Covid-19 : est-il vrai que la France est incapable de compter le vrai nombre de tests pratiqués chaque jour ?

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Covid-19 : est-il vrai que la France est incapable de compter le vrai nombre de tests pratiqués chaque jour ?

Bonjour,

La France ne serait pas un si mauvais élève en matière de dépistage du Covid-19… mais aurait simplement un problème pour compter correctement le nombre de tests réalisés. C’est, en substance, l’affirmation étonnante du ministre de la Santé, Olivier Véran, qui a affirmé hier sur RTL que la France réalisait en réalité beaucoup plus de tests que le total officiel sur lequel elle communiquait.

A ce jour, les données sur le sujet sont fournies dans les bulletins épidémiologiques de Santé publique France. Dans le dernier en date, publié le 9 avril, on lit que 274 409 tests ont été réalisés en milieu hospitalier entre le 24 février et le 5 avril. A quoi s’ajoutent 59 398 tests réalisés en laboratoires de ville (à la date du 7 avril). Soit, au 7 avril, un total de 333 807 tests effectués depuis le début de la crise. Cette valeur est reprise sur la plupart des sites (comme le site Worldometer, ou Ourworldindata) qui agrègent les données de tous les pays au sujet du Covid-19.

Mais cette donnée française est donc incomplète, a affirmé le ministre de la Santé : «Nous sommes le seul pays à le faire, nous avons fait le choix de donner toutes les informations, y compris lorsque ces informations sont incomplètes. Le cas des tests est emblématique. Sur le site de Santé publique France, est publié chaque jour le nombre de tests qui a été réalisé. A l’hôpital, et en ville. Et si vous lisez bien, sur les tests réalisés en ville, il est inscrit que c’est à partir d’un échantillon de trois laboratoires. De trois grands laboratoires, mais de trois laboratoires. Il y a beaucoup plus de laboratoires qui réalisent des tests. De sorte qu’en réalité, nous sommes bien au-delà des chiffres que nous-mêmes annonçons en termes de tests réalisés. Nous faisons le maximum pour le savoir de façon plus fine. On fait, aujourd’hui, aux alentours de 150 000, et au-delà, de tests par semaine. L’Allemagne, qui est le pays qui teste le plus, est un peu en dessous des 300 000 tests par semaine. Nous sommes en train d’aller vers les 200 000 tests par semaine. Vous voyez que l’écart qui est si souvent relayé et montré du doigt n’est pas en réalité si énorme que cela.»

Ce qui est sûr, c’est que les données communiquées par Santé publique France ne sont effectivement pas exhaustives, et laissent de côté des milliers de tests réalisés chaque jour par des laboratoires privés. Pire : quand un test n’est pas pris en compte, son résultat ne l’est pas non plus, selon un acteur du secteur : «il n’y a pas d’obligation de déclaration comme dans certaines maladies». Ainsi, des milliers de cas positifs en France ne sont pas comptabilisés dans les statistiques des cas confirmés. Interrogée sur ce point par CheckNews, la direction générale de la Santé confirme et relativise la portée de l’indicateur du nombre de cas : «ce sont les données de surveillance syndromique qui nous semblent aujourd’hui les plus pertinents pour surveiller la contamination de la population.»

A ce jour, les chiffres communiqués par les autorités viennent d’une part des laboratoires hospitaliers (les résultats des analyses sont transmis chaque lundi à Santé publique France). A quoi s’ajoutent les données transmises chaque jour par le système de surveillance dit «3labos», qui repose sur la remontée automatisée des informations de deux laboratoires centralisateurs de prélèvements : Eurofins Biomnis et Cerba.

Comme l’affirme Olivier Véran, ces deux laboratoires ne représentent pas, loin s’en faut, la totalité de l’activité du dépistage en laboratoire privé. Eurofins Biomnis et Cerba font d’une part des analyses de prélèvements hospitaliers (ce qui représente 25 % de leur analyse dans le cadre du Covid-19), ainsi que les analyses de prélèvements émanant de 1 300 labos privés français.

Or, non seulement ces 1300 laboratoires ne confient pas forcément tous leurs prélèvements à Cerba et Eurofins Biomnis, mais ils ne représentent qu’environ 30 % du total des 4 000 sites de prélèvements en France. En clair, l’activité de dépistage Covid-19 de deux tiers des labos de ville est hors du radar des autorités sanitaires.

Pourquoi ce trou dans les statistiques ? Dans l’urgence, les autorités se sont d’abord appuyées sur le système de remontées d’informations déjà en place avec les deux laboratoires Eurofins Biomnis et Cerba, qui sont des sous-traitants traditionnels des hôpitaux français, et contribuent déjà à fournir des données épidémiologiques aux autorités françaises via le système de surveillance «3labos». «C’est très français, tance un biologiste membre du Syndicat des biologistes SDB. Le ministère est totalement hospitalo-centré, et s’est appuyé sur les partenaires classiques. Mais il est complètement passé à côté du fait que le secteur, qui était il est vrai composé de milliers de petites sociétés il y a plusieurs années, s’est totalement restructuré et consolidé depuis dix ans, et qu’il y a aujourd’hui d’autres groupes privés qui sont tout à fait capables de faire remonter des informations fiables.» 

Détail cocasse, certains laboratoires de ville le font d’ailleurs déjà, en donnant aux autorités régionales des statistiques sur le nombre (et le résultat) de tests pratiqués. C’est ainsi qu’on retrouve dans les communications de l’ARS Grand-Est, par exemple, des chiffres précis sur l’activité des laboratoires privés (hors surveillance «3labos»). Des données qui sont intégrées dans les points de situation épidémiologiques au niveau régional, mais ne sont pas prises en compte par Santé publique France au niveau national.

Ce couac statistique, insiste le même adhérent du SDB, découle d’un problème plus large : «Les autorités ont tardé à mettre à contribution les laboratoires privés dans le dépistage. Il a fallu attendre le 7 mars pour qu’un arrêté, dont on a été prévenu au dernier moment, nous permette de faire des prélèvements. Le temps d’avoir le matériel nécessaire, on a perdu beaucoup de temps.» 

Un cabinet missionné pour recueillir les données

La polémique grandissante au sujet du nombre de tests en France, souvent jugé trop faible, et l’importance du dépistage dans la perspective du déconfinement ont convaincu les autorités de mieux coordonner les efforts du public et du privé. Une réunion a eu lieu la semaine dernière au ministère de la Santé, avec les organisations représentant les laboratoires publics et privés. Le cabinet de consulting Bain & Company, a également été missionné pour identifier les besoins des laboratoires privés (qui manquent de réactifs et d’écouvillons), mais aussi pour recueillir les statistiques.

«En parallèle, les autorités installent la tuyauterie informatique pour que les informations remontent de tous les labos, explique Lionel Barrand, président du Syndicat des jeunes biologistes. Santé publique France est en train de mettre en place un système pour collecter les informations via un formulaire que rempliraient les labos et qui viendrait automatiquement nourrir leur base de données.» C’est ce à quoi Olivier Véran a fait allusion sur RTL en promettant que les autorités font «le maximum» pour connaître le nombre de tests «de façon plus fine». A terme, l’idée est aussi de brancher l’ensemble des laboratoires privés sur le réseau de surveillance «3labos».

A-t-on une idée du nombre de ces tests privés non comptabilisés ? Et donc du total réel des tests pratiqués en France ? Impossible en l’état de le dire précisément, même si le nombre se comptait assurément en dizaines de milliers ces trois dernières semaines. Dans la seule région Grand-Est, une des rares où les données du privé sont récoltées, les hôpitaux ont réalisé environ 30 000 tests depuis le début de la crise, les deux Laboratoires Cerba et Eurofins Biomnis en ont fait plus de 6 000, et les autres labos privés communiquant leurs chiffres affichent plus de 12 000 tests (dont 4133 positifs). Soit un quart du total des tests de la région. Qui ne seront pas comptabilisés au niveau national. 

Au moins 50 000 tests oubliés chaque semaine?

Il est toutefois impossible d’extrapoler cette donnée régionale à l’ensemble de la France. Le Syndicat des biologistes, de son côté, a essayé de compter. Selon le données transmises par le syndicat à CheckNews, l’organisation syndicale a recensé plus de 36 000 tests réalisés par les laboratoires du privé hors surveillance «3labos» pendant la semaine du 30 mars au 5 avril. Un total qui n’est pas exhaustif, puisqu’il s’agit de remontées concernant «seulement» 1 200 sites et une cinquantaine de «plateaux technique régionaux» (les centres où convergent les prélèvements et où les analyses sont réalisées).

Pour Lionel Barrand, du Syndicat des jeunes biologistes, le nombre de tests dans le privé, en plus de Cerba et Eurofins Biomnis, excède 50 000 dépistages par semaine. Ce qui porterait effectivement à plus de 150 000 le nombre de dépistage hebdomadaires en France. «On est aujourd’hui à moitié-moitié entre le privé et le public», explique le responsable du syndicat.

Ainsi, entre le 30 mars et le 5 avril, plus de 80 000 tests ont été réalisés dans les laboratoires hospitaliers, et environ 33 000 par Cerba et Eurofins Biomnis. En y ajoutant 50 000 tests du privé, on arriverait à plus de 160 000 dépistages cette semaine-là. Au lieu de 110 000 «officiellement».

De prochains chiffres devraient être donnés jeudi par Santé publique France dans son bulletin épidémiologique hebdomadaire. Sans aucune assurance qu’y soient compilés les tests oubliés des laboratoires privés.

Cordialement


Cédric Mathiot

Source du post: Liberation.fr

Maria Rodriguez
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