Coronavirus : la fin d’une époque

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Le Trésor américain et les compagnies aériennes s'accordent sur un plan de sauvetage

Une chronique de Paul N. Goldschmidt – Directeur, Commission Européenne, membre du « Comité des sages » de Stand Up for Europe.

L’article de Pierre Defraigne « Qui va payer la note du coronavirus ? » est, comme d’habitude chez ce grand spécialiste des affaires européennes, pertinent et cohérent en ce qu’il identifie clairement les grands dossiers qui doivent être traités à l’échelon de l’UE si celle-ci doit justifier son existence et par conséquent assurer sa survie.

Pourtant, je ne peux marquer mon accord à son analyse rigoureuse, car elle me semble découler d’un simple prolongement des propositions qui se sont affrontés à propos du projet européen au cours des 50 dernières années. Nous sommes, j’en suis persuadé, arrivé à un point de rupture où l’accumulation des tensions dans plusieurs domaines clés, traités jusqu’ici séparément, se conjuguent et n’autorisent plus que l’on se contente d’avancer des recettes (même si elles ont fonctionnées) qui ne tiennent pas compte des interférences entre-elles.

Ainsi, au nom de l’éthique et de la moralité, la priorité absolue donnée au traitement du coronavirus fait l’objet d’un consensus où la préservation de la vie l’emporte sur toute autre considération ; à ce titre le déblocage de ressources financières illimitées se justifie pleinement.

En va-t-il cependant de même en ce qui concerne le traitement de l’urgence économique qui fait l’objet depuis quelques jours de promesses d’engagements (préliminaires) de sommes astronomiques se chiffrant en trillions d’€ que ce soient sous forme de soutiens fiscaux et budgétaires (gouvernements) ou de politique monétaire (Banques Centrales).

Il semblerait – à en juger par la réaction des marchés – que la réponse soit négative : en effet, au lendemain de la première intervention inattendue (un dimanche) de la FED, les marchés ont plongé. Les annonces successives de plans de soutien massifs n’ont fait qu’augmenter la prise de conscience de la gravité de la situation (et accélérer la chute des bourses et du cours des matières premières) d’autant plus qu’il n’y avait aucun précédent où une « inconnue » sanitaire venait perturber et préempter les paramètres prévisionnels d’une économie mondiale déjà dans un état de grande fragilité. S’y ajoute, par osmose, le spectre des coûts énormes des autres dossiers mentionnés par P. Defraigne, ceux du climat et de la défense, dossiers traités séparément jusqu’ici mais dont on sent qu’ils font partie d’un tout interdépendant qui nécessite des moyens financiers qui semblent hors d’atteinte !

Cette situation devrait-elle nous surprendre ? Je ne le pense pas car elle représente le point d’aboutissement d’une tendance idéologique et politique qui a dominé le globe depuis la fin de la deuxième guerre mondiale. Il est incontestable qu’elle a apporté d’énormes progrès et une prospérité inégalée, tant sur le plan de la résorption de la pauvreté (en termes relatifs), des connaissances scientifiques, de la santé, des innovations, des communications, des loisirs et même de la dissémination de la démocratie et d’autres valeurs civilisationnelles. Cependant, comme tant de fois auparavant au cours de l’histoire, notre incapacité de comprendre la leçon millénaire du mythe de la « Tour de Babel » nous a poussés à toujours reporter les mesures propres à garder le contrôle les événements ; la nature hors normes des mesures annoncées, dont il est permis de douter de leur l’efficacité, en est une expression évidente.

Malgré la bonne foi des dirigeants, ils se trouvent impuissants à maîtriser cette crise qui est à la croisée de courants (sanitaires – scientifiques – économiques – sociaux – politiques) dont les effets réciproques leur échappent. En effet, les gouvernants sont amenés à différer aux scientifiques, les Banquiers Centraux s’improvisent écologistes et sociologues, les politiques manipulent des concepts qui les dépassent, etc. Bref tous les acteurs de la vie en société doivent sortir de leur zone de confort spécialisé pour devenir, d’un jour à l’autre, des généralistes. Cette véritable révolution devrait déboucher sur une transformation profonde et irréversible de la société (comme le laissait entendre le Président Macron à la fin de son intervention jeudi dernier).

Dans l’intervalle, sur le plan purement financier, les relations récentes entre taux d’intérêts, l’inflation et les cours de bourse sont bouleversées : malgré les sommes gigantesques d’intervention sous forme d’achats de titres, annoncées par les Banques Centrales, celles-ci pâlissent devant le montant encore beaucoup plus considérable des soutiens budgétaires envisagés, impliquant un montant record d’émissions d’obligations. La dette – déjà à des niveaux record – va exploser, ce qui explique la hausse des taux d’intérêt par anticipation. De surcroit, si initialement la perspective d’une récession sévère avec son cortège chômage et autres conséquences négatives pourrait limiter les pressions inflationnistes (et risquer une dépression encore plus dévastatrice), celles-ci sont, à terme, inévitables dès la reprise de l’activité car la dette accumulée, tant publique que privée, aura atteint des niveaux insoutenables.

Ainsi on aura forcément recours à la recette millénaire de la dévalorisation de la dette par une inflation massive qu’il serait illusoire de vouloir contrôler. Ce processus sera vraisemblablement accompagné de désordres sociaux (sinon des confrontations militaires) car si les débiteurs rembourseront leurs dettes excessives en monnaies de singe, parallèlement les actifs des fonds institutionnels (assurances, fonds de pension,…) ainsi que la valeur de l’épargne des ménages modestes auront périclité.

Garder le contrôle du processus de relance et éviter ces écueils nécessiterait une coordination intense (au-delà des déclarations lénifiantes) entre les acteurs majeurs et au premier chef entre partenaires de l’Eurozone ainsi qu’entre les pays membres du G20. Or c’est tout le contraire qui se profile lorsqu’on constate l’approche « nationale » adoptée par tous les pays que ce soit pour gérer l’urgence sanitaire ou économique sans mentionner les désaccords sur l’urgence climatique ou l’indigence européenne en matière d’influence géopolitique. La première victime pourrait être l’Union Monétaire dont le démantèlement entraînerait le reste du globe dans une crise de proportions inédites.

Certes une nouvelle société émergera au bout du tunnel qui, pour un temps, se persuadera comme ce fut le cas en 1918 et 45 :
« plus jamais ça ». Il est malheureux, malgré tous les exemples historiques, que nous nous soyons laissé fourvoyer une fois de plus, dans la croyance que
« cette fois-ci c’était différent » !

Source de cet article : Lalibre.be

Maria Rodriguez
Maria Rodriguez
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