“Ciné-clubbing” (20) : François Ozon et la légende Fassbinder 

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François Ozon, 2017.

Depuis dix ans, au Cinéma du Panthéon à Paris, “Télérama” organise “L’Inconnu du ciné-club”, une soirée au cours de laquelle nous demandons à des artistes de nous offrir des moments de cinéma uniques, à travers une sélection d’extraits et la présentation d’un long métrage. En 2017, le très prolifique François Ozon nous avait parlé de son “guide” allemand, Rainer Werner Fassbinder.

Dix-neuf films en vingt ans. Au train où il file, difficile de demander à François Ozon de faire une pause. Quand il vient programmer le ciné-club, en février 2017, il en a à peine terminé avec Frantz (distingué par les lecteurs de Télérama comme le meilleur film de l’année précédente) qu’il a déjà la tête au suivant, L’amant double, déjà tourné, bientôt prêt. Ce rythme peu habituel dans le cinéma français amène vite à parler de l’un de ses modèles, Rainer Werner Fassbinder, l’ogre du cinéma allemand des années 1970, qui roula sur les jantes tout au long de sa vie, tournant quarante-quatre films et séries télévisées avant sa mort précoce, à 37 ans.

« Il lui arrivait de réaliser plusieurs films dans la même année, dit Ozon, et il travaillait aussi au théâtre ! Une énergie et une force de vie extrêmement inspirantes. Il avait autour de lui une troupe qui lui était dévouée et qui s’accordait, plus ou moins facilement, à sa frénésie. Ce rythme fou correspond à une autre époque, les cinéastes étaient moins freinés par les enjeux de la sortie en salles, le travail de promotion, le long accompagnement des films dans les régions. »

Fassbinder travaillait dans l’urgence et l’agitation politique des années 1960 et 1970. François Ozon est-il devenu un cinéaste provocateur dans le même élan ? « Je l’ai surtout été au début de ma carrière, dit-il, avec des films comme Sitcom ou Gouttes d’eau sur pierres brûlantes [adapté d’une pièce de Fassbinder, ndlr]. J’étais taraudé par l’idée de la transgression. Qu’a-t-on le droit de montrer ? Pas le droit ? Jusqu’où peut-on jouer avec le spectateur ? Et lui, qu’a-t-il envie de voir ? On montre à l’écran ce qu’on ne fait pas dans la vie. Moi, j’ai commencé par tuer mes parents dans un film en super-8. “Comme ça on sait que tu ne le feras pour de vrai”, m’a dit ma mère ! »

François Ozon, 2017.

Yann Rabanier pour Télérama

“[Fassbinder] parle de l’Allemagne comme personne, à l’époque où (…) tout le monde veut travailler, avancer, et oublier, tandis que lui veut interroger les consciences, appuyer là où ça fait mal.”

Le cinéaste de Huit Femmes, auteur d’une thèse sur Pialat pendant ses années d’études, raconte avoir trouvé chez son « guide » allemand un moyen de réconcilier ses envies de réalisme et son amour pour la stylisation de Max Ophüls. « J’étais tiraillé, dit-il, un peu perdu, et Fassbinder m’a montré une voie intermédiaire. » Celui-là travaillait vite et en tension pour exploser les limites, trouver de nouvelles formes, et ne surtout pas laisser en paix l’Allemagne remise sur les rails de la bonne société chrétienne-démocrate par Konrad Adenauer.

Ozon a choisi de montrer un extrait de Tous les autres s’appellent Ali (1), un film de 1974 qui dépeint l’histoire d’amour entre un immigré marocain et une femme allemande et s’en prend à la violence des préjugés et du racisme ordinaire. « Son regard est acéré, explique-t-il. Il vit dans l’intranquillité, ne laisse rien passer ; il est en avance sur son temps. Quand on regarde son film aujourd’hui, il est d’une troublante actualité. Il parle de l’Allemagne comme personne, à l’époque où le pays vit sous une véritable chape de plomb, où tout le monde veut travailler, avancer, et oublier, tandis que lui veut interroger les consciences, appuyer là où ça fait mal. »

“Je suis très admiratif de la modernité de la mise en scène [de Fassbinder].”

La scène qu’il montre est celle de la rencontre entre les deux amants dans un café populaire. « Je suis très admiratif de la modernité de sa mise en scène, de la manière dont il rend théâtrale cette situation très simple. Son découpage est remarquable, il peint avec une précision déchirante la solitude de cette femme de ménage sans argent, le pas de deux de ce couple et la manière dont les Allemands regardent ce couple se former, cette union “dérangeante” entre une femme plus âgée et un travailleur. » Tous les autres s’appellent Ali est tiré d’un film de Douglas Sirk, Tout ce que le ciel permet, adapté aussi par Todd Haynes avec Loin du paradis.

François Ozon est un amateur des mélos du cinéaste américain – lequel resta longtemps méconnu, « un peu méprisé » –, qu’il découvrit grâce à un texte de… Fassbinder. Dans celui-là, l’auteur du Mariage de Maria Braun écrivait: « Godard, Fuller, moi ou un autre, personne ne peut lui arriver à la cheville. Sirk a dit : “Le cinéma c’est du sang, ce sont des larmes de la violence, de la haine, la mort et l’amour”, et Sirk a fait des films, des films avec du sang, avec des larmes, avec de la violence, de la haine, des films avec de la mort et des films avec de l’amour. »

Le film choisi par François Ozon pour la soirée était Cabaret, de Bob Fosse (1972).

(1) en DVD chez Carlotta ou sur LaCinetek

Demain : Pierre Richard dans les pas de Jaques Tati

Source officielle de cet article : telerama

Marino Stozza
Marino Stozza
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