CARTES. Faut-il se préparer à une nouvelle sécheresse en France cet été ?

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CARTES. Faut-il se préparer à une nouvelle sécheresse en France cet été ?

D’après le ministère de la Transition écologique,plus de la moitié des départements français risquent de connaître une sécheresse cet été. Même si la période devrait être moins sèche au niveau national qu’en 2019, les agriculteurs s’inquiètent.

Luc Jeannin est soulagé. Il y a un mois, cet éleveur de vaches charolaisesàSaint-Eugène (Saône-et-Loire) se faisait du souci en voyantles cours d’eau s’assécher et la « végétationqui commençait à griller » sous l’effet d’un printemps particulièrement sec. Courant mai, 90mm de pluieont arrosé ses collines du sud du Morvan. Déjà frappé par la sécheresseles années précédentes, cet éleveur, élu à la FNSEA, le syndicat majoritaire de la profession, reste malgré tout prudent quand on évoque l’étéà venir: « On n’est pas tirés d’affaire. »

Deux cent kilomètres plus à l’est, sur lespremiers reliefs du plateau de Millevaches, Olivier Thouret, éleveur à Soubrebost (Creuse), réserve lui aussi son pronostic pour cet été. « Si j’étais devin, je pourrais vous répondre », ironise ce porte-parole de la Confédération paysanne, qui note avec inquiétude que les cours d’eau baissent rapidement dès qu’il ne pleut pas pendantquinze jours.« Aujourd’hui, j’ai envie de dire que tout va bien parce qu’il a plu régulièrement cet hiver, qu’il y a eu des orages la semaine dernière. Mais la grosse crainte qu’on peut avoir, c’est que dès que ça va s’arrêter, nous allons retomber dans la situation de l’an dernier », développe l’éleveur. En 2019, la Creuse avait été l’un des 88 départements touchés par la sécheresse et sa préfecture, Guéret, avait connu des problèmes d’approvisionnement en eau potable.

Les deux hommes ont raison de s’inquiéter. La Creuse et la Saône-et-Loire font partie des 53 départements classés à risque de sécheresse – probable pour le premier et très probable pour le second – par le ministère de la Transition écologique et solidaire dans une carte inédite dévoilée le 15 mai. Cette classification, qui sera mise à jour régulièrement, se base sur plusieurs critères, notamment le niveau des nappes phréatiques, les débits fluviaux etles prévisions de Météo France.Cette démarche a pour objectif d’anticiper « les départements où on risque de ne pas avoir assez d’eau pour tous les usages afin de[leur]permettre de mieux se préparer et de renforcer la coordination, notamment en réfléchissant à un niveau interdépartemental », a indiqué à l’AFP Emmanuelle Wargon, secrétaire d’Etat à la Transition écologique.

Malgré le rouge quiressortsur cette carte, « cela se présente mieux que l’an dernier », rassure Violaine Bault, chargée de surveiller le niveau des nappes phréatiques au Bureau de recherches géologiques et minières(BRGM). Alimentées par les bonnes pluies de l’hiver, des ondées longues et soutenues, la plupart des nappes phréatiques se sont rechargées correctement, contrairement à ce qu’il s’était passé l’an dernier avec un hiver très sec.« La situation est actuellement très satisfaisante, sauf pour le sud de l’Alsace, le couloir Rhône-Saône et l’est du Massif central », estime Violaine Bault. Dans ces régions, classées en rouge sur la carte du gouvernement, les nappes sont à des niveaux bas.

Si l’eau est présente sous terre, elle commence déjà à se raréfier en surface, avec des vigilances sécheresse dans certains secteurs comme la Dombes, dans l’Ain. Dans le dernier bulletin de situation hydrologique, on peut lire que le débit de la plupart des cours d’eau est inférieur à la normale: « 69% des stations présentent désormais des valeurs inférieures au médian, contre 40% le mois précédent », précise le rapport. Sous l’effet du manque de pluie en avril et des températures élevées, une majorité du territoire français aborde l’été avec un sol plus sec que d’habitude selon Météo France, qui mesure le taux d’humidité des sols et calcule leur écart par rapport à la normale (période 1981-2010).

Tout dépend maintenant de la météo de l’été. Faute de pluie,« certains secteurs peuvent être rapidement en tension », prévient Violaine Bault. Les nappes dites réactives, car installées sous des sols fissurés où l’eau pénètre rapidement, comme dans le Massif central ou en Bretagne, sont très liées à la pluviométrie et restent sous la menace de semaines sans nuages. A l’inverse, les nappes dites inertielles, où l’eau met plusieurs mois à pénétrer, comme dans le bassin parisien, devraient passer l’été sans encombre.

S’il est difficile de prévoir le temps des mois de juin, juillet et août, Météo France a tout de même publié, le 28 mai, ses prévisions saisonnières,qui donnent les scénarios les plus probables mais ne sont pas capables de prévoir des événements comme les canicules. « La tendance, ce sont des températures plus chaudes que la normale sur l’ensemble du territoire, à l’exception d’une zone qui va de la Bretagne-Vendée jusqu’au nord de la France » où les températures resteront comparables à la normale, explique Michèle Blanchard, climatologue à Météo France. « C’est une tendance générale puisque nous sommes dans un contexte de réchauffement climatique. Par rapport à la normale 1981-2010, tous les derniers étés ont été plus chauds », poursuit-elle.

(METEO FRANCE)

Il est encore moins aisé de prévoir les précipitations. Les modèles utilisés par Météo France ne permettent pas toujours d’obtenir un résultat. Ainsi, si l’organisme de prévisions s’attend à des précipitations inférieures à la moyenne dans le sud de la France, sous l’effet de l’anticyclone des Açores, il n’est pas parvenu à dégager de scénario privilégié pour le reste du pays. « Ce sont vraiment des tendances, ce n’est pas la vérité absolue qui sort de ces prévisions saisonnières »,rappelle Michèle Blanchard. Les prévisions les plus solides ne donnent une visibilité qu’à dix jours, et encore. Certains phénomènes, comme les orages, peuvent être très localisés et sont compliqués à anticiper.

Hydroclimatologue et directrice de recherche au CNRS, Florence Habets résume la situation du pays à l’amorce de l’été:

Nous nous attendons quand même à une situation moins grave à l’échelle nationale qu’en 2019, mais cela peut être beaucoup plus grave localement.Florence Habetsà franceinfo

La région Grand-Est fait partie de ces zones particulièrement à risque. Peu d’enneigement dans les Vosges, déficits d’eau cumulés sur plusieurs années, pas de pluie au printemps… « Beaucoup d’indicateurs nous incitent à une certaine crainte. Il y a un faisceau d’indices qui fait croire à une année sèche », observe Marc Hoeltzel, directeur général de l’Agence de l’eau Rhin-Meuse. Mais, « qu’elle le soit ou non, il faut anticiper au maximum », estime-t-il, face à la récurrence du phénomène. Son homologue de l’Agence Rhône Méditerranée Corse ne dit pas autre chose. « Il faudrait s’interroger sur le concept d’année normale. (…)Avec le changement climatique, la tension sur la ressource en eau va aller en se renforçantd’une année sur l’autre », estime Laurent Roy. Il résume le phénomènepar un « effet ciseau, entre des besoins qui ont tendance à augmenter et une ressource qui a tendance à diminuer ».

Les deux hommes militentpour une approche structurelle tout au long de l’année plutôt qu’une gestion de crise chaque été, dans le sillage d’un rapport critique du Conseil général de l’environnement et du développement durable(CGEDD) sur la sécheresse de 2019. Cela passe d’abord par des économies d’eau, en soutenant financièrement, comme le font les agences dédiées, les communes qui rénovent leurs canalisations fuyantes et les agriculteurs qui mettent en place des systèmes d’irrigation plus économes. Des connexions entre les réseaux peuvent permettre de mieux répartir la ressource et d’éviter l’alimentation par camions citernes de certains villages, comme à l’été 2018. La lutte contre l’imperméabilisation des sols, notamment en milieu urbain, en limitant les espaces bitumés et bétonnés pour laisser l’eau s’infiltrer jusqu’à la nappe, la reconversion en herbe de certaines parcelles ou le choix de cultures moins consommatrices d’eau font partie des autres leviers d’adaptation. « Nous avons une boîte à outils: il faut commencer par les économies, puis combiner toutes les solutions pour concilier les usages et la protection des milieux aquatiques »,exhorteLaurent Roy.

Du côté des agriculteurs, la FNSEA milite pour la construction de retenues collinaires pour stocker l’eau, ce qui s’apparente à de petits barrages. « Stockons l’eau quand elle tombe et sortons de cette situation ubuesque qui ne nous autorise à stocker qu’entre le 1er novembre et le 31 mars. (…) Ce n’est pas la pluie qui manque, c’est qu’elle ne tombe pas de manière régulière », martèle Joël Limouzin, vice-président du syndicat, en charge des risques climatiques. Une position qui hérisse les associations environnementales. « C’est une solution un peu simpliste, qui donne une fausse impression de sécurité alors que nous ne sommes pas sûrs que dans cinq ou dix ans, nous serons encore capable de remplir ces retenues », estime Christophe Charenton, coordinateur du réseau eau de France Nature Environnement (FNE).

Pour l’hydroclimatologue Florence Habets, qui avait alerté sur les « effets pervers » des réservoirs en 2019, il faut garder en tête que « nous ne sommes pas dansune situation stable » sur le plan climatique. Une solution valable aujourd’hui peut se révéler caduque quelques années plus tard, avec une situation « qui ne va faire qu’empirer ». « Les projections climatiques [voir ici ou ] sont là-dessus vraiment très inquiétantes, rappelle la chercheuse du CNRS. Il y a très peu d’incertitudes: tous les modèles sont d’accord pour dire que nous aurons en Europe des sécheresses plus fréquentes, plus longues, plus fortes et sur une zone plus grande. »Début juin, huitdépartementsavaient déjà mis en place des restrictions d’eau.

Source : France Info

Maria Rodriguez
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