Ce virus qui nous sépare

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On a beaucoup dit que le Covid-19 resserrait les liens, réveillait solidarité et fraternité, rappelait le pays à des valeurs d’humanité négligées ces derniers temps. «Ce ne sera plus jamais pareil» : on entend souvent ce type de phrases. J’en forme aussi le vœu. Je suis surtout frappé à ce stade par le contraire : le virus sépare. Isole. Discrimine extraordinairement. Creuse les fractures, aggrave les écarts. Les révèle avec une violence rare. Entre soignants au bord de l’épuisement, en première ligne depuis le début et pour longtemps encore, et reste d’une population impuissante à aider autrement que par le respect du confinement et par quelques salves d’applaudissements chaque soir aux fenêtres. Entre riches et pauvres. Entre favorisés partis se mettre au vert loin des grandes villes et locataires prisonniers de studios étroits, sans parler de ceux qui n’ont pas de toit. Entre familles heureuses de se retrouver et personnes isolées, qui le sont plus que jamais. Entre foyers connectés et laissés-pour-compte de la fracture numérique. Entre couples soudés et ménages violents. Entre convertis de la première heure au télétravail et employées et employés obligés de continuer à s’exposer chaque jour au virus, dans les supermarchés, les services de première nécessité, les entrepôts d’Amazon. Entre actifs hyperintégrés qui pour un peu se réjouiraient presque de ce ralentissement forcé, et travailleurs et travailleuses fragiles dont l’activité se trouve dévastée, et peut-être ne se relèvera pas. Entre ceux que la maladie touche déjà de près ou de loin, qui ont perdu un proche, ou dont un proche travaille en réanimation, et ceux pour lesquels l’épidémie garde une sorte d’irréalité lointaine.

«On se recentre sur l’essentiel», disent beaucoup de gens. Je ressens ça aussi. Pour une fois les forces centrifuges sont vaincues, la spirale de dispersion toujours prompte à nous éparpiller retombe. On prend soin des siens, on se retrouve, on se pose. On cultive son jardin, au sens propre pour ceux qui ont la chance d’en avoir un. L’effet du Covid-19 est de redonner une place de premier choix à une valeur qu’on avait un peu délaissée : la famille. De gré ou de force, elle redevient la cellule de base de la vie. Mais toute la vie est-elle là ? Tout le principe de la fraternité et de la solidarité ne repose-t-il pas sur le dépassement de la sphère familiale, l’ouverture à ceux et celles qui, précisément, ne sont pas de la famille ?

Il sera temps de se retrouver, de s’embrasser entre amis. On se le dit beaucoup. De «refaire du commun». On se jure qu’on a compris mille choses. Les dirigeants aussi le jurent. Des initiatives s’inventent peu à peu ici et là, dons, renforts de personnels médicaux, offres d’aide bénévole ou d’hébergement. Pour l’heure, malgré tout, cela reste un fait : comme rarement on est à soi, et surtout à soi. Avec des différences vertigineuses dans le confort ou l’inconfort, l’exposition au danger, la prise de risque. C’est sans doute une cruauté supplémentaire de ce mal : il ne permet pas beaucoup de se serrer les coudes. On ne peut pas descendre ensemble dans la rue contre lui. Le mieux qu’on puisse faire, le plus responsable, c’est le contraire : ne pas descendre dans la rue. Se terrer chez soi. Piètre courage. Bien faible motif de satisfaction. Je lisais ces jours-ci la Joie est plus profonde que la tristesse, beau livre d’entretiens réalisés par Alexandre Lacroix avec le philosophe Clément Rosset. Rosset y parle de ces «doubles» que nous inventons sans cesse pour nous rendre le réel moins brutal, fables faites pour l’adoucir, le rendre mieux supportable. Ne laissons pas, ces temps-ci, les «doubles» avoir trop le vent en poupe. Ne nous racontons pas trop de fables sur une solidarité qui serait déjà retrouvée. Regardons les choses en face : les soignants sont seuls à lutter, ou presque. Rappelons-nous que, depuis des décennies, nos dirigeants, c’est-à-dire, que nous le voulions ou non, nos représentants, c’est-à-dire, que nous le voulions ou non, nous-mêmes, n’avons pas pris grand soin d’eux. Et maintenant que beaucoup de certitudes se fissurent, maintenant que l’importance du service public et de la recherche saute aux yeux, maintenant que les bienfaits écologiques d’un simple ralentissement de notre frénésie productrice sont si frappants, veillons scrupuleusement à ce que cette promesse, «ce ne sera plus jamais pareil», ne soit pas oubliée dès que le virus nous aura laissés en paix.

Cette chronique est assurée en alternance par Jakuta Alikavazovic, Thomas Clerc, Tania de Montaigne et Sylvain Prudhomme.


Sylvain Prudhomme écrivain, chroniqueur à «Libération»

Source du post: Liberation.fr

Pascal Guy
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