitaires, ça aura au moins servi à quelque chose… »

On saura fin juillet si la jauge,pour l’instant bloquée à 5000places, va être réévaluée, permettant aux stades de sonner un peu moins creux. Vu lesindicateurs épidémiques à la hausse publiés récemment, une certaine inquiétude règne parmi les aficionados. « Le stade me manque. C’est ma deuxième maison, j’ai hâte d’y retourner », glisse Nicolas Georges, qui ne fera pas n’importe quoi pour autant: « Je pense rester légaliste et raisonnable.Jusqu’à ce queles autorités décidentque les stades peuvent être ouverts normalement et sans risque, je ne m’imagine pas trop y retourner. » Du côté des HexaGones, le groupe de supporters lyonnais spécialisé dans les déplacements, on grimace d’avance: « On ne va pas se mentir, on ne voit rien du match depuis le parcage, et quand on va à Brest, par exemple, c’est pas pour l’amour du jeu pratiqué en L1 », soupire Sacha, le vice-président de l’association.

Les déplacements, c’est l’occasion de picoler, de voyager, de visiter des villes entre copains. Mais les préfets, qui délivrent des interdictions pour des raisons farfelues, vont sauter sur l’occasion en invoquant le risque sanitaire. Je ne pense pas qu’on pourra faire un déplacement avant la phase retour, au mieux.Sacha, vice-président du groupe de supporters lyonnais HexaGonesà franceinfo

Beaucoup, dans ces circonstances difficiles, ont tenu à matérialiser leur attachement à leur club de prédilection.« Je n’ai pas hésité une seconde avant de me réabonner, insiste le Parisien Patrick Noé, soulignant le beau geste du PSG, qui n’a pas débité ses abonnés en attendant d’en savoir plus sur les conditions de reprise. D’autres années, j’ai tergiversé, oui, mais pas cette fois. Et s’il faut aller au stade en respectant les gestes barrières, séparé d’un siège de son voisin, et un match sur trois pour cause de jauge maximale, on ira. »

La palme de l’amour (aveugle) revient aux membres de la Section Béziers du RCLens, qui avalent 1800km tous les15jours (dont le retour de nuit jusqu’au petit matin) pour soutenir leur équipe. « J’ai l’habitude, jeroule 80000km par an à cause de mon travail », sourit Paul, qui passe ses vacances entreBourgogne et Normandie, signe qu’avaler des bornes est quasiment devenu une seconde nature. Le peuple Sang et Or est tiraillé entre deux sentiments: la crainte du virus et la joie d’être remonté en L1 après cinq ans de purgatoire.Du côté des Bitterrois, c’est le second sentiment qui l’emporte.« Au pire, même si on n’est pas sûrs d’avoir des places, on ira sans doute voir des matchs dans des bars près du stade pour ressentir l’ambiance. Pour le Lens-PSG [programmé fin août], c’est sûr, on ira. »

Une position que ne partage pas tout à fait Philippe Wolff, président de la fédération des supporters du RC Strasbourg, une autre région fortement touchée par l’épidémie. « Je vais me réabonner, bien sûr, j’ai un lien affectif fort avec le club. Mais vais-je aller au stade à chaque fois dans ces conditions? Nous avons un local situé à deux pas du stade, où on peut regarder les matchs et accueillir un peu de monde. Si l’ambiance y est meilleure, c’est là que je passerai mes samedis soir. »

Comme à la Meinau, il n’est pas rare qu’à Saint-Etienne, le public pousse une équipe moyenne à se surpasser. Les statistiques montrent d’ailleurs que l’avantage de recevoir disparaît purement et simplement quand la rencontre se déroule à huis clos, et on imagine que devant une jauge réduite, ce sera du pareil au même. « J’ai vécu dans le Kop Nord des choses inégalables, insiste Cédric, l’un des cofondateurs du site Poteaux carrés. Tu entres en communion avec des mecs avec lesquels tu te serais peut-être pris le bec dans d’autres circonstances.L’année où on est remontés en L1 [2004], on devait battre Châteauroux à la dernière journée pour être champions. On joue la 85e. Dans l’autre match, Caen s’est imposé et nous dépasse virtuellement. Arrive le plus bel embrasement de tribune que j’aie jamais connu, quand le défenseur Damien Bridonneau marque d’une reprise de voléele but du titre. Pour moi, la plus grande contribution d’un public à la victoire de son équipe. Tu ne peux pas revivre ça avec seulement 5000personnes dans le stade. »

Dans d’autres régions où l’on regarde le virus de plus loin, ces restrictions paraissent excessives. Comme à Orléans, dernier de L2 relégué en National, où Vincent James n’a qu’une envie, « retourner au stade de La Sourceà côté de mes potes, sans masque ». Ce commercial dans le civil anime l’hilarante émission d’après-match « Le Petit Ballon Jaune », où il n’est pas rare de le voir interviewer desquidams sur les marchésau sujet des exploits (ou pas) de l’USO.« Après la mise en ligne de mon premier micro-trottoir post-confinement sans masque, je pensais me faire clasher sur internet… mais il n’y a pas eu de réactions. » C’est peut-être aussi parce qu’une équipe qui a gagné seulement quatre de ses 28matchs de Ligue2, ça ne passionne pas les foules? « Vousrigolez? Les matchs contre Bourg-en-Bresse ou le Stade briochin la saison prochaine [en National1], ça m’excite grave. »

La passion est toujours là. Mais pour combien de temps? Les supporters interrogés se sont dits prêts à faire des efforts… pour une période déterminée, qui dépendra du délai nécessaire à la mise au point d’un vaccin. « Si ça dure dix ans, regrette Patrick Noé, c’est clair que je finirai par ne plus regarder les matchs que sur mon canapé. »

Source : France Info

Maria Rodriguez
Maria Rodriguez
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