De la fièvre du samedi soir à celle du Covid-19, la lente agonie des boîtes de nuit

Share on email
Share on facebook
Share on twitter
Share on linkedin
De la fièvre du samedi soir à celle du Covid-19, la lente agonie des boîtes de nuit

Toutes les discothèques de France, ou presque, ont fermé leurs portes depuis la mi-mars et ne rouvriront pas cet été. Pourles patrons d’établissements et toute l’économie du monde de la nuit, il faudra désormais attendre septembre, au mieux. Certains pourraient ne pas se relever de la crise engendrée par la pandémie de coronavirus.

« Je n’ai même plus de colère, tellement je suis résigné. » Alexis Marty, chauffeur privé dans le sud de la France, ne travaille plus depuis la mi-mars et le confinement instauré pour empêcher la propagationducoronavirus. Comme cet homme de 46ans, habitué à conduire les plus grands DJ dans les clubs, tous les acteurs du monde de la nuit sont à l’arrêt. Dernier coup dur pour cette industrie, la décision du Conseil d’Etat, qui a estimé lundi 13juilletque la fermeture prolongée des discothèques n’était pas « disproportionnée ». La juridiction a rejeté un recours déposé parle Syndicat national des discothèques et lieux de loisirs (SNDLL). L’espoir de rouvrir le 10juillet et de voir l’activité des boîtes de nuit– et des 100000employés du secteur– redécoller est parti en fumée. Résultat, les boules à facettes ne tournent plus cet été, une période d’ordinaire synonyme de haute saison pour les clubs, contraints de couper le son.

« Je suis très, très inquiet, assure Patrick Malvaës, le président du SNDLL.Des personnes vont perdre leur fonds de commerce, je n’exclus pas des gestes de désespoir… » Près deRennes (Ille-et-Vilaine), Mike Ludwig, lepatron du Tremplin, une grosse boîte de nuit située à la périphérie de la ville, a entamé une grève de la faim le 21juin pour protester contre cettefermeture prolongée. « En trois mois, je suis déjà à 90000euros de dettes, sachant que j’ai un loyer de 11000euros par mois. Au niveau des aides, on a le chômage partiel, c’est très bien pour nos employés », souligne-t-il à France Inter. Mais pour les patrons, les aides (fonds de solidarité, prêt garanti par l’Etat, etc.) se font souvent attendre.

Résultat, d’après un sondageinterne réalisé auprès des adhérents du SNDLL,« 30 à 35% des gérants veulent s’arrêter car ils n’en peuvent plus: cela représente entre 7000 et 8000salariés au chômage », alerte Patrick Malvaës. Une jauge équivalente« aunombre d’emplois que va supprimer Air France et eux, ils ont eu des milliards d’euros d’aides », déplore le dirigeant.Au début de la crise,le syndicat national des discothèques réclamait un plan de relance spécifique de 500 à 600 millions d’euros.

D’une seule voix, tous les acteurs interrogés par franceinfodénoncent le « deux poids, deux mesures » du gouvernement en matière de politique sanitaire. Pour eux, c’est évident, les boîtes de nuit ont été injustement mises à l’index.« Je ne sais pas pourquoi les discothèques seraient plus sujettes à être des ‘clusters’ que les bars, les restaurants, les salles de sport ou les clubs échangistes. Pourquoi une seule profession reste-t-elle taboue? Pourquoi la stigmatiser? », s’interroge Jean Roch, le célèbre propriétaire du VIP Room à Saint-Tropez.« J’ignore pourquoi ils veulent tuer les clubs »,s’insurge aussi Sébastien Santovito, alias DJ Fou. En creusant la question, il évoque les conséquences de la mauvaise réputationprêtéeaumonde de la nuit depuis des décennies : « On nous a pris pour des dealers, des voleurs, que sais-je encore… Sur les réseaux sociaux, on s’est fait attaquer, je n’avais pas pris conscience que les gens ne nous aimaient pas. »

Sébastien Santovito vit de sa passion depuis vingt ans et, pour la première fois, il s’apprête à passer un été chez lui. « On s’ennuie », rigole-t-il. Bénéficiant d’une certaine notoriété, il ne s’inquiète pas trop pour cette année parce qu’il avait réussi à mettre de l’argent de côté. « Je suis plus soucieuxpour les autres DJ et personnes qui travaillent dans ce milieu », concède-t-il, même s’ilprie pour que la situation ne s’éternise pas. « L’année prochaine, il faudra que je travaille ».

D’autres n’ont pas cette souplesse et sont contraints de braver l’interdit, comme Eric Moro, gérant du Paradisio, près de Lorient (Morbihan). En toute illégalité,il a ouvert son établissement trois soirs de suitele week-end du 10 juillet.« Mort pour mort, autant partir dans la gloire. Entre l’Urssaf, les loyers et lesautres charges, je dois 150000euros », déclare celui qui est mis en examen pour « ouverture d’un débit de boissons malgré une décision administrativede fermeture » etconvoqué devant le tribunal correctionnel.

Il y a des fêtes partout, on ne peut pas dire que les discothèques sont fermées. Elles ont juste changé de nom et ne s’appellent plus ‘discothèques’, tout simplement.Jean Rochà franceinfo

Pour justifier la fermeture prolongée de ces établissements, les pouvoirs publicsavancent évidemment des raisonssanitaires. « Ne prenons pas de risques inconsidérés. Les autorités de santé nous disent qu’on peut faire des choses en plein air en faisant attention. Par contre, en lieux fermés, c’est impossible. Donc attendons », explique à franceinfo Frédéric Hocquard, adjoint à la mairie de Paris, chargé du tourisme et de la vie nocturne. Un argument que rejette Jean Roch:« En Italie, en Espagne, les clubs ont rouvert, on aurait pu au moins mettre en place une ‘loi littoral’ pour sauver l’activité dans les établissements saisonniers », regrette-t-il.« On peut affronter une petite réouverture a minima, mais pas une saison blanche. Aucun club ne pourra tenir, c’est la mise à mort d’un univers », lâche-t-il, alors que le nombre de discothèques a déjà diminué de 70% au cours des quarante dernières années, affirmaitl’Union des métiers et des industries de l’hôtellerie (Umih) à BFMTV.

Patrick Malvaës, lui, ne tient pas tout à fait le même discours. Conscientdu « réel enjeu sanitaire », il se dit néanmoinscontre la réouverture a minima, selon certaines règles strictes de distanciation physique. Une hypothèse évoquée par certains acteurs de ce secteur avant le déconfinement.« Renoncer à l’essence même d’un métier, c’est le tuer. Rouvrir en mode dégradé, ce n’est pas la peine », tranche le syndicaliste.

La priorité, ce n’est pas la réouverture, ce sont les aides.Patrick Malvaës, président duSyndicat national des discothèques et lieux de loisirsà franceinfo

En attendant un hypothétique retour sur les dancefloors, les gens trouvent d’autres lieux pour faire la fête, ce qui indigne parfois les patrons de boîte de nuit. « Je suis content pour ceux qui possèdent un bar ou un restaurant, mais ça me met en colère qu’ils piquent notre pain et qu’ils se transforment en discothèques », s’offusque Sébastien Santovito.

« Le problème a été déplacé, poursuitJean Roch. Les fêtes ont désormais lieu dans des villas, des appartements, sur des bateaux, elles peuvent être hors de contrôle, notamment où l’alcool peut êtregratuit. »Le propriétaire du VIP Room craint « les dérives de ces fêtes sauvages ». »Les discothèques font office de nounou pour beaucoup. On est là pour divertir les gens mais aussi pour les occuper jusqu’à 6heures du matin. Actuellement, dans certaines villes balnéaires, c’est l’anarchie dans les rues quand les bars ferment. Les policiers et les gendarmes vont être débordés », abonde Sébastien Santovito.

Exemple aux Sables-d’Olonne (Vendée), où jusqu’à200personnes âgées de 16 à 25ans se sont battues avec les forces de l’ordre dans la nuit du 14 au 15juillet dans les rues du centre-ville. « C’est un vrai enjeu sociétal, résume Patrick Malvaës, les discothèques sont parfois le seul axe de culture dans certaines zones du pays. On assiste à un regain de violence et j’attends aussi de voir les chiffres de la sécurité routière ».

Désormais, tous attendent fébrilement la rentrée de septembre, voire celle de l’été prochain, comme L’Amnesia, club légendaire du Cap d’Agde. Dans un communiqué publié vendredi 17juillet, l’établissement confirme qu’il n’accueillera pas les fêtards avant juin 2021. Rideau sur toute la saison estivale, mais aussi hivernale. Sur Facebook, ses dirigeants évoquent « une décision gouvernementale difficile (…) Le ministre de la Santé avait demandé aux discothèques de se réinventer, certains l’ont fait », mais pas cette institution du littoral méditerranéen.« Nous considérons que l’Amnesia se doit de vous proposer une programmation digne des plus grands festivals, ce qui n’est pas malheureusement pas possible compte tenu des restrictions sanitaires actuelles« , conclut le communiqué.

Du côté de Saint-Tropez, Jean Roch devrait lui aussi se projeter sur 2021. « Pour moi, rouvrir en septembre n’a pas de sens. Ce serait comme ouvrir une station de sports d’hiver en plein mois de juillet. » Face àce tableau bien sombre, les différents acteurs retiennent au moins un point positif. Alors que le regain de la pandémie en France a récemment contraint les autorités à rendrele port du masque obligatoire dans les lieux clos,personne ne pourra incriminer les boîtes de nuit. Pour une fois.

Source : France Info

Maria Rodriguez
Maria Rodriguez
Inscrivez-vous à notre newsletter

Sign In QUÉBEC 89

Account details will be confirmed via email.

Reset Your Password