Avant le coronavirus, les ravages de la grippe asiatique et de la grippe de Hong Kong

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Avant le coronavirus, les ravages de la grippe asiatique et de la grippe de Hong Kong

Le coronavirus est loin d’être la première pandémie de l’ère moderne. Deux épidémies de grippe ont parcouru le monde à la fin des années 1950, et dix ans plus tard à la fin des années 1960: la grippe asiatique puis la grippe de Hong Kong.

Chacune de ces épidémies a fait entre 1 et 4 millions de morts dans le monde. Des épidémies un peu oubliées, mais que l’on peut très facilement comparer à celle du Coronavirus aujourd’hui. Voici, en plus de la chronique Fréquence Asie que Christophe Paget a consacré à ces deux pandémies, l’interview qu’il a réalisée avec Patrice Bourdelais, historien et directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS).

RFI: Le coronavirus, comme la grippe asiatique ou la grippe de Hong Kong, vient de Chine. Est-ce que c’est une coïncidence ?

Patrice Bourdelais: Au fond, toutes les grandes épidémies connaissent des sortes de «niches écologiques»: le choléra c’est plutôt le Bengale, Ebola l’Afrique centrale, et la Chine historiquement a donné naissance à pratiquement tous les virus grippaux. Même la grippe de Russie, qui atteint l’Europe en 1989-90 venait visiblement de la Chine centrale, tout comme la grippe asiatique qui atteint l’Europe en 1957-58 et dix ans plus tard la grippe dite de Hong Kong, qui atteint l’Europe en 1969, mais démarre en Chine centrale aux alentours du mois de février 1968, pendant la Révolution culturelle.

Quels chemins ces deux épidémies ont-elles employés pour faire le tour du monde, et est-ce qu’ils ressemblent à celui pris ces derniers mois par le coronavirus?

Une épidémie au fond suit les grandes voies d’échange et de communication, donc très classiquement les caravanes autrefois, puis les grandes voies de l’échange marchand, mais aussi les déplacements des troupes militaires et les grands pèlerinages. Et donc ces épidémies sortent toujours par Hong Kong, qui est une place qui rayonne beaucoup. À partir de là, elles se dirigent classiquement vers le Japon, puis (ou en même temps) vers le sud-est asiatique: Vietnam, Singapour, Australie, Inde, Iran, puis les États-Unis, l’Europe, l’Afrique. La pandémisation se fait toujours de la même manière, à peu de choses près.

Et en fait ce sont les soldats américains revenant de la guerre du Vietnam qui ont apporté le virus de la grippe de Hong Kong aux États-Unis.

Oui, Le Vietnam avait été contaminé à partir de Hong Kong et de la Chine, et les soldats rentrant sur leurs bases en Californie rapportent l’épidémie au mois de septembre 1968. À partir de là, l’épidémie se diffuse aux États-Unis, au point qu’en décembre elle va faire 50000 morts – donc c’est quand même une épidémie sérieuse, même à l’échelle des États-Unis. Elle se dirige ensuite vers l’Europe.

Et est-ce que ces virus ont voyagé aussi rapidement que le coronavirus aujourd’hui?

Il y a deux facteurs importants: la rapidité des transports aériens et aussi le nombre de personnes transportées. Il y a eu un grand développement de ce mode de transport entre les deux épidémies, en 1968 il est assez rapide et surtout utilisé. Certes, ça n’a rien à voir avec la croissance que nous avons connue depuis le début des années 2000, mais l’épidémie de grippe hongkongaise est la première qui se déplace à la vitesse d’un avion de ligne.

Est-ce que ces deux pandémies sont aussi graves, ou même plus graves, que celles du coronavirus?

Le nombre de morts est toujours sujet à caution: autant on connaît à peu près le nombre de victimes dans les pays occidentaux, autant quand il s’agit de collecter le nombre de décès en Afrique ou d’autres régions du monde (Asie, etc.), c’est beaucoup plus difficile, d’où l’utilisation de fourchettes. Par exemple pour la grippe asiatique, le chiffre de l’OMS est à quatre millions de morts, mais la fourchette va d’un à quatre millions. La grippe de Hong Kong fait moins de morts, autour d’un million, mais les estimations vont jusqu’à quatre. Ça veut dire simplement que ce sont deux grandes pandémies du XXe siècle.

Qu’en est-il des conséquences économiques ?

La grippe asiatique a eu des conséquences, par exemple boursières, avec un effondrement des cours – moins en France qu’à New York et à Londres, parce que l’effondrement était plus important dans les grandes places boursières que dans les plus petites – et Paris était plus petite… Mais il y a eu arrêt de l’activité, évidemment, sans pour autant qu’il y ait ce que nous connaissons aujourd’hui, c’est-à-dire des mesures d’arrêt de l’économie par confinement. La grosse différence est là quand même : ce modèle de confinement donné par la Chine de contrôle de l’épidémie et qui a été remis en selle en Europe par les Italiens et les Français.

Abandonné depuis le XIXe siècle, ce vieux modèle médiéval avait été créé par les Italiens pour le contrôle des pestes: par quarantaine, lazaret (établissement de mise en quarantaine), cordon sanitaire. Il avait été abandonné, par l’Angleterre en particulier, vers 1860, et c’est le modèle anglais qui est ensuite devenu le grand modèle de gestion des épidémies: un système de néo-quarantaine, avec une visite médicale pour tout bateau arrivant dans un port anglais. Les personnes malades sont envoyées dans des «Fever Hospitals», aux autres on demande une adresse à laquelle ils peuvent être visités pour que leur état soit contrôlé pendant la semaine d’après. C’est ce système beaucoup plus souple, qui n’entravait pas le commerce et les échanges, qui a été maintenu jusqu’à il y a quelques mois.

Donc nous sommes dans une situation radicalement nouvelle sur le plan historique: c’est une vraie rupture, qui nous renvoie à plus d’un siècle et demi en arrière, aux épidémies de choléra de 1831-32 en Europe.

Vous parliez des effondrements boursiers lors de la grippe asiatique, lors de celle de Hong Kong dix ans plus tard, en France, l’économie est touchée?

Touchée, mais pas stoppée. On note que dans la région toulousaine il y a 15% des cheminots qui sont grippés, donc il y a des trains annulés. On sait que cette épidémie suscite beaucoup d’arrêts de travail au point que la Caisse d’assurance maladie est obligée de fermer ses portes pendant toute la durée des vacances de Noël. La capacité industrielle baisse, elle est notable, mais il n’y a pas cet arrêt général, ces fermetures d’usines comme c’est aujourd’hui le cas. Les usines tournaient avec 20 % de personnel en moins.

En France en tous cas, à la fin des années 1960, ni la presse ni le gouvernement ne semblent prendre la pandémie au sérieux…

La grippe asiatique de 1957-1958 avait, elle, été traitéeparce que la hantise de la grippe espagnole était toujours là – elle ne date que de quelques dizaines d’années. En outre les antibiotiques venaient d’être mis au point, et de nouvelles familles d’antibiotiques apparaissent tous les deux ans ou presque, donc il y avait une forme d’assurance sur le fait qu’on allait pouvoir faire face à cette grippe, en particulier en diminuant la mortalité grâce aux antibiotiques.

Le milieu médical et pasteurien se mobilise, il venait de préparer des vaccins… Et finalement c’est une grippe qui passe; elle fait quand même pas mal de morts (entre 15 et 20000 quand même en France), mais que moins que la grippe de Hong Kong, beaucoup plus grave: 25000 morts en décembre, 6200 morts à la fin de l’épidémie en janvier.

La grippe de Hong Kong qui sera donc elle, au contraire, peu médiatisée.

Le politique gère à ce moment-là l’après-68, avec un mouvement social toujours présent. Le général De Gaulle est parti en avril, Georges Pompidou est arrivé aux élections de juin, et Jacques Chaban Delmas a lancé son grand projet de société nouvelle en septembre. L’agenda politique occupe tout le champ médiatique, politique et social, du coup le sanitaire n’a plus sa place. Même chose dans le monde où l’attention est focalisée sur les guerres – celle du Biafra par exemple.

En plus on est là sur les dernières années d’une foi dans le progrès scientifique et médical telle que l’on pensait que l’on allait non pas contrôler, mais éradiquer toutes les maladies infectieuses (on n’a finalement réussi que pour la variole, et presque pour la poliomyélite).

Comment l’Asie a vécu cette épidémie de grippe de Hong Kong?

Leur terreur, c’était la Révolution culturelle en Chine, et tous les troubles qu’elle engendrait. Évidemment, à partir du moment où la Chine «exporte» via Hong Kong son virus de grippe, la tension et la vigilance sont importantes, avec aux premières loges évidemment les gens de Hong Kong – encore sous contrôle anglais à ce moment-là. Mais aussi les Japonais avec leurs grands scientifiques et leur tradition de forte recherche dans le domaine de la bactériologie. Et puis aussi un comportement qui respecte des distances physiques ; et il y a un port du masque généralisé très tôt au Japon comme modèle de prévention, on voit tous ces Japonais masqués aux actualités au moment de la grippe de Hong Kong. Dans le pays, l’hygiène publique est très forte depuis le début du XXe siècle.

Pour ce qui est de la Chine, elle ne gère plus rien à ce moment-là: les Gardes rouges sont partis vers les grandes villes chinoises, la structure du Parti communiste dans ces grandes villes est contestée, voire renversée. Il n’y a aucune place pour le sanitaire à ce moment-là en Chine. On a des estimations des chiffres de contaminations et de décès, mais tellement fantaisistes à mon avis que c’est peine perdue.

Et Taïwan?

En Chine, pendant toute la période antérieure de grippe asiatique, il y avait aussi des dangers de peste et de choléra. Donc, à Taïwan, qui se protège beaucoup de la Chine, vous aviez une très grande vigilance sur le plan de la santé publique : les Taïwanais traquent vraiment de façon méticuleuse tout immigrant ou personne revenant de Chine continentale. Ils sont soumis à des examens médicaux et des quarantaines pour éviter l’importation de cas de choléra et de peste, mais aussi de grippe, fréquentes dans cette région.

Il y a donc une sorte de «compétences acquises», puisque vous l’avez vu, Taiwan a géré l’épidémie de Covid-19 plutôt très bien. Avec évidemment des méthodes qui peuvent parfois nous choquer, parce qu’elles privilégient toujours l’intérêt collectif sur les libertés individuelles – et on sait que c’est un couple en tension dès qu’il y a une épidémie à gérer. Mais les résultats pour l’instant du Japon, de la Corée du Sud, mais aussi de Taïwan sont assez remarquables et montrent qu’il y a sûrement plusieurs modèles de gestion d’une épidémie.

Qu’est-ce que ces deux pandémies nous ont appris, qu’est-ce qu’elles ont changé?

La grippe de Hong Kong a donné beaucoup de renseignements et permis de commencer à modéliser les épidémies de grippe, ce qui était important sur le plan épidémiologique. Cette deuxième grippe a convaincu aussi qu’il fallait industrialiser la production de vaccins, puisque les laboratoires Mérieux et Pasteur n’étaient pas capables à ce moment-là de fournir suffisamment de doses pour vacciner quelques millions de Français.

En outre, on s’est aperçu aussi en 1968-69 en particulier qu’il y avait une surmortalité des personnes âgées, et c’est à partir de la grippe de Hong Kong qu’on leur a fortement conseillé de se faire vacciner contre la grippe. D’ailleurs quelques années plus tard, en 1984, la vaccination contre la grippe sera remboursée pour les personnes de plus de 75 ans par la sécurité sociale.

Source du post: RFI

Maria Rodriguez
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