Coronavirus: «Le volume sans précédent de fake news illustre la viralité de la désinformationen temps de crise», estime Camille François

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La chercheuse française Camille François est une référence sur la scène internationale en matière de lutte contre les fake news. — Mark Lennihan

  • Tous les vendredis, 20 Minutespropose à une personnalité de commenterun phénomène de société, dans son rendez-vous hebdomadaire «20 Minutesavec…».
  • Installée au Etats-Unis, la chercheuse française Camille François traqueles fausses informations en ligne, notamment pour les plateformes de la Silicon Valley, des laboratoires universitaires, des ONG ou des think tanks.
  • Elle amis au jour ces dernières semaines de nombreuses campagnes de désinformation en lien avec la crise du Covid-19. «On a constatéun volume sans précédent de fausses informationsautour du coronavirus, illustrant la viralité de la désinformationdans les situations de crise», explique-t-elle.

Elle est considérée outre-Atlantique comme une «héroïne de guerre». Peu connue en France, la chercheuse Camille Françoisest une référencesur la scène internationale en matière de lutte contre les fake news et les campagnes de désinformation
sur les réseaux sociaux. Expertedans le domainedela data science, la Françaiseâgée de 30 ans installée aux Etats-Unis a rejoint l’an dernier le club des «35 meilleurs innovateurs de moins de 35 ans» de la MIT Technologyet figure cette année dans le classement des «100 étoiles montantes qui vont changer le monde» du magazine Time.

Passée par Mozilla, puis par Google et son incubateurJigsaw, où elle a contribué à mettre au point la stratégie du géant de l’Internet pour lutter contre les discours violents sur le Web, Camille Françoisa rejoint en 2018
Graphika, une sociétéspécialisée dans l’analyse de l’influence surles réseaux sociaux. Trolls, bots, fausses infos etthéories du complot:la chercheuse française et son équipe ont mis au jour ces dernières semaines de nombreuses campagnes de désinformation en lien avec la crise du coronavirus.20 Minutesa interrogé la chercheuse, quirevientsur les principaux enjeux liés à la lutte contre
les fausses infos, et sur la manière de lutter contre ce fléau quimenace nosdémocraties.

On vous surnomme la «chasseuse de trolls» car vouspassez vos journées à étudier de faux comptes Facebook ou Twitter. En quoi consiste concrètement votre travail?

Mon travail est passionnant. Pour le résumer brièvement, j’analyse, j’enquête, jedétecte et je mène des recherches sur les cyberguerres, le harcèlement en ligne et les campagnes de désinformation menées sur les réseaux sociaux. Au sein deGraphika, je supervise une équipe de chercheurs. Nous analysons comment les conversations se passent sur les plateformes, comment les informations circulent entre elles grâce aumachine learning [technologie d’
intelligence artificielle]. Nous faisons ensuite un travail d’enquête pour détecterles campagnes de manipulation de l’information en utilisantnotamment la méthode du digital forensics [investigation numérique]. Pour cela, nouscréonsde nouveaux outils pour rendre les analyses et les détections plus rapides et efficaces grâce àla data science [sciencedes données]. Et nous travaillons à la recherche et au développement avec
leschercheurs et scientifiques en appliquantles principes de lanetwork science [science des réseaux].

C’est vous qui avez mis au jour les campagnes d’ingérence russe dans l’élection présidentielle américaine de 2016…

On a en effet eu la chance detravailleravec le Sénat américain pour analyser des données en provenance des réseaux sociaux dans le cadre del’enquête sur l’ingérence russe lors dela présidentielle de 2016. C’était un projet unique, un peu spécial, carrément dingue!Les sénateurs sont venus frapper à notre porte car ils avaient obtenu tout un tas de données des grandes plateformes [Facebook, Twitter,
Youtube…] mais ne savaient pas comment les analyser. Ils avaient besoin d’une recherche indépendante et experte pour savoir ce qui s’était passé en 2016, et quel avait été
le rôle de la Russie.

On est allés à Washington récupérer un disque dur crypté avec une montagne de données. On a bossé dessus pendant 8 mois, révélantla présence d’une gigantesque «usine à trolls». Et on a ainsi pu établir que cette campagne de désinformation était beaucoup plus globale et qu’elle n’avait pas seulement cibléles États-Unis, mais aussi la France, l’Allemagne… Et c’est aussila première fois qu’on s’est rendu compte que ces trolls se servaient
des plateformes les unes contre les autres – comme un jeu du chat et de la souris -pour accroître leur influence. Regarder toutes ces données ensemble nous a permis de mieux comprendre à quel point il fallait que les défenses soient mieux coordonnéesentre les plateformes.

Quels sont les différents types de fake news diffusées sur les réseaux sociaux?

Quand on analyse les campagnes de désinformation, on utilise un cadre de travail que j’appelle le «framework ABC». Il y a trois vecteurs qui peuvent définir une campagne de désinformation. Une info peut être
une fake news à cause de l’acteur (A) qui est derrière la campagne. Cela peut aussi être lié la manière dont l’info est diffusée, au comportement, le «behaviour» (B). Ce sonttoutes les techniques d’amplificationou de coordination qui rendent une info fausse, comme
l’utilisation des bots pour faire croire à uneconversation organiquespontanée.

Et enfin, lecontenu (C) en lui-mêmepeut être une fake news. Avant la crise du coronavirus, c’était d’ailleurs le vecteur le moins utilisé par les réseaux sociauxqui préféraientintervenir
dans la modération lorsque les conversations étaient manipulées, mais se refusaient à se faire l’arbitre des contenus. Depuis quelques semaines, et la prolifération des fausses infos
sur le Covid-19, les plateformessont beaucoup plus agressives etsuppriment de plus en plus de contenus. C’est un changement stratégique très clair de leurpart. Cela montre que lacriseque l’on vient de vivre a véritablement changéla donne dans la manière de lutter contre les fake news.

La crise du coronavirus a montréla vulnérabilité de nos démocraties face au danger des fausses informations. Quelles ont été les principales campagnes de désinformation ces dernières semaines?

On a constatéun volume sans précédent de désinformation autour du coronavirus, illustrant la viralité de la désinformationdans les situations de crise. Et on a noté quatregrands sous-types de contenus vraiment problématiques. D’abord une explosion
des contenus racistes et anti-immigrants liés aucoronavirus. On le voit très clairement à l’échelle globale dans nos analysessur les discussions mondiales en ligne liées au Covid-19. C’est le cas par exempleaux États-Unis, en Italie, en France mais aussi en Inde.On a également eu une forte augmentation descontenusconspirationnistes. C’est très intéressant parce qu’on retrouve
les théories du complot classiques qui ont finalementgagné énormément deterrain avec la crise sanitaire.

On a aussi noté denombreux contenus sur lamésinformation médicaleautour des chiffres, notamment des comptes qui diffusaient leurs propres calculs, graphiqueset tableaux Excel, ce qui pour nous est un vrai marqueur du manque de confiance dans les autorités scientifiques.Et puis bien sûr, il y a eu toutes les fake news qui reposent sur la mésinformation concernantles remèdes possibles contre le virus, comme l’argent colloïdal, l’artemisia,
le fenouil…

Est-ce que cela a touché tous les supports, et tous les pays?

L’ensemble des outils que les gens utilisentpour communiquer ont propagé des fake news. Aucune plateformen’estrésistante à la désinformation​. Ce que l’on a observé, en revanche, c’est que les fausses infos se manifestent de manière différente sur chaque support. Certainesplateformes ont été très vulnérables aux campagnes de désinformation, c’est le cas
de Facebook ou Twitter. D’autres ont été plus robustes, comme
Wikipédia qui s’en est très bien sorti car la plateforme repose sur des pratiques et un réseau de volontaires aguerris aux contenus conspirationnistes… Ce qui montre bien que la lutte contre les fake news n’est pas forcément une question financière, c’est aussi et surtout une question culturelle, et de structure.

A l’échelle mondiale, aucun pays n’a été épargnépar les fake news, on en a noté dans toutesles conversations locales. L’Italie a par exemple très vite eu une conversation en ligne très forte et très active sur le coronavirus. Même les pays dans lesquels on voit les autorités publiques et sanitaires avoir pas mal d’influence sur la conversation -comme
leCanada- n’ont pas été épargnés.Il n’y a malheureusement pas de frontières dans la propagation de la désinformation.

De nombreux comptes ont récemment été créés en France sur Twitter et sur Facebook pour défendre les positions parfois controversées du professeur Didier Raoult. Comment savoir s’il s’agit d’une réaction spontanée, ou de faux comptescréés pour influencer l’opinion publique?

On a beaucoup parlé du professeur Raoult ici aussi aux États-Unis. En tant que Française,
originairede Marseille, on m’a même demandé mon avis!La question des faux comptes et la manière de les quantifier est quelque chosesur lequel on a très peu de transparence. Les données qu’on a là-dessus sont très anecdotiques carquand les plateformes suppriment
des faux comptes, il n’y a pas vraiment de rapport de transparence sur la nature etle volume deces faux comptes.

Seules les opérations d’influence coordonnées avec plusieurs comptes commencent à être divulguées au grand public.Facebook appelle cela les «coordinated inauthentic behaviour» et ils font l’objet d’un rapport mensuel. De temps en temps, on trouve d’ailleurs des choses assez surprenantes dans ces rapports, comme par exemple la suppression de 60 comptes en lien
avec les municipales àSète (Hérault) en mars dernier!C’est, en quelque sorte, la partie émergée de l’iceberg… Sur tout le reste, on n’a pas vraiment de données. C’estun champ de recherchessur lequel il y a énormémentà faire, car on sait que beaucoup de faux comptesont aujourd’hui un véritableimpact sociétal.

Durant le confinement, les grandes plateformesont pris de nombreusesmesures pour tenter de luttercontre les fake news. Faudrait-il aller plus loin, et les contraindreà agir plus efficacement?

Les plateformes font beaucoup d’expériences en ce moment. Mais c’est particulièrement compliqué puisque
les centres de modération ont du être restructurés et souvent fermés à cause du confinement. Les contraindre par la loi, c’est quelque chose que la France a beaucoup exploré [via laloi contre les fake news etla
loi Avia]. Après, il y a plusieurs approches sur la modération des contenus. Celle qui porte sur des contraintes de résultats, du genre «Vous devez enlever ça en moins de trois heures». Et celle qui concerne lescontraintes de mécanisme, du style «Vous devez être plus transparent». Je pense que la régulation a absolument un rôle à jouer dans la modérationdes contenus
sur Internet. C’est une perspective très française que je partage, même aux États-Unis.

Sur cette question, je publie bientôt avec un groupe de travail transatlantique un rapport qui donne quelques pistes sur ce que les Etats ont essayé de faire, et ce qu’on peut recommander aujourd’hui. On a étudiéplusieurs propositions réglementaires, que ce soit en France, au Royaume-Uni ouen Allemagne, et on a puen tirer quelques pistes de propositions sur ce qu’il faut et ne faut pas faire. Notre préoccupation, en écrivant ce rapport, était de trouver des mécanismes de régulation efficace qui puissent se conjuguer
avec la liberté d’expression.

Le président Macron a déclaré être «en guerre» contre le coronavirus. Mais ne sommes-nous pas également entrés dans un autre conflit, celui de l’information?

Je suis très allergique à la thématique de la guerre qui suggère des approches militaires sur ces problématiques-là. On a plutôt besoin d’une approche collaborative profondément transparente, ancrée
sur les valeurs des Droits de l’homme. J’entends cette préoccupation etla gravité de la situation, mais je me méfie toujours de ce vocabulaire belliqueux. Les fake news sontune vraie menace
pour nos démocraties. On vit aujourd’hui dansun contexte particulierqui force les grandesinstitutionsà essayer de comprendre comment se structure et évolue l’information en ligne.

Et dans ce cadre, le vocabulaire utilisé est très important. J’évite par exemple d’employer le terme de «fake news», dévoyée tous les jourspar Trumplorsqu’il s’adresse aux médias.J’essaye d’être plus précise parce qu’il y a tellement de différence
entre les communautés complotistes qui partagent des choses auxquelles elles croient, et les armées de bots qui repartagent automatiquement des contenus!Il est important aujourd’hui de séparer tous ces concepts, et de les définir précisément pour pouvoir les combattre.



La source officielle de cet article : 20minutes.fr

Roberta Flores
Roberta Flores
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