Covid19 – Biodiversité : il faut bien préparer le monde d’après

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Covid19 – Biodiversité : il faut bien préparer le monde d’après

Des centaines d’écologues se mobilisent à juste titre pour en finir avec le déni de la crise écologique. Faut-il pour autant les suivre dans leur diagnostic et leur stratégie d’action ? Pour remettre l’humain et le social au coeur du débat, un point de vue pour le débat.

Chers amis
écologues,

Nous travaillons ensemble depuis des années. Vous avez lancé
une pétition pour en finir avec le déni de la crise écologique. Je partage avec vous cette inquiétude que suscite l’érosion
accélérée de la diversité du vivant ; comme vous, je pense qu’il convient
de tout mettre en œuvre pour enrayer ce déclin mortifère ; comme vous
enfin, je suis convaincu que seule une transformation profonde de notre rapport
au monde, aux autres, humains et non-humains, est indispensable pour ouvrir une
nouvelle espérance. Et pourtant…

Je ne signerai pas votre pétition.

Parce que, encore et toujours, elle révèle les mêmes
insuffisances, tant dans le diagnostic de la situation que dans la façon
d’apporter des réponses. Elle ne me paraît pas de ce fait en mesure d’éclairer
l’action dans cette période d’incertitude et de crise.

Première
erreur de diagnostic: «L’humanité
est confrontée aux conséquences de ses destructions, résultant de ses choix
économiques et politiques
».

L’humanité en tant qu’entité n’a jamais fait aucun choix. Des humains, des
groupes d’humains, des institutions humaines ont fait des choix, mais pas
l’humanité. L’humanité n’est responsable de rien, n’est pas coupable. En
maintenant de telles affirmations, on persiste dans l’erreur de
l’essentialisation de l’Homme et dans la vision (très occidentale) de l’Homme
coupable. Cela permet d’éviter les débats plus complexes et peut-être, moins
aisément consensuels, autour des politiques qui ont conduit à cette crise que
nous connaissons et qui ne sauraient se limiter à dénoncer en vrac l’hubris
humaine et la marchandisation. Un tel diagnostic conduit, en outre, à ne voir les
humains que comme responsables de la crise, que comme des éléments négatifs,
destructeurs alors que, partout dans le monde, des hommes et des femmes
bâtissent, expérimentent des pratiques de changement, prennent soin de la
biodiversité pour la conserver voire pour l’augmenter.

Chers amis
écologues, comment passer ainsi sous silence tous ces efforts, toutes ces
réalisations où se bâtit aujourd’hui le monde de demain. Il y a de nombreux travaux
de sciences humaines, d’anthropologues, d’ethnologues, de géographes pour
souligner cela… et non des moindres. Comment ne pas intégrer dans la réflexion
les apports de Philippe Descola, de William Balee… la profondeur des réflexions
d’un Murray Bookchin lorsqu’il nous dit: «La nature sans une
présence humaine active serait tout aussi contre-nature qu’une forêt tropicale
sans singes et sans fourmis
».

Deuxième
erreur, qui n’est pas étrangère à ce diagnostic faussé, et qui touche cette
fois à la stratégie d’action envisagée : «Les réponses sont connues et ce sont les experts (ceux de l’IPBESnotamment) qui nous donnent les moyens d’y répondre».

Derrière de
telles affirmations se cache (à peine d’ailleurs!) l’idée que les
scientifiques savent et qu’il suffirait d’appliquer leurs solutions. La simple
lecture d’un article récent de Jürgen Habermas (qui n’est tout de même pas le
premier philosophe venu) paru dans
Le Monde aurait pu
conduire à un peu plus de modestie: «D’un point de vue philosophique, je remarque que la pandémie
impose, dans le
même temps et à tous, une poussée
ré­flexive qui, jusqu’à présent, était l’affaire
des experts: il nous faut agir
dans le savoir
explicite de
notre non-­savoir
». C’est vrai du Coronavirus. C’est vrai aussi,
dans une large mesure, de la biodiversité et de tant d’autres domaines. La
science, et notamment les sciences de la conservation, fournissent, certes, une analyse irremplaçable de l’état du système biologique mais elles le font avec une part d’incertitude non négligeable, mais aussi, cet
état des lieux objectif est bien loin de prendre en compte la diversité des relations
subjectives des humains au vivant. En laissant entendre qu’il suffirait
d’appliquer des recettes connues, on s’interdit de prendre en compte les
incertitudes inhérentes à la dynamique du vivant et la complexité des relations
sociétés-biodiversité. L’IPBES ne fournit pas de réponse. Elle donne tout au
plus des pistes de réflexion, parfois des injonctions, bien éloignées de la
complexité de l’action. Comment, enfin, motiver les citoyens et les acteurs de
terrains si l’on affirme ainsi que les solutions sont connues et qu’il suffit
de les appliquer. Le rôle du citoyen se limite alors à faire des pétitions…
C’est un peu court.

Troisième
erreur qui résulte de ce qui précède. C’est aux acteurs politiques d’agir au niveaux national et
supranational
.

C’est bien d’une démarche top down qu’il s’agit ici, la même
qui fonctionne (ou plutôt ne fonctionne pas) depuis plusieurs décennies. Là
encore, la simple lecture d’un article récent de Bruno Latour (pas le premier
socio-anthropologue venu) aurait permis d’éviter une telle approche
simplificatrice. Que dit Latour? «Pour la mutation écologique, le rapport est
inversé: c’est
l’administration
qui doit apprendre d’un
peuple multiforme, à des échelles multiples, à quoi peut bien
ressembler l’existence sur des territoires entièrement redéfinis par l’exigence
de sortir de la production globalisée actuelle. Elle serait
tout à fait incapable de dicter
des mesures
depuis le
haut
Si personne ne songe à nier l’importance de décisions au niveau
international, ce n’est qu’en s’appuyant sur les réalités de terrain, sur les
acteurs locaux, dans des contextes et avec des cultures différentes qu’il
convient d’agir. C’est à ce niveau aussi qu’existent des motivations (qui ne
sont pas du domaine de la science objective), des expériences qui peuvent
permettre d’envisager de transformer le monde. Le politique ne peut pas
tout: une simple taxe récente sur le carburant l’a bien démontré.

Je ne remets nullement en cause le diagnostic
«écologique» que vous faites et partage votre engagement profond en
faveur d’un monde ouvert à la diversité.
Je vous lis et comprends, grâce à vos travaux, l’indispensable et
extraordinaire fécondité de la diversité du vivant. Mais ayez la même attention aux travaux des sciences
humaines et sociales (Descola, Bookchin, Habermas, Latour et tant d’autres, ce
n’est pas rien!) pour éviter de répéter des approches stratégiques qui,
depuis trente ans, n’ont guère permis d’enrayer la crise, qui risquent
d’instrumentaliser la science, de décrédibiliser le politique et de décourager
les multiples initiatives qui, de par le monde, permettent d’envisager un avenir
meilleur. C’est seulement dans le dialogue de nos disciplines et de nos points
de vue que peut s’élaborer une connaissance qui éclaire l’action. Nous serons
plus forts pour affronter les futures crises qui nous attendent dans la
convergence de nos savoirs et de nos incertitudes, dans l’attention portée aux
engagements et aux motivations profondes des uns et des autres.

En toute amitié,

Laurent SIMON, Professeur des
universités, Université de Paris-Panthéon Sorbonne, Géographie,
Co-directeur master BIOTERRE

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Actualités - Covid19 – Biodiversité : il faut bien préparer le monde d’après

Sterne sur une route d’Islande (photo L. Simon)

Source du post: Liberation.fr

Pascal Guy
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