Coronavirus : quelles répercussions pour les patients atteints de cancer ?

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Le malade numérique

Tribune. Avec le coronavirus, nous vivons bien plus qu’une crise sanitaire. C’est aussi une épreuve de résistance pour nos systèmes de santé, même pour les pays considérés comme les «mieux classés» par les différents instituts ou organismes d’évaluation. Les indicateurs utilisés tels que des critères de performance économique, la minimisation du coût de production, la satisfaction d’une norme d’équité propre à chaque société, paraissent désormais bien mal calibrés et insuffisants face à une telle crise épidémique. A mesure que cette pandémie progresse, on comprend moins l’absence d’indicateurs relatifs aux conditions d’exercices de ceux qui produisent les soins et à leur dévouement.

La lutte contre le Covid-19 va au-delà d’un combat contre l’épidémie. C’est aussi une lutte pour maintenir les prises en charge des autres pathologies chroniques ou aiguës qui n’ont pas disparu durant cette période épidémique. Personne ne peut aussi occulter les conséquences sociales et économiques, obstacles possibles à un accès aux soins pour tous. On estime à 3,5 millions le nombre de Français touchés par le cancer en France et à 382 000 les nouveaux cas annuels en 2018, soit environ 1 450 nouveaux cas diagnostiqués chaque jour de la semaine. Le ministre des Solidarités et de la Santé a regretté que des dépistages du cancer n’étaient plus réalisés, «appelant les Français» à revenir vers leur médecin pour ces actes diagnostics. Cette annonce est importante mais peut-être insuffisante ni essentielle pour éviter les potentielles lourdes conséquences des diagnostics retardés ou non faits, des traitements dégradés par nécessité, des renoncements aux soins ou l’interruption des inclusions dans les essais thérapeutiques.

Une stratégie nationale à mettre en œuvre

Il serait nécessaire désormais de mettre en œuvre rapidement une stratégie nationale coordonnée avec une déclinaison territoriale cohérente et adaptée à la situation épidémiologique et sanitaire locale, même lorsque l’on s’efforce de limiter la propagation du virus par le confinement et les mesures barrières. Paradoxe de notre société surdotée en règlements inflationnistes et saturée d’organisations de toutes sortes, mais qui finalement a bien du mal à organiser ou imposer des coopérations dans ce contexte inédit. Pourtant, nous sommes entrés dans une période où les choses qui paraissaient impossibles auparavant deviennent inéluctables.

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Puisqu’il est attendu que la crise épidémique et que la période post-confinement durent plusieurs mois, la crainte de la communauté médicale à laquelle je m’associe et du personnel soignant de mon établissement spécialisé dans la lutte contre le cancer est que nous soyons confrontés à une première «vague» de cas plus graves qu’auparavant liés à des prises en charge différées. Après cette période de crise, dont personne ne peut déterminer sérieusement la durée, les établissements de santé déjà en tension depuis de nombreuses années pourraient avoir du mal, surtout s’ils ont été considérés comme «hôpital Covid-19», à absorber dans des délais raisonnables la prise en charge de patients en attente de traitement ainsi que le flux de patients ayant un cancer nouvellement diagnostiqué réintégrant un parcours de soins. Il faudra très certainement des mois pour rétablir une organisation optimale. Par ailleurs, même si la crise épidémique se termine, la détérioration de l’économie pourrait accentuer les inégalités avec toutes ses conséquences sur l’accès aux soins notamment en cas de cancers.

Vers une augmentation de la mortalité ?

Pour le cancer du sein, cancer le plus fréquent de la femme dont on estime à 54 000 le nombre annuel de nouveaux cas en France, les prises en charge chirurgicales des patientes ayant des critères pronostics favorables ont été décalées, conformément à l’avis du Haut Conseil de la santé publique disponible dès mi-mars et aux recommandations des Sociétés savantes. Même s’il s’agit de recommandations remarquables qui font l’unanimité durant cette période, il ne faut pas oublier qu’il s’agit d’accords d’experts pour des prises en charge dégradées qui ne devraient pas durer, au risque d’une perte de chance pour les patientes ayant même un cancer dit de bon pronostic. D’autres exemples pourraient être pris, comme le cancer du pancréas dont l’incidence a plus que doublé au cours de ces vingt dernières années et dont le pronostic défavorable implique que tout retard diagnostic par limitation de l’accès aux services de radiologie, que tout retard de prise en charge chirurgicale par absence de bloc opératoire disponible ou d’accès à une réanimation post-opératoire pourrait se traduire immanquablement par une augmentation de la mortalité.

La région Lombardie en Italie, très touchée comme chacun le sait par la pandémie, a réussi à s’organiser pour maintenir une prise en charge adéquate pour les patients atteints de cancers durant ce fléau épidémique. Plusieurs plateformes (HUB centers) ont été mises en place, dédiées uniquement au traitement des patients cancéreux (dont l’Institut européen d’oncologie et l’Institut national du cancer à Milan). Ils reçoivent des patients nouvellement diagnostiqués candidats à la chirurgie, provenant d’hôpitaux de la région plus dédiés au traitement des patients Covid-19. Ces hôpitaux spécialisés en cancérologie exempts de Covid-19 peuvent poursuivre la prise en charge des patients cancéreux même s’il s’agit de cancers de petite taille et de bon pronostic.

Cette pandémie qui accapare toute l’attention ne doit pas nous faire perdre la raison. Après avoir misé sur la performance économique pendant des années, on est passé brutalement à la lutte totale quasi-exclusive contre le Covid-19. Il faut se souvenir qu’il existe une voie médiane en toute chose qui permette d’éviter les attitudes extrêmes tout en préservant l’avenir.


Emmanuel Barranger Chirurgien oncologue, directeur général du centre de Lutte contre le cancer Antoine Lacassagne, Nice (Fédération Unicancer)

Source du post: liberation.fr

Maria Rodriguez
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