Coronavirus: «Le risque de rupture de stocks de médicaments est réel»

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Coronavirus: «Le risque de rupture de stocks de médicaments est réel»

L’épidémie de coronavirus est marquée par un constat récurrent : celui du risque, voire de la réalité de la pénurie. Manque de masques, de tests, de respirateurs… Les inquiétudes portent également sur les tensions en termes d’approvisionnement en médicaments. Comment l’expliquer et comment éviter que cela ne se produise encore à l’avenir ?

Le professeur Rémi Salomon est chef du service de néphrologie pédiatrique à l’Hôpital Necker enfants malades, à Paris. C’est le président de la Commission médicale d’établissement de l’AP-HP.

Le docteur Thomas Borel est directeur scientifique du Leem (Les entreprises du médicament), syndicat du milieu pharmaceutique.

Tous deux étaient invités dans l’émission Priorité santé, sur RFI, jeudi 16 avril.

Il y a deux semaines, vous exprimiez votre crainte de voir certains médicaments essentiels manquer, Pr Rémi Salomon. Est-ce encore le cas aujourd’hui ?

Pr Rémi Salomon : La crainte est toujours présente. Dans le « monde d’avant », on avait déjà de manière très récurrente, ces problèmes de pénurie de médicaments, y compris de médicaments essentiels. L’année dernière, on parlait de défaut d’approvisionnement en corticoïdes, pourtant essentiels à la prise en charge de beaucoup de maladies chroniques. Les vaccins sont aussi régulièrement en panne d’approvisionnement. Une enquête de France Assos Santé menée auprès des Français en décembre 2018, indiquait qu’un quart d’entre eux disaient avoir été confrontés à des pénuries de médicaments. Ce problème existait donc déjà. Évidemment, aujourd’hui, au moment où l’ensemble des pays du monde consomment, pour les mêmes raisons, les mêmes médicaments, le risque de rupture de stocks est réel.

Il y a donc d’un côté, ces manques quasi structurels dans l’approvisionnement de certains médicaments et d’un autre côté, cette crise provoquée par l’explosion de la demande. Thomas Borel, sur quelles molécules y a-t-il aujourd’hui une tension particulière ?

Dr Thomas Borel : Je tiens à préciser que Les entreprises du médicament (Leem) regroupe les grandes entreprises, mais aussi beaucoup de petites entreprises qui ont des sites de production sur le territoire. La situation actuelle est complètement inédite. Il s’agit d’une tension mondiale sur certaines molécules prioritaires : celles qui servent à la prise en charge de la détresse respiratoire en réanimation, tels que les curares et de certains sédatifs utilisés dans les services d’anesthésie-réanimation, qui servent actuellement à prendre en charge les patients souffrants de Covid-19.

Ces tensions sont bien présentes en France, mais aussi dans beaucoup de pays du monde. Pour le moment, la chaîne tient et continue, avec une mobilisation sans faille, à optimiser l’approvisionnement sur les différents établissements en France et sur les départements d’Outre-Mer.

Comment les industriels réagissent-ils ? Est-ce que cela veut dire que les usines tournent à plein régime ?

Dr Thomas Borel : Cette tension est internationale donc il y a plusieurs aspects. Tout d’abord, bien entendu, les usines tournent à plein régime avec tous les collaborateurs qui sont mobilisés. Ils sont plus de 40 000 en France, à travailler dans des usines de production de médicaments. Cela permet d’avoir des plans de continuité d’activité y compris lorsqu’un certain nombre d’entre eux peut être directement concerné par le coronavirus. C’est une action permanente des entreprises en unité de production.

Par ailleurs, il y a une gestion des stocks au niveau international, des grands laboratoires pharmaceutiques de façon à optimiser la mise à disposition de ces stocks dans les pays qui sont les plus touchés actuellement par le Covid-19.

Les fabricants de médicaments en France informent-ils les autorités sanitaires des tensions, des risques de pénurie ? Existe-t-il une obligation de fournir ces données ?

Dr Thomas Borel : Aujourd’hui, l’information sur les molécules et les médicaments prioritaires est quotidienne. Chaque entreprise informe tous les jours l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM) de l’état des stocks et des disponibilités de ces médicaments. Celle-ci organise alors l’information et régule au mieux les mises à disposition des produits des différents établissements de santé concernés sur le territoire.

En dehors de tout champ réglementaire, c’est une mission de santé publique qui incombe aux entreprises de santé. Ces entreprises sont extrêmement soucieuses d’avoir la répartition la plus pertinente possible des médicaments disponibles, en fonction de l’évolution des régions touchées par l’épidémie et des besoins des services de réanimation et des soignants qui prennent en charge des patients dans ces services. Les échanges sont donc quotidiens entre les entreprises du médicament et l’ANSM.

On sait que l’essentiel des molécules est produit en Inde et en Chine. Cela rend forcément le secteur plus vulnérable… Est-ce que l’industrie du médicament va repenser cela, en fonction de cette vulnérabilité constatée aujourd’hui ?

Dr Thomas Borel : Tout à fait. Une grosse majorité des principes actifs, qui composent les médicaments, sont produits en dehors de l’Europe. C’est indéniable et on l’a déjà largement souligné. Depuis le début de la crise sur la province de Hubei, les entreprises sont très mobilisées pour suivre les principes actifs provenant de cette région. Cela a permis d’anticiper au mieux l’approvisionnement de produits. Nos entreprises sont très mobilisées sur la question des tensions et des ruptures de stocks.

Il y a plus d’un an, nous avions porté un certain nombre de propositions à la connaissance de tous les acteurs, y compris du gouvernement. Une d’entre elles concernait la réindustrialisation du territoire européen. Pas seulement le territoire français, car le sujet doit être regardé sur le périmètre européen. Il est clair qu’il faut qu’il y ait une politique de réindustrialisation, qui soit plus forte et plus incitative pour que les entreprises investissent sur le territoire européen. Cela permettrait de rapprocher les médicaments essentiels, de nos besoins, des patients et des systèmes de soins.

On parle de capacités, mais aussi de souveraineté sanitaire… Les soignants ont-ils leur mot à dire, lorsqu’ils sont privés des moyens pour, tout simplement, soigner ?

Pr Rémi Salomon : Certainement ! Si nous n’avons pas de médicaments, c’est compliqué… Je suis convaincu que l’ensemble de l’industrie pharmaceutique est mobilisée. Ce problème de pénurie ne date pas d’hier. J’ai sous les yeux un rapport de l’Académie nationale de pharmacie datant de mars 2013, qui alerte sur ce problème-là. L’Académie a refait une note au début de l’épidémie, le 12 février 2020, pour rappeler l’urgence de relocaliser au maximum la production.

Cela fait longtemps que nous avons délocalisé la production. Il faut rappeler qu’un médicament, c’est d’abord de la chimie pour fabriquer ce que l’on appelle le principe actif. Cette première étape est faite à 80 % en dehors de l’Europe et surtout en Chine. Ensuite, on façonne le médicament. Cette étape se fait surtout en Inde. Après, le médicament arrive, pour les étapes finales de la production, en Amérique du Nord ou en Europe. C’est un problème qui doit être envisagé à l’échelle européenne.

Pourquoi avoir délocalisé toutes ces étapes de production du médicament ?

Pr Rémi Salomon : On a délocalisé il y a 20-30 ans pour réduire les coûts de production, mais pas seulement. On se souvient de Seveso. Cette industrie chimique est une industrie polluante. Il y a eu une volonté d’éloigner de nos pays, cette industrie polluante dans des pays où les exigences environnementales étaient moins fortes, même si elles le deviennent plus aujourd’hui.

Il y a plusieurs milliers de sites de production de principes actifs en Chine et ils bougent beaucoup. Cela pose aussi un problème pour aller chercher l’endroit où se font les matières premières. Il y a une nécessité aujourd’hui de relocaliser ce qui peut l’être. C’est un processus complexe et qui va prendre du temps. Plus tôt on s’y prend, mieux ce sera. Nous ne sommes pas à l’abri d’une deuxième vague d’épidémie du Covid-19. Si la deuxième vague arrive dans 4 ou 6 mois, on se félicitera d’avoir enclenché le processus de relocalisation. En attendant, il y a des choses que l’on peut faire plus rapidement : aller chercher la matière première en Chine ou en Inde.

C’est l’importance d’avoir une transparence sur toute la chaîne de production. Ce sont des choses qui peuvent beaucoup aider les pays européens. C’est aux puissances publiques de se coordonner. C’est le sens de l’appel que nous avons fait avec 8 autres grands CHU européens : il faut gérer ensemble les stocks et également enclencher une relocalisation.

En attendant de pouvoir relocaliser, il faut pouvoir savoir exactement à quels endroits sont produits les principes actifs en Chine et en Inde. Cela nous permettra de remettre en production les médicaments essentiels dont on a tant besoin. S’il y avait une rupture complète d’un sédatif ou d’un myorelaxant (utilisé en réanimation mais aussi pour les interventions chirurgicales), ça serait une catastrophe.

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Source du post: RFI

Maria Rodriguez
Maria Rodriguez
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