Crise du gouvernement face au coronavirus

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la difficile communication de crise du gouvernement face au coronavirus

Manque de transparence sur les masques et les tests, ministres trop bavards, tensions au sommet de l’Etat… Depuis deux mois, l’exécutif peine à convaincre les Françaisdans de l’épidémie.

« Oui, ils ont multiplié les petites bourdes. » Quelques heures avant le discours d’Edouard Philippe devant l’Assemblée nationale, un poids lourd de la majorité livre ses impressions sur la gestion de la crise du coronavirus par les autorités. « Mais à leur décharge, c’est invivable. La com’ de crise est une affaire de pro et c’est extrêmement difficile, reconnaît-il. Celui qui sort le nez à la fenêtre a aussitôt le nez coupé. »

Depuis deux mois, les reproches fusent. Devant la représentation nationale, mardi 28 avril, Edouard Philippe s’est agacé de ces critiques permanentes. Alors qu’il présentait son plan de déconfinement à la tribune de l’Assemblée, le Premier ministre n’a pas résisté à un petit mot à l’attention de ses détracteurs. « J’ai été frappé depuis le début de cette crise par le nombre de commentateurs ayant une vision parfaitement claire de ce qu’il aurait fallu faire selon eux à chaque instant », tacle-t-il. Et il ne s’arrête pas là : « La modernité les a souvent fait passer du café du commerce à certains plateaux de télévision ; les courbes d’audience y gagnent ce que la convivialité des bistrots y perd, mais je ne crois pas que cela grandisse le débat public. »

L’opposition, mais aussi des communicants, n’ont en effet pas de mots assez durs pour qualifier les choix du gouvernement. « On observe une faillite globale de la com’ de crise sanitaire », résume Florian Silnicki, expert en communication de crise.

Le Premier ministre l’a d’ailleurs bien compris : en annonçant le plan de déconfinement le 28 avril au lieu du 5 mai, Edouard Philippe a l’espoir de mettre fin aux sorties intempestives de ses ministres qui se multiplient depuis le 13 avril. Ce jour-là, Emmanuel Macron prend la parole pour la troisième fois depuis le début de la crise. Devant plus de 36 millions de téléspectateurs, le président annonce une date de déconfinement : le 11 mai. « Il a été très efficace ce jour-là, en trouvant le ton juste et en répondant en partie à ce qu’attendait l’opinion publique », salue Florian Silnicki. La majorité applaudit elle aussi des deux mains. Problème : le chef de l’Etat prend à rebours ses ministres.

La pression est maximale : le gouvernement doit présenter le plan de déconfinement d’ici 15 jours. Pressés de toute part, les ministres se livrent à des hypothèses à voix haute sur les plateaux télévisés, avant d’être parfois démentisquelques heures plus tard par Matignon ou l’Elysée. « Macron annonce tout seul le 11 mai et après tout le monde court en ordre dispersé derrière », observe le député PS Boris Vallaud.

L’écueil était prévisible. Le discours du président était assez clair, mais derrière il y a des ministres qui parlent trop et qui interprètent la parole du président.Un macroniste du premier cercleà franceinfo

Les rôles étaient censés être bien définis explique ce proche d’Emmanuel Macron : « Le Premier ministre allait présenter le plan, en attendant, il fallait ne rien dire et le préparer. »Selon lui, cette com’ non maîtrisée s’explique aisément : « Chacun a besoin d’exister médiatiquement, ils savent qu’ils vont avoir un remaniement. C’est presque un défaut professionnel de bon élève mais ça devient un désavantage pour le collectif. »

Par leurs déclarations, plusieurs ministres alimentent la cacophonie. Le 21 avril, Jean-Michel Blanquer surprend parents et enseignants, mais aussi Matignon, en dévoilantun calendrier de reprise progressive des écoles. Lors d’une audition par visioconférence avec les députés de la commission des affaires culturelles et de l’éducation, le ministre égrène des dates de reprises selon les classes. Une grosse bourde, puisque Edouard Philippe comptait lui-même les communiquer. « Blanquer a fait ses annonces alors que les arbitrages n’avaient pas été validés avec Matignon et qu’on lui avait demandé de ne pas communiquer sur ce sujet », éructe une source gouvernementale auprès du Monde. D’ailleurs, ce calendrier initial n’a finalement pas été retenu par Edouard Philippe.

Blanquer a évoqué ‘des pistes’ mais quand on a seulement ‘des pistes’, on se tait.Un communicantà franceinfo

La porte-parole du gouvernement, Sibeth Ndiaye, s’était déjà mis à dos les enseignants quand, le 25 mars, elle déclare lors du compte-rendu du Conseil des ministres : « Nous n’entendons pas demander à un enseignant qui aujourd’hui ne travaille pas de traverser la France pour aller récolter des fraises. »La veille, le ministre de l’Agriculture avait appelé les Français sans activité à aller dans les champs aider les agriculteurs. Les propos de la porte-parole suscitent l’indignation immédiate du corps enseignant qui se déploie pour continuer à faire travailler les élèves à distance. « C’était franchement maladroit », souligne une députée LREM qui a reçu plusieurs coups de fil d’enseignants remontés. Face au tollé, Sibeth Ndiaye s’excuse quelques heures plus tard sur Twitter.

Au sein de la majorité, certains concèdent aux ministres des circonstances atténuantes. « S’ils ne parlaient pas, on les accuserait de mutisme, on vit le temps des impatiences et des incertitudes », souffle un influent parlementaire LREM. D’autant que cette crise inédite rend l’exercice particulièrement périlleux sous la pression permanente de médias.

Les pauvres ministres, ils sont comme moi, ils sont harcelés par presse. Oui, parfois, il vaut mieux se taire, mais il n’y a pas d’attitude facile.Un parlementaire LREMà franceinfo

« Toutes les décisions ne sont pas parfaites. Mais juger a posteriori avec des ‘y a qu’à faut qu’on’, tout le monde peut le faire, souligne-t-il. Aucun pays n’était préparé à un choc sanitaire. » « La situation est compliquée, il faut le dire de manière fort modeste », reconnaît bien volontiers l’opposant socialiste Boris Vallaud.

Autre lot de consolation pour les membres du gouvernement : ils ne sont pas les seuls à envoyer des signaux contraires. Depuis le 16 mars, « l’Elysée corrige souvent l’Elysée », relève un ministre auprès de Libération. Un exemple parmi d’autres. Lors de son discours le lundi de Pâques, Emmanuel Macron explique que « les plus vulnérables devront rester confinées même après le 11 mai ». Branle-bas de combat chez les personnes âgées qui perçoivent la mesure comme discriminatoire. Quatre jours plus tard, le Palais présidentiel fait savoir que le président en appellerait plutôt « à la responsabilité individuelle » de chacun.

Du côté de Matignon, si la majorité salue unanimement le ton et la constance d’Edouard Philippe dans cette crise, les ratés existent aussi. Le dimanche 19 avril, le Premier ministre donne sa seconde conférence de presse avec le ministre de la Santé, Olivier Véran, et d’autres intervenants. Si la première a été saluée jusque dans les rangs de l’opposition, ce nouvel exercice tourne au flop. Plus de deux heures de prises de parole et pratiquement aucune annonce. « Plus c’est long, plus il y a de matière à interprétation. Cette conf’ est résumable en quelques lignes, alors qu’il aura fallu trois heures », regrette un macroniste. « Il ne faut pas prendre la parole lorsqu’on a rien à dire, cela abîme l’attention que les Français vous portent », met en garde Florian Silnicki.

Au-delà du contenu des annonces, leur timing pose également problème. « La difficulté, c’est que les politiques sont toujours en retard sur l’opinion publique. La crise va plus vite que leurs analyses », théorise le communicant. Et si Edouard Philippe procède à des recadrages réguliers de ses troupes, la crédibilité perdue au début de la crise continue à plomber la communication. Selon une étude Ipsos pour le Cevipof, et relayée par Le Monde, 45% des sondés disent éprouver de la « colère » face à la gestion du gouvernement.

« Nous sommes partis du mauvais pied dès le départ, quand le président de la République a annoncé le maintien des élections municipales alors que tout le monde attendait leur report », estime une source ministérielle. « J’ai interrogé les scientifiques (…). Ils considèrent que rien ne s’oppose à ce que les Français, même les plus vulnérables, se rendent aux urnes », s’était justifié Emmanuel Macron dans son allocution solennelle trois jours avant le scrutin. Pourtant, cette décision a fait l’objet d’un bras de fer entre le chef de l’Etat d’un côté, son Premier ministre et les leaders de l’opposition de l’autre. Emmanuel Macron, favorable au report, a cédé à la dernière minute face aux levées de boucliers de l’opposition, dénonçant une sorte de coup d’Etat institutionnel, mais aussi de son propre camp.

Il a manqué le déclic, le geste symbolique. Pour la première fois, il aurait pu faire geste d’autorité en passant au-dessus des partis, au-dessus de son Premier ministre, au-dessus du Conseil scientifique, pour signifier aux Français que l’heure était grave. A partir de ce moment-là, on a couru après le temps.Une source ministérielleà franceinfo

La décision est d’autant plus mal comprise qu’à la veille des élections, Edouard Philippe tance les Français, les appelant à « plus de discipline », et annonce la fermeture des bars, restaurants, boîtes de nuit et autres lieux non essentiels recevant du public. Une intervention de moins de dix minutes un samedi soir sur les chaînes d’info pour fermer la France. « Qui regarde BFM à cette heure-là ? Ca méritait au moins un JT de 20 heures ou une allocution ! », glisse-t-on dans les allées du pouvoir. Priver les Français d’une sortie entre amis, mais les inciter à voter : l’incompréhension est totale. Pour 81% des Français, les élections auraient dû être reportées, selon un sondage YouGov paru quelques jours plus tard. Un « péché originel » qui s’avère bien difficile à faire oublier.

Le maintien des élections n’aura pas été la seule erreur de l’exécutif. La doctrine sur l’utilisation des masques et des tests n’a cessé d’évoluer ces dernières semaines. « Le masque, ça ne servait à rien, tout ça parce qu’ils étaient incapables de les proposer aux Français, maintenant qu’on en a, ça sert à quelque chose », tacle le député LR Sébastien Huyghe. Les tests ? « Quand on n’en a pas, ils sont inutiles, et quand on en a, on rappelle les recommandations de l’OMS pour ‘tester, tester, tester' », ironise le socialiste Boris Vallaud.

Dans les rangs de la majorité aussi, certains critiquent ces revirements. « Au début, on n’avait aucune vision sur les stocks réels. On aurait dû dire qu’on était en attente de masques et qu’il y aurait un délai. La communication n’a pas été claire et ça a généré de l’incompréhension », juge une députée LREM. « On aurait davantage dû dire qu’on n’avait pas l’info », appuie l’une de ses collègues.

« Les masques et les tests… Les gens ne retiendront que ça, se lamente l’un des premiers fidèles du chef de l’Etat. Mais imaginez qu’à l’époque le gouvernement annonce qu’il n’y a pas assez de masques pour les soignants. Ça aurait été la panique ! » Pour un autre proche du président, « cette histoire de masques qu’on ressasse, c’est assez injuste ». Car au début, souligne-t-il, « il y avait de vrais messages de l’OMS disant qu’il fallait garder les masques pour les soignants ».

Des recommandations relayées abondamment par le gouvernement, parfois avec grande maladresse. « Vous savez quoi ? Moi je ne sais pas utiliser un masque. Parce que l’utilisation d’un masque ce sont des gestes techniques précis, et ça peut même être contre-productif », ose la porte-parole du gouvernement, Sibeth Ndiaye, le 20 mars.

Cette déclaration de Sibeth Ndiaye, ce n’est pas seulement ‘on n’a pas de masques’, c’est en plus ‘on vous prend pour des cons’ ! Sous Sarkozy, elle aurait été virée dans les trente secondes.Un député LRà franceinfo

Pour le communicant Florian Silnicki, « il y a eu un manque de transparence évident, qui se paie sur la durée ». Résultat : « Ils ont fait douter l’opinion de la parole publique. Le pouvoir est désormais prisonnier du piège qu’il a lui-même construit. »

Le piège, c’est aussi d’avoir assuré en début de crise que toutes les décisions respecteraient les injonctions des scientifiques. Alors quand Emmanuel Macron annonce, le 13 avril, une sortie du confinement pour le 11 mai, la question se pose : sur quelles bases scientifiques le président a-t-il décidé de renvoyer les Français au travail et les enfants à l’école ? Le message politique est brouillé car depuis le début de la crise, « on a installé le pouvoir des médecins », estime un communicant. Une erreur selon lui, « car la science n’est pas une vérité, c’est un débat, elle fonctionne avec des doutes et des risques ».

A l’heure du déconfinement, le gouvernement se retrouve obligé de s’écarter des préconisations sanitaires pour éviter « l’écroulement » pur et simple du pays, selon les mots d’Edouard Philippe.

Il faut qu’on arrive à faire évoluer notre discours. Ce n’est pas seulement une crise sanitaire mais aussi économique, sociale, globale. L’avis du Conseil scientifique n’est pas le seul dont on doit tenir compte.Un conseiller ministérielà franceinfo

Entre les exigences sanitaires et le redémarrage de l’économie,les tergiversations du gouvernement peuvent aussi s’expliquer par le risque judiciaire.« Ces gens issus de la société civile qui nous gouvernent sont tétanisés par la possibilité de se retrouver traîner en justice. Vous imaginez les Blanquer ou les Pénicaud devant laCour de justice de la République? »,lance un observateur.Des dizaines de plaintes ont été déposées contre des ministres, et des commissions d’enquête seront lancées à l’Assemblée nationale et au Sénat.

« La peur de l’après et les enquêtes qui seront menées explique à mon avis la surcommunication ou l’absence de communication » de certains ministres, explique un cadre de LREM. « Les seuls qui sortent du lot sont ceux qui savent faire de la politique »,tranche pour sa part un député de droite. « C’est le naufrage de la société civile, de ces ministres qui ont un QI politique de canard… »

Et la crise pourrait bien laisser des traces au sommet de l’Etat. Les modalités d’organisation d’un vote à l’Assemblée nationale sur le discours d’Edouard Phlippe, mardi, a fait l’objet d’un désaccord entre les deux têtes de l’exécutif. Fallait-il organiser le vote immédiatement à l’issue du discours, comme le souhaitait le Premier ministre, ou bien le lendemain voire le surlendemain, comme le réclamaient les partis d’opposition ? Dimanche soir, le chef de l’Etat auraitlui-même pris son téléphone, selon Le Point, pour faire savoir à quelques journalistes sa préférence pour un report du vote, au nom d’un « besoin impérieux d’unité nationale ». Dans les SMS envoyés, le président fustige aussi la « rigidité » d’Edouard Philippe. Le Premier ministre tient bon et Emmanuel Macron appelle alors les mêmes journalistes, le lendemain, pour préciser sa pensée de vive voix : « Moi, je suis favorable au report, mais ce n’est pas au président de trancher cela. »

Le désaccord entre les deux hommes devient public, bien que démenti officiellement par l’Elysée. Dans les cercles du pouvoir, on glose sur un possible changement de Premier ministre avant l’été. La petite phrase prononcée par Emmanuel Macron dans son allocution du 13 avril–« Sachons dans ce moment sortir des sentiers battus, des idéologies et nous réinventer. Moi le premier »–a en effet pu être perçue comme l’annonce d’une fin de bail proche pour Edouard Philippe.

Près de deux mois après le début de la crise sanitaire, le couple exécutif a en tout cas raté l’occasion de susciter une forme d’unité nationale autour de ses décisions. « Ils auraient pu essayer d’institutionnaliser cette unité nationale dans une instance créée spécialement pour débattre de la gestion de la crise. Cela aurait pu contribuer à diminuer le niveau de critiques et de scepticisme. Mais c’est sans doute un peu tard », constate un macroniste qui a pris ses distances. « On devrait voir le positif ! », prône au contraire un cadre du parti présidentiel en faisant référence aux déboires de Donald Trump et de Boris Johnson, de retour aux affaires après son hospitalisation. « Macron ne recommande pas de boire de l’eau de Javel, et le Premier ministre n’est pas sur un lit d’hôpital pour n’avoir pas respecté les gestes barrières. »

Source : France Info
Maria Rodriguez
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