Gestion chaotique et bilan critique en maisons de retraite

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Le professeur Jean-François Delfraissy, le 13 mars 2020 à Paris (POOL/AFP/Archives - Ludovic Marin)

Les chiffres sont glaçants : sur les 19 718 personnes ayant succombé du Covid-19 en France, près de la moitié vivaient en maison de retraite. Selon le dernier bilan communiqué dimanche soir (1), 10064 décès sont survenus parmi les pensionnaires d’établissements sociaux et médico-sociaux (ESMS), principalement les Ehpad. «Il n’y a pas de lieu en France cumulant autant de risques: un endroit clos avec une forte concentration de personnes en situation de fragilité», note le docteur Gaël Durel, président de l’Association des médecins coordonnateurs et du secteur médico-social (Mcoor). Qui interroge : «Les plus vulnérables sont-ils prioritaires ?»

L’examen des décisions prises depuis deuxmois pour faire face à l’épidémie laisse apparaître une succession de décisions légères, voire inadaptées, notamment dictées par l’insuffisance de matériel de protection comme de tests de dépistage. Le tout en l’absence d’instruments fiables pour mesurer la réalité de la situation sanitaire dans les Ehpad, puisqu’il a fallu attendre début avril pour qu’une communication nationale sur les décès y survenant soit réalisée. Geneviève Chêne, directrice de Santé publique France, l’a reconnu : «On a été pendant une certaine période sans information documentée pour pouvoir prendre des mesures de gestion, dont une très importante qui est le test des personnels et des patients.»

Ingérable

Eric Lacoudre est directeur de deux établissements en Haute-Savoie. L’Ehpad de Sillingy a fait partie des premiers touchés en France. «De ce fait, on a eu tout le matériel de protection nécessaire, mais le Covid-19 était déjà entré, et en six semaines on a dû déplorer 18 décès», se remémore-t-il. A Cervens, autre scénario, marqué cette fois par la pénurie. «Tant qu’il n’y avait pas de cas avéré, on ne nous distribuait pas de masque. On a ouvert un boulevard au virus. Trois semaines plus tard, on avait plus de 20 morts.» L’homme déplore «l’absence de réponse coordonnée de l’Etat» : «On se retrouve à gérer un incendie, alors que notre métier, c’est la vie quotidienne des résidants.» Et malgré tout «le professionnalisme nécessaire, le strict respect des gestes barrières, une fois que le virus est entré.

Si la situation reste très disparate sur le territoire, l’épidémie est venue frapper de plein fouet un secteur déjà fragile. «30 % des Ehpad n’ont pas de médecin coordonnateur, un poste qui sert justement à anticiper ce genre de crise», illustre Gaël Durel. Les directives nationales n’ont pas aidé à adopter une réponse efficace. Le 16mars, la fiche de consignes diffusée aux professionnels ne recommande le port du masque qu’«en cas d’apparition de symptômes chez les pensionnaires». Or, rappelle le médecin, «on savait qu’à partir de la suspension des visites aux familles le 11 mars, seul le personnel pouvait introduire le virus, notamment via les 30 % à 50 % de porteurs asymptomatiques». Et de soupirer : «Fin mars, certains établissements gardaient encore ouverts leurs restaurants.»

Mieux que rien

«On savait que cette consigne sur les masques n’avait pas de sens, tranche Florence Arnaiz-Maumé, déléguée générale du Syndicat des établissements pour personnes âgées (Synerpa). La pénurie a dicté la politique.» Même regret sur le confinement des pensionnaires dans les chambres : «On aurait pu et dû le faire plus tôt, mais l’Etat attendra fin mars et l’avis du Comité national d’éthique pour le recommander.» La livraison plus régulière de matériel de protection depuis fin mars (cinq masques par lit et par semaine) ne règle pas tout. «Aujourd’hui, on gère en fonction des stocks, pas des besoins, remarque Jean-Pierre Riso, président de la Fédération des associations de directeurs d’établissements et services pour personnes âgées (Fnadepa). On court après surblouses, surchaussures, charlottes… Certains utilisent des masques en tissu, pas aux normes. On essaie de trouver mieux que rien.»
Autre erreur originelle, les tests de dépistage. «Quand la crise démarre, il y a un mauvais réflexe, car on a confiné les gens dans les Ehpad alors qu’on aurait dû sortir ceux malades, estime un haut fonctionnaire en première ligne. Il fallait dès le début tester les résidants. C’est ce qui a été fait en Allemagne [lire pages8-9], où ils ont réussi à en sauver beaucoup comme ça.» L’annonce par le ministre de la Santé, Olivier Véran, d’une «vaste opération de dépistage» dans les Ehpad, le6avril, ne donne pas encore sa pleine mesure. Le même haut fonctionnaire : «Pour le déconfinement, tester devrait être une priorité. Car si on fait les mêmes erreurs, ça va repartir de là. Les infectés des Ehpad vont recontaminer des soignants, qui eux-mêmes vontfaire redémarrer l’épidémie dans la société.»
Un autre danger guette : le «syndrome de glissement», c’est-à-dire les effets délétères du confinement chez les personnes âgées. «On commence à le sentir, avec des pensionnaires qui ne se nourrissent plus, des changements de comportement, soupire Samantha (2), aide-soignante dans un Ehpad de l’est de la France. Tout ce qui pouvait ramener de la vie dans les établissements, on l’a arrêté. Or, notre rôle, c’est la proximité, le soin, le toucher. Aujourd’hui, on se sent tristes. Et seuls.»

Sylvain Mouillard

Source du post: liberation.fr

Maria Rodriguez
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