Dans la nuit confinée

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Tribune. Il est minuit. Je traverse la ville en voiture pour une urgence familiale. Les feux tricolores passent du rouge au vert, mais les avenues sont vides. Quelques passants furtifs se hâtent sur les trottoirs. J’ai ouvert ma fenêtre et je n’entends que le souffle de mon moteur. Silence. La nuit se creuse. Le noir envahit les façades, noie lentement les lumières. Et puis soudain, la déflagration de cette pensée : je suis ailleurs. Cette ville n’est pas la mienne. C’est elle mais c’est une autre, son double étrange. Je reconnais ces rues, les carrefours et les immeubles qui les bordent, mais je suis perdu. L’angoisse monte. Où suis-je ?

Le confinement ne nous prive pas seulement des autres, il nous dérobe l’espace. Là où nous déambulions dans une étendue urbaine familière, nos repères s’effacent. Là où nous avions un rapport intime avec les lieux, maintenant vidés de leurs habitants, ils nous sont étrangers. Cette ville existe sans nous, elle est ce décor abandonné par ses figurants. Elle devient vestige sous nos yeux. Comme son image qui se reflète dans les flaques de pluie, elle est passée de l’autre côté du miroir. En la quittant, elle nous a quittés.

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L’espace n’est pas qu’un contenant, il est un contenu tissé de la distance établie entre chacun. Il est fait de nos trajets et de nos échanges. Depuis que nous sommes calfeutrés dans nos appartements, l’extérieur a commencé sa lente transfiguration. Il n’a déjà plus la même profondeur ni les mêmes dimensions. Il a repris sa liberté. Là où nous croyions nous appuyer sur la rassurante compacité de la réalité, l’évidence de la foule, des embouteillages, le pullulement affairé de nos vies, il y avait autre chose qui ne disait pas son nom. Un monde muet qui attendait pour faire surface et prendre possession des places et des boulevards, pour délivrer les objets de notre emprise. Désormais, nous éprouvons cette «inquiétante étrangeté», celle où Freud décèle l’effraction de l’inconscient. Les limites entre le rêve et le réel vacillent. Dans la nuit confinée, les puissances occultes de nos désirs refoulés resurgissent, et nos terreurs archaïques, à nouveau, nous hantent.

Nous sommes aujourd’hui reclus dans cette maison aux fenêtres éclairées de l’Empire des Lumières, le célèbre tableau de Magritte. Dehors, le jour et la nuit ne se succèdent plus, mais se juxtaposent. Le lampadaire allumé qui devait être un phare pour guider la raison se confond dans son image onirique reflétée par l’eau. En l’absence des hommes et des femmes, l’espace et le temps se métamorphosent. L’ordre que nous avions imposé aux choses se dissout. Confinés, nous vivons notre absence, la répétition générale de notre disparition. A moins que…


Marc Billaud directeur de recherche au CNRS

Source du post: liberation.fr

Maria Rodriguez
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