Comment le monde a-t-il fini par vaincre la grippe espagnole ?

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Comment le monde a-t-il fini par vaincre la grippe espagnole ?

On la dit « espagnole », parce qu’en 1918 la presse française, corsetée par la censure, préfère parler de l’épidémie de l’autre côté des Pyrénées plutôt que de celle qui sévit dans l’Hexagone, simple grippette, assure-t-elle. Pourtant, la « grippe espagnole » fut bien une épouvantable catastrophe qui fit, dans le monde, entre 25 et 40 millions de morts entre avril 1918 et le printemps 1919. C’est davantage que pendant la Première Guerre mondiale, comme l’explique l’article de Claude Quétel pour le magazine L’Histoire. « Grippe espagnole : Le tueur que l’on n’attendait pas » raconte ce fléau, comme la légitime quête pour un remède qui voit éclore tous les excès : « Vaccins et sérums improbables voient le jour. Le rhum, qui est venu très vite à manquer, ne se vend plus qu’en pharmacie et sur ordonnance. Les charlatans vantent leurs remèdes miracles. Ainsi, la Fluatine grâce à laquelle ‘on est certain d’éviter ou d’enrayer la grippe espagnole et toutes les maladies épidémiques – choléra, peste, typhoïde, variole, rougeole, scarlatine, etc.' ». En complément de cet article de L’Histoire, nous vous proposons de lire ci-dessus l’entretien mené par notre journaliste Marine Benoit pour Sciences et Avenir avec l’auteure du livre La Grande Tueuse, comment la grippe espagnole a changé le monde (éditions Albin Michel).

O.L.

À l’heure où l’issue de la pandémie mondiale de Covid-19 semble incertaine, Sciences et Avenir a remonté le temps pour observer ce que nous enseignent les exemples du passé. Entre 1918 et 1919, l’épidémie de grippe espagnole, l’une des pires qu’ait connu l’humanité, fait jusqu’à 50 millions de morts. On peut s’interroger aujourd’hui sur la façon le monde a fini par se débarrer de ce virus, quoique différent de celui qui nous concerne aujourd’hui, et sur la façon dont il s’est relevé de la pandémie, malgré son grand affaiblissement, quelques mois après la Première Guerre mondiale.

Sciences et Avenir : On dit que la grippe espagnole a connu trois vagues successives, de différente intensité.

Laura Spinney : C’est exact. Il y a eu une première vague dans l’hémisphère nord au printemps 1918. Elle ne fit que peu de victimes et ressemblait beaucoup à une grippe saisonnière. Une deuxième vague a éclaté vers la fin août de la même année, cette fois bien plus virulente. La majorité des 50 millions de morts a eu lieu dans les treize semaines entre la mi-septembre 1918 et la mi-décembre. La troisième vague, enfin, est survenue dans les premiers mois de 1919, jusqu’au printemps, et s’est située entre les deux première en terme de sévérité. Il faut toutefois préciser que le nombre de vagues et leur chronologie sont différentes entre l’hémisphère nord et le sud. Ce dernier a été touché plus durement plus tard, lors de la troisième vague. On en a déduit un rapport probable avec les saisonnalités, même si d’autres facteurs comme la pauvreté ou le manque d’information et de prévention peuvent expliquer cette aggravation tardive dans les pays subéquatoriaux.

Il faut aussi rappeler que la grippe pandémique se comporte bien différemment d’une grippe saisonnière. Dans le cas de la grippe espagnole, on ne comprend toujours pas comment tout s’est joué mais il semblerait que la souche pandémique ait émergé lentement, au printemps 1918, en arrière-plan de la grippe saisonnière. Elle aurait été « diluée » dans la grippe douce et aurait muté progressivement, de façon à devenir de plus en plus transmissible.

Sait-on pourquoi la grippe espagnole a-t-elle touché si sévèrement les jeunes adultes en bonne santé ?

À vrai dire, plusieurs théories cohabitent pour expliquer cette virulence parmi les 20-35 ans. La plus convaincante à mon sens est celle d’une absence d’exposition préalable au virus. Dans le cas de la grippe classique, on constate une courbe de mortalité en forme de U selon les âges : les bébés et les personnes âgées sont toujours les plus fragilisées par l’infection. Dans le cas de la grippe espagnole, pandémique donc, cette courbe est très clairement en forme de W. Aux deux extrémités, les nouveaux-nés et les personnes âgées, plus susceptibles de mourir en raison de la fragilité de leur organisme, et au milieu, ces fameux adultes vigoureux. Il se pourrait que ces derniers, qui étaient enfants lors de la pandémie précédente — celle de la grippe russe de 1889-1890 — n’ait pas été « préparés » à la souche de 1918.

« Je crois qu’aujourd’hui, le message des autorités est toujours aussi confus »

La souche de l’épidémie de grippe russe était le sous-type H3N8 de la grippe A. Or, on doit celle de la pandémie grippale de 1918 à une souche de sous-type H1N1. Certains chercheurs pensent donc que les adultes âgés de plus de 35-40 ans, bien plus épargnés par la grippe espagnole, avaient, eux, peut-être déjà été exposés à H1N1 avant 1889. Reste qu’à ce jour, aucune des théories n’explique tout. Il y a donc sûrement plusieurs facteurs qui ont dû jouer en la défaveur de cette jeune génération qui a tant souffert. L’un des principaux étant bien sûr sa présence massive au même moment au front, à s’épuiser dans les tranchées…

À l’époque, quelles mesures de précautions ont été prises ça et là dans le monde ? Même si bien sûr, un tout autre carnage se jouait au même moment donc, la Première guerre mondiale…

Ces mesures varièrent beaucoup selon les pays. Comme vous le dites, c’était la fin de la guerre et les nations belligérantes étaient dans un état lamentable, tant sur les plans économiques, sanitaires que moraux. Il n’y avait donc pas beaucoup de ressources à investir dans la santé publique, d’autant qu’elle n’était pas une discipline très avancée à l’époque. Aux Etats-Unis, et tout particulièrement à New York où les pouvoirs publics étaient en campagne contre la tuberculose depuis près de 20 ans, les choses se sont faites plus sereinement : les Américains étaient déjà habitués à ce que l’État et les autorités interviennent dans leur vie pour des raisons sanitaires. En revanche, en Europe, les gens furent très choqués qu’on leur dicte leur comportement et qu’on restreigne leurs libertés (les Français furent par exemple incités à se laver les mains, à porter des masques et certains furent mis en quarantaine, NDLR). Par endroits, comme en France, les mesures ont aussi tardé. Les gouvernements ont préféré cacher les choses pour ne pas affaiblir le moral des troupes et d’une population déjà fatiguée et démoralisée.

De leur côté, les médecins pensèrent avoir longtemps affaire à une bactérie. Mais la science ne disposait pas encore de la technologie suffisante pour détecter les virus, de bien plus petite taille. Ce n’est que deux décennies plus tard que l’on a observé pour la première fois le virus de la grippe chez des porcs. Les chercheurs ont donc tenté de mettre au point un vaccin et ont recommandé l’administration d’antibiotiques aux patients infectés. Dans certains cas, cela a néanmoins porté ses fruits, puisque beaucoup d’entre eux finissaient par mourir de surinfection. Ce qui est en tout cas intéressant par rapport à la pandémie que l’on vit aujourd’hui, c’est que les mêmes débats enragés ont éclaté à l’époque : sur la viabilité des traitements, l’efficacité des mesures sociales et sanitaires… Je crois qu’aujourd’hui, le message des autorités est toujours aussi confus. Certes, nous sommes beaucoup plus fort sur le plan de la surveillance des maladies. D’ailleurs, ce coronavirus, nous l’avons vu venir. Mais cela-t-il bien servi à quelque chose ?

« L’immunité collective s’est faite au prix de la vie de certaines personnes »

Tout le monde s’interroge en ce moment sur la question de l’immunité collective et du déconfinement. En 1919, comment le monde est-il sorti d’affaire ? Comment ce virus a-t-il finalement disparu ?

Une pandémie, ça se retire très lentement, même si l’on ne prend aucune mesure de santé publique. Il y a selon moi un exemple très parlant dans le cas de la grippe espagnole, qui peut sans doute nous éclairer sur les événements que nous vivons aujourd’hui : celui de l’Australie. En voyant l’épidémie arriver depuis l’hémisphère nord, les autorités australiennes ont décider de fermer les frontières. Ils ont ainsi protégé l’île-continent contre l’horrible deuxième vague qui a sévi un peu partout ailleurs. Mais ils ont commis l’erreur de lever la quarantaine trop tôt. Plus de 12.000 Australiens sont morts lors de la troisième vague, arrivée sans doute par les navires à nouveau autorisés à accoster. Ce sont des raisons économiques qui ont poussé l’Australie à se rouvrir au monde, et ces raisons étaient légitimes. Quand on décide de tout mettre en pause pour protéger sa population, on peut aussi se demander si les conséquences économiques ne vont pas être encore plus dévastatrices pour elle.

Ce qui est certain, pour répondre à votre question, c’est que l’immunité collective s’est faite au prix de la vie de certaines personnes. Il y a ceux qui sont morts et ceux qui ont survécu. C’est malheureusement cette sélection naturelle qui a permis au virus de devenir moins virulent. N’oublions pas que c’est dans l’intérêt d’un virus comme celui de la grippe de devenir bénin : de cette façon, il peut continuer à se transmettre d’hôte en hôte et donc à exister.

Cette épidémie a-t-elle changé beaucoup de choses ?

Vous savez, la guerre venait à peine de s’achever, le monde était déjà complètement changé. Ce conflit et ce virus ont littéralement purgé les adultes, les forces vives, laissant derrière eux nombre d’enfants et de personnes âgées démunies. Les plus vieux, incapables de subvenir seuls à leurs besoin, sont entrés dans les hospices. Les plus jeunes ont erré dans les rues, contraints à mendier ou à se prostituer. Beaucoup de femmes enceintes infectées ont aussi subi des avortements spontanés ou ont fini par donner naissance à des bébés malformés. C’est ça l’autre tragédie de la grippe espagnole. Cette épidémie a arraché le coeur de beaucoup de communautés humaines déjà traumatisées par la guerre.

Mais le baby-boom des années 1920 a aussi montré la capacité humaine à se régénérer, tant sur les plans matériel, social et psychologique. La science a pu énormément progresser grâce à cette épidémie. La virologie et l’épidémiologie, qui étaient l’époque des disciplines balbutiantes, sont devenues des champs d’étude à part entière. Nos systèmes de santé socialisés ont pu se mettre en place et l’ancêtre de l’OMS, le comité d’Hygiène de la Société des Nations, est né…  On va se sortir de cette pandémie de coronavirus certes avec beaucoup de souffrance, mais on peut aussi légitimement espérer qu’on va en sortir grandis.

PANDEMIE. On la dit « espagnole », parce qu’en 1918 la presse française, corsetée par la censure, préfère parler de l’épidémie de l’autre côté des Pyrénées plutôt que de celle qui sévit dans l’hexagone, simple grippette, assure-t-elle. Pourtant, la « grippe espagnole » fut bien une épouvantable catastrophe qui fit, dans le monde, entre 25 et 40 millions de morts entre avril 1918 et le printemps 1919. C’est davantage que pendant la Première Guerre mondiale comme l’explique l’article de Claude Quétel pour le magazine L’Histoire« Grippe espagnole : Le tueur que l’on n’attendait pas » raconte ce fléau, comme la légitime quête pour un remède qui voit éclore tous les excès : « Vaccins et sérums improbables voient le jour. Le rhum, qui est venu très vite à manquer, ne se vend plus qu’en pharmacie et sur ordonnance. Les charlatans vantent leurs remèdes miracles. Ainsi, la Fluatine grâce à laquelle « on est certain d’éviter ou d’enrayer la grippe espagnole et toutes les maladies épidémiques – choléra, peste, typhoïde, variole, rougeole, scarlatine, etc. » ». En complément de cet article de L’Histoire, nous vous proposons de lire ci-dessus l’entretien mené par notre journaliste Marine Benoit pour Sciences et Avenir avec l’auteure du livre La Grande Tueuse, comment la grippe espagnole a changé le monde (éditions Albin Michel).

O.L.

À l’heure où l’issue de la pandémie mondiale de Covid-19 semble incertaine, Sciences et Avenir a remonté le temps pour observer ce que nous enseigne les exemples du passé. Entre 1918 et 1919, l’épidémie de grippe espagnole, l’une des pires qu’ait connu l’humanité, fait jusqu’à 50 millions de morts. On peut s’interroger aujourd’hui sur la façon le monde a fini par se débarrer de ce virus, quoique différent de celui qui nous concerne aujourd’hui, et sur la façon dont il s’est relevé de la pandémie, malgré son grand affaiblissement, quelques mois après la Première Guerre mondiale.

Sciences et Avenir : On dit que la grippe espagnole a connu trois vagues successives, de différente intensité.

Laura Spinney : C’est exact. Il y a eu une première vague dans l’hémisphère nord au printemps 1918. Elle ne fit que peu de victimes et ressemblait beaucoup à une grippe saisonnière. Une deuxième vague a éclaté vers la fin août de la même année, cette fois bien plus virulente. La majorité des 50 millions de morts a eu lieu dans les treize semaines entre la mi-septembre 1918 et la mi décembre. La troisième vague, enfin, est survenue dans les premiers mois de 1919, jusqu’au printemps, et s’est située entre les deux première en terme de sévérité. Il faut toutefois préciser que le nombre de vagues et leur chronologie sont différentes entre l’hémisphère nord et le sud. Ce dernier a été touché plus durement plus tard, lors de la troisième vague. On en a déduit un rapport probable avec les saisonnalités, même si d’autres facteurs comme la pauvreté ou le manque d’information et de prévention peuvent expliquer cette aggravation tardive dans les pays subéquatoriaux.

Il faut aussi rappeler que la grippe pandémique se comporte bien différemment d’une grippe saisonnière. Dans le cas de la grippe espagnole, on ne comprend toujours pas comment tout s’est joué mais il semblerait que la souche pandémique ait émergé lentement, au printemps 1918, en arrière-plan de la grippe saisonnière. Elle aurait été « diluée » dans la grippe douce et aurait muté progressivement, de façon à devenir de plus en plus transmissible.

Source : Sciences et avenir

Marino Stozza
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