des psychologues racontent les répercussions du confinement sur leurs patients

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des psychologues racontent les répercussions du confinement sur leurs patients

Pour certaines personnes suivies en psychothérapie, l’enfermement contraint se révèle étonnamment libérateur et leur permet d’amorcer de profonds changements dans leur vie. 

Quel est l’impact du confinement sur les patients suivis en psychothérapie ? En moyenne, et plus d’un mois après les mesures mises en place le 17 mars pour enrayer la propagation du coronavirus, les dix psychologues interrogés par franceinfo suivent encore un bon tiers de leurs patients, avec qui ils communiquent via les applications de visioconférence, comme Skype ou Whatsapp, ou tout simplement par téléphone, sans contact visuel. Une situation inédite.

« J’étais moi-même réticent à la téléconsultation et j’arrêterai une fois le confinement levé », explique Guillaume Chaboud, psychologue clinicien à Lyon.« Quand ils viennent au cabinet, les patients laissent chez nous ce qu’ils amènent. En nous parlant depuis chez eux, ils polluent, en quelque sorte, leur espace », note-t-il. Pour d’autres praticiens, la distance n’a rien changé dans le déroulement des séances : « Pour moi, ça ne prive pas de grand-chose. L’essentiel est que la thérapie se poursuive car beaucoup de patients développent de l’anxiété », constate Laurence Grégoire, psychothérapeute à Paris. 

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De l’avis général, le confinement agit en effet comme un catalyseur. Dans les familles, au sein des couples ou chez les célibataires, ce huis clos imposé est l’occasion d’un retour sur soi, parfois étonnamment bénéfique, d’autres fois plus douloureux, voire franchement angoissant. Beaucoup se retrouvent face à eux-mêmes et à leur inconscient, qui parfois les déborde, notamment au travers de leurs rêves. Plongée dans la psyché des confinés.

« Ce que j’ai noté en premier, c’est l’effet de choc qu’a produit chez mes patients l’annonce de la fermeture des écoles, puis du confinement », indique Isabelle Benassouli, psychologue à Paris. Cet effet de surprise, qualifié d’état de « sidération » en psychologie, a été observé par plusieurs thérapeutes interrogés par franceinfo. Leurs patients ont opéré un délai de latence avant de les contacter, le temps de digérer la nouvelle.

J’associe ce moment à une sorte d’immense arrêt sur image.Isabelle Benassouli, psychologue à Paris à franceinfo

« Ils ont mis presque deux semaines avant de me recontacter, alors que je leur avais immédiatement envoyé un message pour leur proposer que leurs sessions habituelles se fassent virtuellement », explique Isabelle Benassouli. Même constat pour Catherine Pierrat, qui exerce à Nice (Alpes-Maritimes) : « J’ai eu des annulations en série, sous l’effet de la surprise. Puis les patients m’ont rappelée, petit à petit ».

« Il y a l’annonce que la vie s’arrête, mais il faut le temps que ça monte au cerveau, que l’on comprenne que la vie ne sera plus comme avant. Il a fallu prendre le temps de se poser et de se demander : OK, de quoi j’ai envie, de quoi j’ai besoin », analyse la thérapeute parisienne. 

Passée la sidération, les psychologues insistent unanimement sur l’effet très positif du confinement sur toute une partie de leurs patients. En cause : le changement de rythme imposé à chacun et la satisfaction d’avoir retrouvé du temps pour soi. « Pour beaucoup, le confinement est vécu comme un soulagement. Certains se rendent compte a posteriori qu’ils n’étaient pas loin du burn-out », décrit Isabelle Benassouli à propos de ses patients parisiens. « L’un d’eux a utilisé l’image d’un train lancé à très grande vitesse, qu’il n’arrivait plus à arrêter. Certains étaient dans un rythme où le cerveau était compressé en permanence : là, tout se relâche », analyse-t-elle. 

A Nice, Catherine Pierrat observe également cet effet bénéfique. « J’avais beaucoup de personnes déprimées avant le confinement, qui vont mieux depuis, car ça les protège de certaines contraintes sociales, du travail notamment. Elles se sentent libérées ». Claire, psychologue à Angers (Maine-et-Loire), appelle cela « l’effet refuge du chez-soi »

Contre le monde extérieur et ses agressions, beaucoup se réjouissent du temps retrouvé.Claire, psychologue à Angers à franceinfo

Une patiente de Mélanie Girard, psychologue en Seine-Saint-Denis, a ainsi le sentiment que, pour la première fois, « le monde s’est mis à son rythme ». Cette femme, qui souffre d’une maladie chronique lui ayant fait perdre la vue, « apprécie de pouvoir être seule, au calme, loin de la frénésie habituelle. Elle prend le temps d’écouter de la musique, d’appeler sa famille : elle ne s’est pas du tout effondrée, alors qu’elle aurait pu », constate la praticienne. 

Ce temps retrouvé pousse à l’introspection et faire ressurgir des réflexions jusqu’ici bien enfouies, notamment chez les personnes vivant seules.« On est obligés de faire face à qui l’on est, alors que dans la vie de tous les jours, on peut très vite éviter d’être avec soi », note Nathalie Maréchal, psychologue à Strasbourg (Bas-Rhin).

« L’ennui fait que les souvenirs remontent, les interprétations, la mise en lien des discours », précise-t-elle. « Le temps s’étire : l’inconscient passe vers le conscient et la mémoire remonte à la surface« , abonde Isabelle Benassouli. 

Ce rapport privilégié à soi n’est possible qu’à condition d’avoir suffisamment d’intimité. C’est précisément ce qui manque à de nombreuses familles confinées. « La promiscuité physique dans de petits espaces avec des enfants est parfois très lourde pour nos patients, qui se sentent oppressés », raconte Catherine Pierrat. « Des patients m’ont appelée car ils ont été très agressifs avec des personnes de leur entourage et ne comprenaient pas pourquoi. Ils n’avaient pas pris le temps de fixer des limites avec leur femme ou leur mari, leurs enfants surtout », décrypte Céline Dahan, psychologue clinicienne à Rennes (Ile-de-Vilaine). 

« Les gens s’imaginent que parce qu’on vit ensemble, on peut se supporter. Ce n’est vrai que dans le cas où on est inscrit dans une vie en société : quand on va travailler, que l’on sort voir ses amis, que l’on a des activités », explique Guillaume Chaboud, qui suit essentiellement des familles à Lyon. « Les seules périodes où l’on se retrouve ensemble 24 heures sur 24, ce sont les vacances, sur une période définie. On est capables de faire des efforts parce qu’on sait qu’il y aura une fin. Là, on est dans l’incertitude. Et c’est très dur à supporter pour l’être humain, qui a besoin d’avoir des échéances », analyse le thérapeute.

Ce qui manque beaucoup aux familles, c’est la solitude choisie.Guillaume Chaboud, psychologue à Lyonà franceinfo

Du manque d’intimité naît un sentiment de frustration, selon Laurence Grégoire, qui suit majoritairement des trentenaires parisiens. « D’habitude, mes patients sont à la manœuvre dans leur vie : quand ils sont au travail, qu’ils vont faire du sport, sortent avec leurs amis. Là, ils n’ont plus la possibilité de décider seuls, pour eux-mêmes, ne serait-ce qu’à l’échelle d’une journée. Or, la privation et la frustration créent de l’anxiété, ce qui peut rendre le confinement en famille d’autant plus compliqué. Ils ont la sensation d’être pris au piège », explique-t-elle. 

Les psychologues constatent que le confinement se révèle particulièrement compliqué à vivre pour les personnes anxieuses, l’un des troubles mentaux les plus répandus.« On parle d’anxiété quand une peur apparaît sans danger réel ou que l’appréhension est excessive par rapport à la situation », explique Guillaume Chaboud. « Par définition, les anxieux aiment bien maîtriser. Or là, il subissent ». Même observation du côté de Claire : « Chez ces patients, le monde extérieur est vécu comme très dangereux, le virus fait paniquer. Pour les hypocondriaques par exemple, c’est très compliqué ». Catherine Pierrat a observé, de son côté, une « augmentation des symptômes psychosomatiques, avec des éruptions cutanées et des douleurs physiques » chez les anxieux. 

Autre trouble apparu chez de nombreux patients : l’angoisse du vide. Alors que certains profitent du confinement pour faire preuve d’introspection, d’autres « tournent en rond, littéralement », explique Mélanie Girard. Certaines personnes sont habituées à être très actives, dans un quotidien ultra cadré, jalonné d’activités, qui constituent d’après cette psychologue « des mécanismes de défense ». Avec le confinement, elles se retrouvent tout à coup « empêchées de les utiliser, ce qui peut être très déstabilisant et les plonger dans une sorte de vide, qui les terrifie », explique la thérapeute. « Le face-à-face avec soi-même peut être déroutant, abonde Isabelle Benassouli, notamment pour les accros au travail, qui pouvaient enfouir les traumatismes et les émotions négatives. Ils ne peuvent plus remplir l’espace. Et là, ça remonte », décrypte la psychologue parisienne. 

Quand ces leviers de protection sautent, l’inconscient émerge, notamment via les rêves, qui deviennent plus manifestes. « Mes patients me parlent beaucoup plus de leur vie onirique. Le fait d’être arrêté, posé, fait qu’ils y sont plus attentifs », remarque Mélanie Girard. « Ça crée un espace. Certains vont l’utiliser pour avoir plus d’activité psychique ou pour traiter des conflits internes, notamment à travers le cauchemar, qui surgit quand l’appareil psychique est saturé », abonde Céline Dahan, dont les patients disent aussi rêver (et cauchemarder) bien plus que d’habitude. 

Le rêve permet de mieux supporter l’angoisse et la frustration liées à l’absence de liberté. Mélanie Girard évoque ainsi le cas d’un patient immigré, qui parle peu français et qui avait l’habitude, pour compenser, de sortir, de beaucoup marcher. Il se retrouve donc en grande difficulté. « Il avait du mal à se dépêtrer de ses angoisses, c’était vraiment difficile pour lui. Mais ses rêves prennent de plus en plus de place dans sa vie. Il a trouvé une bonne issue psychique », se réjouit-elle.

Pour beaucoup de patients, la période est également propice à la remise en question et la réflexion sur leurs aspirations profondes. « Nous vivons un événement traumatique. C’est une crise, comparable à la crise d’adolescence, de la quarantaine, à la retraite ou à ce que vivent certaines femmes pendant leur grossesse. Comme toutes les crises, c’est synonyme de changement. Il peut prendre la voie d’un effondrement ou d’une réorganisation », anticipe Isabelle Benassouli. 

Pour l’une de ses patientes, le changement a été radical : elle a subitement décidé qu’elle quitterait son mari, dès le confinement terminé. 

Ça s’est éclairci dans sa tête. Elle a vu qui est qui et qui fait quoi et s’est demandé : ‘Est-ce que j’ai envie de passer vingt ans là-dedans ?’Isabelle Benassouli, psychologue à Paris à franceinfo

Un autre de ses patients, en formation professionnelle, se rend compte qu’il souhaite désormais mettre son travail au service de ses valeurs. « Il voit qu’il ne veut plus passer sa vie à travailler plus pour gagner plus et souhaite désormais faire vibrer ses valeurs dans son action au quotidien », décrit-elle.« Beaucoup de mes patients développent des interrogations profondes, sur le sens de la vie et l’organisation économique ou politique de la société », ajoute Laurence Grégoire. « Ils s’interrogent beaucoup sur leur manière de consommer et se rendent compte qu’ils peuvent être relativement épanouis sans tous les besoins de consommation après lesquels ils courent habituellement », constate-t-elle. 

Catherine Pierrat est ainsi résolument optimiste sur l’issue de cette crise. « Cela va sembler paradoxal, mais je ne pense pas que l’on ait été privés de notre liberté. Au contraire : ce confinement nous aura rendu notre liberté de penser ». 

Source : Franceinfo

Roberta Flores
Roberta Flores
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