Du sang sur la saison mondaine : double assassinat à Aix-les-Bains

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Du sang sur la saison mondaine : double assassinat à Aix-les-Bains

 

Au printemps et à l’automne, courir les salons parisiens. En hiver s’exiler à Biarritz ou à Monte-Carlo. Et l’été, profiter des villes d’eaux comme Aix-les-Bains. Pas besoin de vous soucier de faire et défaire les malles à chaque fois que vous montez dans un train, la bonne est là pour s’en charger.

Bienvenue en ce début de XXe siècle, temps si joyeux qu’on l’appela La Belle Époque.

L’hiver à Monte-Carlo, avant Aix-les-Bains l’été. Archive Gallica

Bien sûr pour que le rêve soit beau, un compte en banque bien rempli est nécessaire… Si vous ne l’avez pas, une vie de labeur vous attend. À moins que vous ne choisissiez une voie intermédiaire. Celle des demi-mondaines par exemple.

De vulgaires « cocottes » crieront les moralisateurs. Des femmes intelligentes, acceptées dans la haute société noteront les autres. La Belle Otero, Marguerite de Steinheil, Émilienne d’Alençon, Liane de Pougy… toutes ont laissé une trace dans l’histoire. À ces femmes qui firent tourner les têtes, ajoutons ce dimanche le nom d’Eugénie Fougère.

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Archive Domaine Public

Elle aussi s’est fait entretenir par de riches hommes. Mais sa vie mondaine s’est arrêtée un beau jour à Aix-les-Bains. Tuée pour des rivières de diamants et des colliers de perles : le crime le plus mondain qui soit…

Ainsi si vous aviez acheter un journal le 31 mai 1904, vous auriez vu partout les mêmes gros titres. Le procès de la mort de « Frou-Frou » faisait la Une. Scrutées par la foule, les assises allaient écrire le chapitre final après des mois de péripéties.

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Archives Gallica

Début de l’affaire huit mois plus tôt. Nous sommes le samedi 19 septembre 1903 en Savoie et comme quasiment chaque année, Eugénie Fougère, 44 ans, est en villégiature à Aix-les-Bains. Elle est loin d’être la seule. Un lac, un casino… la cité thermale attire du beau monde durant la saison estivale.

Victorine Girriat. Archive

Victorine Girriat. Archive
 

Eugénie a une fois de plus loué la villa de Solms, avenue de Tresserve. Sa bonne, Lucie Maire, l’a accompagnée. Et pour lui tenir compagnie, Eugénie a invité une de ses connaissances, Victorine Girriat, 35 ans.

Soirées au casino, réceptions à la villa, l’été est passé comme un mirage et l’on s’apprête dès le samedi suivant à regagner la capitale. Eugénie a même déjà pris rendez-vous avec sa couturière parisienne pour commander ses toilettes hivernales.

Car Melle Fougère tient son rang. Demi-mondaine peut-être, mais à la pointe de l’élégance toujours. Au point que les grandes maisons chouchoutent celle qui est capable de lancer une mode.

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Melle Fougère, à la pointe de la mode toujours. Archives

Les belles robes ont toutefois toutes un défaut, elles coûtent cher…

Jusque-là Eugénie n’avait pas tellement à s’en préoccuper. Depuis plus de 20 ans qu’elle est montée à la capitale de sa Creuse natale, la brune incendiaire a toujours su enflammer les cœurs, et les portefeuilles, de ces messieurs. Le marquis d’H… puis un Américain fou d’elle qui l’a emmenée jusqu’au Brésil pendant quatre ans. Voilà pour les plus riches. Et il y a peu, un général russe qui l’a couverte de cadeaux.

Problème, depuis mars, le général et Eugénie ont rompu et l’argent mis de côté a fondu comme neige au soleil. La belle espérait se trouver un nouveau protecteur à Aix-les-Bains. Mais pas de conquête à l’horizon…

Comment s’en sortir quand vous êtes une demi-mondaine ? Surtout cacher votre revers de fortune. Au contraire, montrer vos plus beaux bijoux, arborer vos nouvelles toilettes, être coiffée impeccablement, voilà la parade. D’ailleurs ce 20 septembre, Eugénie a demandé à son coiffeur de venir à la villa.

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La villa de Solms. Archive

Il est environ 8h15 quand il sonne à la porte. Comme personne n’ouvre, M. Pelletier se permet d’insister. Il y a forcément quelqu’un dans la villa à cette heure-là ! Mais toujours pas de réponse. Le coiffeur décide donc de s’en aller, quand en contournant la villa, il voit des hommes plaquer une échelle contre un des murs. Des cambrioleurs ? Non, juste des passants qui, eux, ont aperçu au premier étage une femme semblant bâillonnée et attachée.

Celle qui a réussi à se traîner jusqu’à une fenêtre, après avoir entendu le coup de sonnette, c’est Victorine Girriat. Alors qu’on la délivre, M. Pelletier fait le tour des pièces. Eugénie et la bonne n’ont pas eu autant de chance que Victorine. Dans sa chambre, la première a visiblement été étranglée et étouffée. Quant à Lucie Maire, elle est aussi découverte morte au rez-de-chaussée, tuée de la même façon et attachée.

Le mobile du crime ne fait guère de doute : tous les meubles et tiroirs ont été ouverts et dans le coffre à bijoux, ne reste que des strass sans valeur. Diamants et perles ont disparu. Valeur estimée : plus de 300 000 francs.

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Alors que le parquet de Chambéry arrive sur place, on tente d’abord de préciser l’heure des assassinats.

La veille au soir Eugénie et Victorine sont allées au Grand Cercle assister à une représentation théâtrale. La première se sentant « indisposée », les deux femmes se sont fait raccompagner par un gentleman, le comte de B.

Selon les premiers mots de Victorine, c’est vers trois heures du matin que le drame a eu lieu. Elle a d’abord entendu du bruit et cru que son amie était malade. Mais à peine s’était-elle décidée à aller la voir, que sa chandelle a été soufflée par des inconnus qui l’ont bâillonnée et attachée. De terreur Victorine s’est évanouie.
Secourue, elle peine à se remettre et ne peut guère aider les enquêteurs. « On craint que cette malheureuse n’ai été frappée d’un transport au cerveau ayant déterminé une aphasie » écrit-on dans les journaux…

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Dans la villa, en attendant que deux inspecteurs de la Sûreté arrivent de Paris, les policiers trouvent peu de choses à se mettre sous la dent. La liste des bijoux est cependant connue et diffusée immédiatement à toutes les polices. Un collier de 675 perles fines, des colliers de chien, des bagues avec rubis ou saphirs… les trésors d’Eugénie sont bientôt énumérés dans toutes les gazettes.

Côté témoins, chou blanc. La laitière qui est passée à six heures du matin n’a rien remarqué. Tout comme le médecin qui habite juste à côté et qui est debout dès 5 heures.

Trois hommes « louches » auraient été aperçus autour de la villa. Mais sans plus de précision. « Louches » aussi cinq hommes qui auraient pris le train le matin du crime. La police n’en apprend pas plus.

Seuls indices, une bouteille de bière et trois verres dans la salle à manger. Les agresseurs ont-ils bu un coup ? À Paris, M. Bertillon, le directeur du service anthropométrique, se fera un plaisir d’analyser tout ça.

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À Paris justement, on enquête aussi dès la nouvelle connue. Déjà les journaux du soir mettent l’affaire à la Une. Eugénie était connue de tous les endroits mondains de la capitale. Du côté de chez Maxim’s on n’en revient pas. « Frou-Frou » est morte ! Mais est-ce vraiment elle la victime ? Eugénie a un homonyme, une célèbre chanteuse de l’époque. Certains croient en premier lieu que c’est l’artiste qui est décédée. Mais non. La vivante bien vivante et la morte bien identifiée, on se rend au domicile de cette dernière.

 » À mon petit paquet de nerfs chéri »…

Eugénie habitait depuis cinq ans un très joli appartement rue de Courcelles. Loué au prix de 4200 francs à en croire la presse. Quand la police pénètre chez elle, elle sait que la belle n’était plus si fortunée que les apparences pouvaient le laisser croire. Eugénie n’avait quasiment plus un sou en banque, à part une rente viagère de 4000 francs. Lui restait seulement ses bijoux et les œuvres d’art qu’elle collectionnait, encore présentes dans toutes les pièces.

Illustration Pixabay

Illustration Pixabay
 

Celles-ci sont rangées impeccablement, chaque meuble protégé par une housse. Les (très) nombreuses factures de fournisseurs sont triées, tout comme les lettres et les photos de ses « protecteurs » successifs, cachées dans un petit meuble de bois de rose fermé à clé. « À ma petite Frou-Frou », « À mon petit paquet de nerfs chéri »… les milliers de missives sont enflammées.
Qui en sont les auteurs ? «Des gens forts honorablement connus, ayant tous des situations bien assises, en un mot à l’abri du soupçon» commente dans la presse le chef de la Sûreté, M. Hamard… qui a quand même discrètement vérifié leurs emplois du temps au moment des faits. Et de conclure : « Ce n’est pas ici qu’il faut rechercher l’origine du crime mais bien à Aix-les-Bains ».

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L’hippodrome de Chantilly, un des lieux fréquentés par Frou-Frou. Archive Gallica

Pas la moindre goutte de sang donc dans ce décor de style Louis XVI ou Empire où, contrairement aux préjugés, Eugénie ne vivait pas la grande vie.
Les réceptions, c’était à Monte-Carlo ou à Aix-les-Bains. Dans la capitale, recevant peu, son quotidien n’avait rien d’exubérant. Et si on la voyait sur les hippodromes, au théâtre ou dans les grands restaurants, Eugénie savait être sage. D’ailleurs la seule fois où l’un de ses amants a été un peu trop pressant et a voulu profiter d’elle, elle l’a mis à la porte. Le « Bel Arthur », qui était en fait un escroc, l’avait alors menacée. Est-il suspect ? Aperçu à Paris récemment, les enquêteurs prouveront qu’il n’est pas mêlé au crime d’Aix-les-Bains.

En revanche Victorine surprend plus les enquêteurs. C’est en fait elle aussi une demi-mondaine, mais dont les années de gloire ont fané depuis longtemps. Originaire de Lyon, elle a dû en partir après avoir fait du chantage auprès d’un amant qui a fini par alerter la police. Avant d’être recueillie récemment par Eugénie, celle qui était surnommée « la Nubienne » était, aux dernières nouvelles, caissière à Pigalle.

Lucie Maire. Archive

Lucie Maire. Archive
 

Quant à Lucie Maire, si elle se disait veuve, elle était en fait séparée de son mari. C’est pour payer la nourrice de son enfant qu’elle était entrée au service d’Eugénie juste quelques mois auparavant.

À Aix pendant ce temps, on continue d’enquêter dans la villa. Finalement pas si moribonde, Victorine Girriat peut parler. Le 21 septembre, c’est « enveloppée d’un saut-de-lit en flanelle rose » qu’elle réapparaît devant les enquêteurs et les journalistes. Ses mains sont bleuies, tuméfiées et elle est encore terrorisée. La police ne lui a pas dit qu’elle est la seule survivante, on lui a fait croire que son amie et la bonne étaient hospitalisées. Mais même si Victorine peut répondre à quelques questions, elle ne peut rien dire d’utile.

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Ce sont les autopsies qui permettent de faire avancer, un peu, l’enquête. Les deux victimes sont mortes par étouffement plus que par strangulation. Leur décès a en fait été une lente agonie.

Lucie Maire a visiblement été tuée dès 11 heures du soir, alors que la mort d’Eugénie remonte à deux ou trois heures du matin. Un scénario se dessine : la bonne assassinée, les meurtriers auraient attendu cachés le retour des deux autres femmes. Eugénie ayant ses plus beaux bijoux sur elle, la « neutraliser » était obligatoire.

Londres, la meilleure place du trafic de bijoux... Archive Gallica

Londres, la meilleure place du trafic de bijoux… Archive Gallica
 

Les enquêteurs savent que ces meurtriers sont des professionnels. Des « bijoutiers » comme on les appelle alors. Ils n’ont pris que ce qui avait de la valeur, ont laissé les babioles en toc ou les objets précieux trop encombrants. Mais comment vont-ils écouler leur butin ? À cette époque la meilleure place est Londres. Quitter la France aussitôt le crime commis, en passant par la Suisse ou l’Italie puis gagner l’Angleterre : voilà l’idée la plus probable qu’ils ont sans doute eue.

Rastaquouères et viveurs

Reste à mettre un nom sur les malfrats. Et vu le nombre de visiteurs l’été à Aix-les-Bains, la tâche s’annonce ardue. Bien sûr on vérifie chaque hôtel. Mais « comme toutes les villes où l’on joue et où l’on ne va que pour jouer, Aix est fréquentée par une foule cosmopolite composée surtout de rastaquouères, de viveurs et de filles » écrit-on dans la presse. « Il n’y a rien d’étonnant à ce que des criminels aient pu jeter leur dévolu sur une des clientes » ajoute-t-on…

Peut-être, mais dans la ville thermale la réplique fuse : plutôt que critiquer les visiteurs, on préférerait avoir plus de policiers pour sécuriser la saison estivale…

En attendant, on se rassemble pour enterrer les deux victimes.

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Le 22 septembre en fin d’après-midi, en l’absence de membres des deux familles, c’est le coiffeur M. Pelletier qui conduit le cortège funèbre. Avec la propriétaire de la villa de Solms, il a réglé les frais d’inhumation. Derrière lui, le maire de la ville et ses adjoints sont présents. Tout autour, la foule s’est massée sur le parcours. Des couronnes de perles ou de fleurs ont été envoyées ou commandées par les amis de « Frou-Frou ». « Regrets sincères, un ami » lit-on sur un des rubans. Une souscription, lancée pour aider Victorine Girriat et l’enfant de Lucie Maire, a permis de récolter 1230 francs.

Ce n’est que le lendemain que Victorine est prévenue de la mort des deux femmes. Après avoir eu une crise de nerfs, elle se repose encore quelques jours sur place avant de quitter la région.
Dans les journaux on commence à douter de son statut de victime. La police y met bon ordre. Confirmation, Victorine a juste eu la chance de s’évanouir et de faire croire ainsi à ses agresseurs qu’elle était morte.

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Mais le temps passe et l’enquête piétine. On arrête un suspect à Lyon en possession de bijoux : fausse piste. Trois autres arrestations à Rumilly ? Rien à voir avec le crime d’Aix. On sonde les milieux louches de Paris à Marseille, en passant par Genève ou Turin, toujours rien. Chaque suspect finit par être mis hors de cause.

« Il fait noir comme dans un four dans l’enquête que mène le juge d’instruction »

Le 28 septembre, on croit tenir une piste plus sérieuse avec l’arrestation de deux souteneurs à Chambéry, Martin et Ceccaldi. Leur profil correspond à deux des trois individus qui auraient été vus rôdant autour de la villa. Et ils se contredisent sur leur emploi du temps la fameuse nuit. Mais bientôt un hôtelier affirme que le soir du crime, ils ont dormi à Bellegarde. Confrontés aux témoins, aucun ne les reconnaît formellement, et encore moins Victorine Girriat. Conclusion de la presse : « Il fait noir comme dans un four dans l’enquête que mène le juge d’instruction »… Conclusion de la justice chambérienne : non-lieu. Conclusion de la Sûreté parisienne : le rappel de ses deux inspecteurs…

Qui accuser après Martin et Ceccaldi ? Un comte, un duc, un Russe… Problème ce dernier est le beau-frère du ministre des Finances en Russie. Non seulement il est innocent, mais l’enquête se finit avec une plainte de son ambassade… Dommage d’en être arrivé là parce qu’il était inutile de chercher des suspects : le hasard va en livrer un sur un plateau d’argent.

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Louis Bassot. Archives

À la mi-octobre à Paris, la « brigade des garnis » fait une descente dans un hôtel de rendez-vous. Panique d’une des interpellées qui pour s’en sortir s’écrie : « Je parlerai et vous ne vous doutez pas de l’intérêt qu’auront pour vous mes révélations ». Oreille attentive des inspecteurs qui n’en reviennent pas quand elle leur annonce que son compagnon est l’un des assassins d’Aix-les-Bains.

On se renseigne sur ce Louis Bassot, qui se fait appeler Henri, et on organise des filatures. L’homme est un jeune souteneur connu de la police. Et son nom interpelle le chef de la Sûreté.

Le 16 octobre M. Hamard convoque à nouveau Victorine Girriat. En se plongeant dans son passé, la police s’est rendu compte qu’avant de se lier avec Eugénie, Victorine a passé du temps à Vichy où elle a pris pour amant un « gigolo ayant quelque allure » : un certain Louis Bassot… Et depuis son retour dans la capitale, elle mène une joyeuse vie qui intrigue la police. Si joyeuse qu’elle s’est même laissée aller à quelques confidences auprès d’autres demi-mondaines. Toutes solidaires dans le métier ? Pas franchement. Quelques indiscrétions sont parvenues jusqu’à la police.

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Pressée de question, Victorine Girriat passe vite aux aveux. Archive

La Nubienne « miraculée », « innocentée », « traumatisée », et finalement « accusée » ?

Pressée de question, l’amie de « Frou-Frou » passe vite aux aveux. Elle a prémédité l’affaire dès le printemps. Elle s’est arrangée pour rencontrer Eugénie et lui proposer de lui tenir compagnie. Le plan de départ était simplement de la voler. Mais elle n’a pas réussi. Bassot a alors écrit à Victorine pour la rassurer : il lui enverrait « un gaillard costaud » pour faire le boulot. Tellement costaud qu’il a tué Eugénie, la bonne et manqué de peu de faire mourir Victorine tellement il l’a bâillonnée et attachée.

Reste à vérifier si tout s’est vraiment passé comme elle le raconte.

Le lendemain on arrête donc Bassot. Le jeune homme de 30 ans est avec une autre maîtresse, une prostituée de Montmartre. Quand on l’accuse du crime, il joue l’indifférence, sans tromper personne, à cause d’un détail relevé par la presse : il met 10 minutes pour mettre une seule chaussette… Le temps de réfléchir ?

Bassot a pourtant vite choisi sa défense : il nie en bloc. Et prouve qu’il était dans un train le ramenant de Vichy à Paris au moment des faits. Pour les enquêteurs cela ne signifie qu’une chose : il leur manque encore le tueur. Mais Bassot est bien l’instigateur, ses lettres ou télégrammes à Victorine le prouvent.

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Le tueur, il ne faudra que quelques jours pour le trouver. En s’intéressant aux vieux amis de Bassot, la police en a identifié un qui correspond aux signalements : César Ladermann, 34 ans. Originaire de Chambéry, il a connu Louis à Lyon. C’est un joueur qui fréquente aussi régulièrement les villes d’eaux.

On cuisine d’abord son frère, Édouard, qui lâche que César n’a pas la conscience tranquille. Mais lorsque le 21 octobre la police se présente chez ce dernier à Lyon, en frappant à la porte les agents n’entendent comme réponse qu’une détonation. César Ladermann vient de se suicider.

Depuis des semaines, il ne supportait plus ce qu’il avait fait et se croyait épier. Mais quand il a tout raconté à son frère sur son implication, il a rejeté l’essentiel des faits sur Victorine. C’est elle qui aurait tué Eugénie. Dans sa chambre, la police trouve plusieurs lettres où il avoue aussi sa participation. Les bijoux ? Il les aurait jetés dans la Saône. Une affirmation que les enquêteurs jugent fausse.

Édouard Ladermann. Archive

Édouard Ladermann. Archive
 

Le 28 octobre la Girriat et Bassot sont ramenés à Chambéry. Quant à Édouard Ladermann, on l’arrête au motif d’une vieille bagarre, histoire de pouvoir l’interroger. Et s’il en savait plus ? Si c’était lui qui avait les bijoux ? L’enquête se poursuit tous azimuts. Édouard nie farouchement toute implication, Victorine perd de sa superbe et Bassot écrit à sa mère… pour lui réclamer du chocolat et du caviar.

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Pendant ce temps à Aix on se prépare aux reconstitutions. Le 13 novembre Victorine est ramenée sur place pour s’expliquer sur ses faits et gestes, sans qu’il n’en ressorte grand-chose. Dehors la foule la guette, appelant à sa mort. Elle, se soucie des objets d’Eugénie. « On les a laissés dans la maison? » demande-t-elle au maire. « Dommage, ils vont s’abîmer » ajoute-t-elle en apprenant que rien n’a été bougé. En fait ils bougeront. Il faut régler tous les fournisseurs d’Eugénie, qu’elle ne payait qu’une fois par an. Une vente aux enchères servira à solder les comptes.

Mais décidément, l’affaire d’Aix-les-Bains n’en finit pas de se compliquer. Et s’il y avait un autre larron ? Un quatrième exécutant qui aurait participé aux meurtres ? La police suit désormais la piste d’un certain Charlot. La trace de pouce relevée sur la bouteille correspond à ses caractéristiques anthropométriques, bravo M. Bertillon. Surtout, il aurait pu être le receleur de la plupart des bijoux et serait parti pour Londres. La piste aboutit début décembre. « Charlot », qui vient de rentrer d’Angleterre, est arrêté à Montmartre. De son vrai nom Charles Perinelle, âgé de 28 ans, il nie tout en bloc. Et les charges manquent au final. Début janvier il sera remis en liberté. Édouard Ladermann, lui, a été mis hors de cause et libéré dès ce début décembre.

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Dans cette affaire, à chaque mois son rebondissement. En janvier subitement des bijoux d’Eugénie apparaissent entre les mains d’un cheminot. Robardet a longtemps hésité mais en a vendu à Lons-le-Saunier puis vient de tenter d’en vendre d’autres à un bijoutier de Neuville qui a donné l’alerte. Ces bijoux, il les aurait trouvés le long de la Saône. Là où Ladermann disait les avoir jetés. En fait, après enquête il apparaît que les colliers et autres bagues n’ont pas été jetés mais cachés dans un trou. C’est la femme de Robardet qui a découvert le petit sac… en mettant le pied dessus. Illettrés, miséreux, les Robardet ont hésité avant de tenter le coup.

« La demi-mondaine pauvre trahissant la demi-mondaine riche »

La Girriat, Bassot et Robardet : au moment de clore le dossier la justice poursuit seulement ces trois personnes, le dernier n’étant accusé que de recel.

Quand le 1er juin les assises de la Savoie s’ouvrent à Chambéry, le mystère subsiste encore. Qui a fait quoi ? Qui a tué ? Où sont passés les bijoux dont la plus grande partie n’a pu être retrouvée ? Beaucoup de questions et peu de réponses. Mais « quel beau crime, quel bon feuilleton, la demi-mondaine pauvre trahissant la demi-mondaine riche et passant à l’ennemi » se réjouit alors Le Figaro…

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Pendant quatre jours 70 témoins viennent à la barre. Robardet oublié de tous, on se concentre sur les deux principaux accusés qui se rejettent la faute. Le procès n’éclaircira pas les zones d’ombre.

À l’heure du réquisitoire, le procureur général réclame donc une peine aussi lourde pour Bassot que pour sa maîtresse, sans être plus précis. Et au soir du quatrième jour, le verdict tombe.

Pour Robardet, le vol simple lui vaut 3 mois de prison.

Pour Victorine Girriat, condamnée pour le cambriolage et le meurtre d’Eugénie, 15 ans de travaux forcés.

Pour Bassot, contre qui il n’a pas été prouvé qu’il a souhaité les assassinats, 10 ans de travaux forcés.

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Tandis que Victorine va purger sa peine à Montpellier, Bassot lui décide d’épouser sa maîtresse en prison. Elle a été la seule a toujours le croire innocent. Son pourvoi en cassation rejeté, il est envoyé en Guyane. Qu’importe, Pierrette ira le rejoindre.

Relégué au terme de sa peine, il n’a pas le droit de rentrer en métropole. Il tente pourtant sa chance en 1917. Erreur funeste, il est repéré sur un bateau provenant du Brésil et arrêté dès son arrivée au Havre le 19 août. Il souhaitait selon ses dires s’engager dans la Légion.

Deux ans plus tard c’est Victorine Girriat qui refait parler d’elle à son tour. Le 23 septembre 1919 elle est arrêtée rue de Rivoli en flagrant délit de vol. Elle venait tout juste d’achever sa peine.

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Entre-temps le souvenir de « Frou-Frou » s’est effacé. Sauf peut-être pour ceux qui avaient racheté ses affaires lors de la vente aux enchères. Celle-ci avait rapporté 60 000 francs. Ce qui s’était le mieux vendu ? Ses toilettes et sa lingerie. Juste quelques frous-frous…

 

 

La source officielle de cet article : ledauphine.com

Maria Rodriguez
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