Banlieues : la petite maison dans le quartier

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Le garçon vêtu de bleu pastel cochait toutes les cases. Ce n’est pas tant l’apparence – les frontières vestimentaires ont sauté – mais sa science si exacte. Pour chaque hall de la cité, il possède une anecdote fine et détaillée. Les gars qui descendaient des tours lui claquaient la bise passionnément. On a emballé et pesé. Dans notre article, le bonhomme, 30 berges, fut cité comme un jeune vivant dans l’un de ces immeubles délabrés du Val-de-Marne. Et puis, il a rappelé après parution pour signaler la méprise.

L’homme bleu est bien du quartier mais de la zone pavillonnaire d’à côté. On a tenté le «oui, mais vous y avez vécu, non ?» Il a coupé court aussi sec. Non : il est banlieusard de maison depuis toujours. «Je suis du quartier sans être du quartier, tu vois ? Je n’ai pas de hall à moi, par exemple.» La photographie journalistique fait souvent fi (inconsciemment ou pas) de son secteur en passant au milieu des HLM, notamment les plus denses.

Il y a les blocs, impressionnants et pourvoyeurs de fantasmes parce qu’ils entassent dans le désordre des sommes d’histoires féeriques (les ascensions) ou à zigzag (les plongeons). Et il y a ces petites maisons individuelles ici et là qu’on excommunie alors qu’elles en sont aussi pour le meilleur ou pour le pire.

Elles seraient presque un élément de décor, le petit verre d’eau avec le grand café. Raconté autrement : ces gens-là, avec vue immédiate sur les grands ensembles sitôt leur porte franchie, pratiquent aussi les banlieues à plein temps. Tantôt en osmose totale avec le béton d’en face, tantôt en décalé.

«Dos d’âne»

Dans les années 80 et 90, des ouvriers ont fait du pavillon un objectif limpide : le paradis ici-bas (surtout pour les gamins), le sucre de la sueur (la récompense après la trime) et le retour aux sources – beaucoup d’entre eux sont d’origine rurale et n’étaient pas préparés à une existence au 15e étage. Des mamans envieuses ou admiratives, ça dépend des jours, désignaient les voisins expatriés à quelques centaines de mètres des tours comme on raconte Eddie Barclay : «Mais ça va, ils ont une villa maintenant» – avec une insistance sur le double l de villa.

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Elles ne comprenaient pas les carrières cabossées de gamins qui vivaient dans ces maisons-là. Equations limpides : propriété privée équivaut à bouclier anti-échec, car propriété privée signifie pécule et confort. Certes, mais pas toujours. On touche à de la géographie : à quel moment est-on assez loin de ce que génère de pire un territoire sensible ?

On titille l’imaginaire : dans les banlieues, la déviance ne peut ruisseler que du bloc. On flirte collé serré avec des nuances : des locataires en HLM ont ici et là le même train de vie que des propriétaires de pavillons sous leur fenêtre.

Le début de l’éloignement

Quid des maisons proches des quartiers dits «chauds», mais une ou deux rues plus loin ? Soit le début de l’éloignement, quand il faut lever la tête et tendre l’oreille pour distinguer les tours et ses bruits ? Des gens là-bas se plaignent d’invisibilisation totale et de stigmatisation par ricochet.

Ils souffrent également de la mauvaise réputation d’une ville, quand bien même on croirait que c’est la seule croix d’une frange de jeunes. Ils déplorent, quand ça roule pour eux, de se retrouver prisonniers de statistiques gluantes et négatives qui interdisent, pour eux et même les autres dans la cité, de décrire la routine au sens le plus plan-plan du terme. Le boulot, le dodo, les diplômes, les vacances, les impôts.

Aussi, pour les familles sorties des HLM depuis des lunes, les récits médiatiques les y renvoient arbitrairement. On sait illustrer la précarité ou l’opulence d’une ville de périphérie. Moins les trajectoires d’à côté.

A Bobigny, préfecture de Seine-Saint-Denis, un militant de gauche dit avec une douceur gênée qu’il en a assez des histoires de ghettos. Il affirme que sa zone pavillonnaire, dans une ville connotée dure, a des soucis on ne peut plus «normaux». Les voitures passent trop vite sous ses fenêtres : «Il faudrait un dos-d’âne.»


Ramsès Kefi

Source du post: Liberation.fr

Pascal Guy
Pascal Guy
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