De Colin Kaepernick à George Floyd, voici l’histoire de « Take a knee », le geste qui veut mettre à genoux le racisme aux Etats-Unis

Share on email
Share on facebook
Share on twitter
Share on linkedin
De Colin Kaepernick à George Floyd, voici l’histoire de "Take a knee", le geste qui veut mettre à genoux le racisme aux Etats-Unis

Les images de manifestants et de policiers, genou à terre, en soutien à la communauté afro-américaine, se multiplient aux Etats-Unis. Popularisépar un joueur de football américain en 2016, le symbole est longtemps resté marginal et violemment critiqué.

Des policiers américains blancs, un genou à terre. Les images sont chargées de symboles. Depuis la mort de George Floyd, un Afro-américain de 46 ans, lundi 25 mai, à la suite de son arrestation par un agent de police blanc à Minneapolis (Minnesota), les photos de manifestants agenouillés, en signe de protestation contre les violences commises envers la communauté noire américaine, inondent les réseaux sociaux. « Voir des policiers blancs reprendre ce geste, c’est extraordinaire »,s’étonne Nicolas Martin-Breteau, maître de conférences en histoire et civilisation des Etats-Unis à l’université de Lille.

Le shérif du comté de Hamilton, Jim Neil,pose un genou à terre, devant des manifestants, à Cincinnati (Ohio), le 1er juin 2020. (JASON WHITMAN / NURPHOTO)

Loin des manifestations, le mouvement « Take a knee » (« Poser un genou au sol ») est né dans les stades de football américain. Lancé en 2016 par le joueur Colin Kaepernick, le geste a progressivement été repris par les militants du mouvement Black Lives Matter (« La vie des Noirs compte »). « C’est un geste d’humilité, de prière et de non-violence, déjà utilisé par Martin Luther King », analyse Simon Grivet, maître de conférence en histoire et civilisation des Etats-Unis à l’université de Lille, interrogé par franceinfo. En 1965, le pasteur, figure du mouvement des droits civiques, s’était lui aussi agenouillé lors d’une manifestation à Selma, en Alabama.

Avec son adoption par des policiers blancs, en signe de soutien aux manifestants, le « Take a knee » est aujourd’hui à « un tournant de son histoire », estime Nicolas Martin-Breteau. Pourtant, une partie de l’Amérique blanche et conservatrice, révoltée, voit dans ce geste un acte antipatriotique.

Retour en septembre 2016. Colin Kaepernick s’apprête à disputer un match contre les Chargers de San Diego. A 28 ans, le quarterback est la star des San Francisco 49ers. Dans l’enceinte du Qualcomm Stadium de San Diego (Californie), l’hymne américain résonne. Au bord du terrain, les joueurs sont debout, regard tourné vers le drapeau américain, comme le veut la tradition. Mais pas Colin Kaepernick. Avec son coéquipier, Eric Reid, il décide de s’agenouiller, tandis qu’un officier militaire entonne The Star-Spangled Banner.

« Je ne vais pas afficher de fierté pour le drapeau d’un pays qui opprime les Noirs et les gens de couleur », a indiqué Colin Kaepernick, quelques jours auparavant, dans une entrevue(en anglais), après déjà être resté assis à plusieurs reprises pendant l’hymne. Une manière de dénoncer les violences policières à l’encontre des Afro-Américains, alors que des policiers de Baltimore (Maryland) impliqués en 2015 dans la mort d’un jeune homme noir, Freddie Gray, ont été acquittés quelques semaines plus tôt.

Eric Reid (à gauche) et Colin Kaepernick (à droite) s'agenouillent durant l'hymne américain, avant le début d'un match de football américain à San Diego (Californie), le 1er septembre 2016.
Eric Reid (à gauche) etColin Kaepernick (à droite) s’agenouillent durant l’hymne américain, avant le début d’un match de football américain à San Diego (Californie), le 1er septembre 2016. (MICHAEL ZAGARIS / GETTY IMAGES NORTH AMERICA)

Dans les gradins, où se trouvent desmilitaires venus assistés à la rencontre, le geste est vu comme un affront au drapeau. Les deux joueurs sont sifflés et Colin Kaepernick contraint de s’expliquer. « Je ne suis pas antiaméricain. J’aime les Etats-Unis (…) Je veux aider à rendre l’Amérique meilleure », assure-t-il après le match.

La veille, il a d’ailleurs longuement réfléchi, avec Eric Reid, au geste adéquat pour exprimer respectueusement leur colère. « Nous en sommes venus à la conclusion qu’il valait mieux s’agenouiller, plutôt que de s’asseoir, en signe de protestation pacifique », racontera Eric Reid auNew York Times (en anglais) un an plus tard. Il s’agit notamment d’une référence aux soldats qui s’agenouillent devant les tombes de leurs compagnons morts au combat.

En posant à son tour un genou au sol, « Colin Kaepernick a bien conscience qu’il prend un chemin dangereux », estime l’historien Nicolas Martin-Breteau. Il sait que de telles prises de position ont parfois coûté leur carrière à d’autres sportifs afro-américains, à l’image des coureurs John Carlos et Tommie Smith, célèbres pour avoir levé le poing sur le podium des Jeux olympiques de 1968 à Mexico.

Les athlètes américains Tommie Smith (au centre) et John Carlos (à droite) lèvent un poing ganté en soutien aux mouvements des droits civiques aux Etats-Unis, lors des Jeux olympiques de Mexico, le 17 octobre 1968.
Les athlètes américains Tommie Smith (au centre) et John Carlos (à droite) lèvent un poing ganté en soutien aux mouvements des droits civiques aux Etats-Unis, lors des Jeux olympiques de Mexico, le 17 octobre 1968. (AFP / EPU)

Cet acte, qui exprimait leur soutien aux luttes pour les droits civiques, a été là aussi perçu comme une insulte au drapeau. « Après ce geste, les deux athlètes ont été considérés par une partie de l’opinion publique comme des traîtres à la nation », souligne Nicolas Martin-Breteau, auteur d’un ouvrage à paraître sur le sport dans les luttes des Afro-Américains pour l’égalité.

A 50 ans d’écart, le poing levé des sprinters et le genou de Kaepernick racontent la même histoireNicolas Martin-Breteau, historien spécialisé en civilisation américaineà franceinfo

« Leurs carrières sportives ont été torpillées. Exactement comme celle de Colin Kaepernick », ajoute-t-il. En répétant ce geste tout au long de la saison sportive 2016-2017, le quarterback devient la victime d’une culture de la dénonciation, ou cancel culture, qui vise à l’écarter, selon l’analyse du journaliste et écrivain américain Ta-Nehisi Coates, dans les colonnes du New York Times (en anglais).

Après la fin de son contrat avec les 49ers de San Francisco, en 2017, le sportifse cherchera un nouveau club. En vain jusqu’à aujourd’hui.« Pour beaucoup de propriétaires (…), signer un contrat avec Kaepernick, [est alors] mauvais pour le business », se souvient Joe Lockhart, un desresponsables communication de la Liguenationale de football américain (NFL) à l’époque, dans un récentbillet publié sur CNN(en anglais).Car, au-delà des huées dans les stades, c’est tout le pays qui est, durant cette période,divisé par le geste du footballeur.

Tandisqu’une partie de l’Amérique conservatrice s’indigne, une frange, plutôt démocrate, soutient le geste de Colin Kaepernick. Le 5 septembre 2016, Barack Obama tente d’apaiser le débat. L’athlète a usé de son « droit constitutionnel à faire passer un message », et « se soucie de certains problèmes réels et légitimes dont il faut parler », indique le président.

Les jours suivants, plusieurs joueurs de football américain s’agenouillent à leur tour. Le geste estbientôt reprisen dehors des pelouses de la NFL. Megan Rapinoe, championne du monde de football avec les Etats-Unis, devient ainsi la première personnalité sportive blanche àposer un genou à terre pendant l’hymne, le 18 septembre 2016. « J’ai senti que c’était mon devoir de patriote », expliquera-t-elle plus tard à la BBC (en anglais)

La joueuse américaine de football, Megan Rapinoe, s'agenouille durant l'hymne américain, avant un match contre les Pays-Bas, le 18 septembre 2016, à Atlanta (Géorgie).
La joueuse américaine de football,Megan Rapinoe, s’agenouille durant l’hymne américain, avant un matchcontre les Pays-Bas, le 18 septembre 2016, à Atlanta (Géorgie). (KEVIN C. COX / GETTY IMAGES NORTH AMERICA)

Le phénomène monte. Le débat s’envenime. En pleine campagne présidentielle, Donald Trump se saisit du sujet et déclareà propos de Colin Kaepernick, lors d’une entrevue à la radio américaineKIRO Radio’s (en anglais) : « C’est une chose terrible. Peut-être qu’il devrait trouver un pays qui luiconvientmieux. »

Le 22 septembre 2017,le milliardaire, devenu président, souffle sur les braises. Lors d’undiscours à Huntsville, dansle très conservateur Alabama,il appelle les présidents des clubs de la NFL à condamner les protestations des joueurs, encore observéesdurant certains matchs.« Quandquelqu’unmanque de respect à notre drapeau, n’aimeriez-vous pasentendre un de cespropriétaires de la NFL dire : ‘dégagez ce fils de p*** du terrain immédiatement. Il est viré’ ? », s’emporte-t-il.

Ce registre de langage n’a jamais été employé à ce niveau de responsabilité politique aux Etats-Unis. De tels mots, c’est du jamais-vu !Nicolas Martin-Breteauà franceinfo

Le dérapage verbal est pourtant bien pensé.« Il permet à Trump de revivifier sa base électorale,analyse le chercheur. C’est l’occasion de faire le show, de parler du drapeau, de l’hymne, de parler de [son slogan électoral]‘Make America Great Again' ». Si l’attaque rassure ses partisans, elle ravive l’opposition dans le milieu sportif. Les prises de position des joueurs, jusqu’ici majoritairement individuelles, deviennent collectives. Quelques jours après la déclaration du président américain, le riche homme d’affaires Jerry Jones, propriétaire du club desCowboys de Dallas, pose même un genou à terre, aux côté de ses joueurs.

L’année suivante, Nikechoisit Colin Kaepernickcomme vedette de sa nouvelle campagne publicitaire.La décision sème la discorde sur les réseaux sociaux et s’attire les foudres des pro-Trump. Certainsvont jusqu’à brûler leurs paires de basketsen signe de boycott.

Dans le même temps, à mesure que la liste des victimes noires des violences policières s’est allongée, le genou au sol gagne en visibilité. Le mouvement militant Black Lives Matter, créé en 2013, s’en empare. On le voit dans la rue et sur les réseaux sociaux. Ces derniers jouent un grand rôle: sans eux, « il aurait fallu des années à cesathlètes militants pour créer le climat de révélation actuel », affirme le sociologue Harry Edwards, mentor de Colin Kaepernick, dansune interviewau médiaThe Players’ Tribune(en anglais), fin 2017.« C’est un geste qui a un aspect de recueillement, de prière. Ce n’est pas un geste d’émeutier », ajouteNicolas Martin-Breteau pour expliquer pourquoi le geste a acquis cette popularité.

Des militants du mouvement Black Lives Matter, agenouillés devant l'hôtel Trump, à Washington DC, le 30 septembre 2017.
Des militants du mouvement Black Lives Matter, agenouillés devant l’hôtel Trump, à Washington DC, le 30 septembre 2017. (ANDREW CABALLERO-REYNOLDS / AFP)

Ces derniers jours, l’expression physique de la lutte contre les discriminations racistes est devenue le symbole des manifestations, après la mort de George Floyd.

« Cela a pris une signification encore différente, étonnante et tragique. Être à genou, c’est rejouer le geste criminel du policier Derek Chauvin. On a la fusion de ces deux gestes », observe l’historien Simon Grivet. Au geste de « défi digne et solennel » s’ajoute « un rappel de la cruauté de l’oppression blanche ».

Des manifestants posent un genou à terre, lors d'une marche après la mort de George Floyd, près de la Maison Blanche, à Washington DC, le 1er juin 2020.
Des manifestants posent un genou à terre, lors d’unemarcheaprès la mort de George Floyd, près de la Maison Blanche, à Washington DC, le 1er juin 2020. (ROBERTO SCHMIDT / AFP)

Voir plusieurs policiers en faire de même surprend. « Donald Trump et ses soutiens ont voulu construire, en opposition au mouvement Black Lives Matter, un mouvement White Lives Matter [La vie des Blancs compte] ou Blue Lives Matter [La vie des hommes en bleu compte], pour mettre en balance la vie des Noirs et des policiers », rappelle Nicolas Martin-Breteau. En s’agenouillant publiquement, les policiers blancs s’opposent donc symboliquement au président. « C’est un geste de défi à l’égard de Trump qui veut que les forces de l’ordre soient inflexibles face aux manifestants et qui assimile les manifestants à des pillards », complète Simon Grivet.

« Aujourd’hui, le geste est en passe de s’imposer comme un des gestes politiques les plus importants de ces dernières années dans l’histoire africaine-américaine », assure Nicolas Martin-Breteau. Peut-être même dans l’histoire mondiale. Après la mort de George Floyd, le geste a essaimé dans des rassemblements aux quatre coins du globe. En France, il a notamment été reproduit lors des derniers hommages à Adama Traoré, mort en 2016 après son interpellation par des gendarmes. Si les deux affaires « ne sont pas tout à fait comparables », selon le ministre de l’Intérieur, ils étaient nombreux dans les rues de Paris, mardi 2 juin, à poser le genou à terre, comme Colin Kaepernick.

Des manifestants posent un genou à terre, devant le tribunal de grande instance de Paris, lors d'une manifestation contre les violences policières, le 2 juin 2020.
Des manifestants posent un genou à terre,devant le tribunal de grande instance de Paris, lors d’une manifestation contre les violences policières, le 2 juin 2020. (SEBASTIEN MUYLAERT / MAXPPP)

Source : France Info

Maria Rodriguez
Maria Rodriguez
Inscrivez-vous à notre newsletter

Sign In QUÉBEC 89

Account details will be confirmed via email.

Reset Your Password