Eau potable et changements climatiques : régime sec pour nos villes ?

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Eau potable et changements climatiques : régime sec pour nos villes ?

Avec 3 % des ressources d’eau douce renouvelable de la planète et seulement 0,5 % du volume d’eau disponible sur le territoire prélevé (contre 11 % dans les pays de l’OCDE)1, le Québec fait figure de « province bleue ». Au point où l’on tient un peu trop pour acquise l’eau potable qui coule si généreusement de nos robinets. Mais la pression exercée par les changements climatiques oblige à repenser l’usage de cette précieuse ressource, soulignent des spécialistes du Département des génies civil, géologique et des mines, qui nous donnent un aperçu de leurs projets.

  1Source : consortium Ouranos

Épisodes hydrologiques extrêmes plus fréquents

Michèle Prévost
La Pre Michèle Prévost, titulaire de la Chaire de recherche industrielle CRSNG en eau potable

Le Canada se réchauffe, en moyenne, à un rythme deux fois plus élevé que le reste de la planète, indique un rapport d’Environnement Canada publié en 20192. Le pays devrait connaître davantage d’épisodes hydrologiques extrêmes dans les décennies à venir. Selon le rapport précité, l’augmentation des précipitations moyennes annuelles projetées d’ici la fin du siècle variera entre environ 7 % et 24 %.

Les impacts sur les ressources hydriques du Québec – qui se manifestent déjà – iront en s’accentuant. « Des risques pèsent sur la qualité comme sur la quantité de l’eau potable », affirme la Pre Michèle Prévost, dont la Chaire de recherche industrielle du CRSNG en eau potable bat des records de longévité à Polytechnique Montréal. Cette experte collabore avec des villes, des entreprises et diverses organisations locales et internationales pour faire évoluer les infrastructures urbaines de distribution d’eau potable et les rendre résilientes aux changements climatiques et aux catastrophes, de la source jusqu’au robinet.

L’intensification des épisodes de fortes précipitations pourra être la cause d’inondations et de surcharge dans les collecteurs, donc de débordements d’eaux usées non traitées entraînant le rejet d’eaux usées vers les milieux récepteurs, explique la Pre Prévost. Tandis qu’en périodes d’étiages plus sévères (moments où les débits des cours d’eau sont minimaux), les niveaux d’eau au-dessus des prises d’eau potable pourraient diminuer.

2Rapport 2019 sur le climat changeant du Canada

Des bâtiments moins « assoiffés », mais plus exposés aux contaminations

En matière de consommation d’eau potable résidentielle, les Québécois font figure de cancres. Ils en utiliseraient en moyenne près de 600 litres quotidiennement, soit presque 20 % de plus que la moyenne canadienne, 55 % de plus que leurs voisins ontariens et deux fois plus que les Européens (et 650 % de plus que la moyenne internationale). La province, qui est tout de même parvenue à réduire sa consommation d’eau potable de près de 30 % depuis 2003, poursuit ses efforts en ce sens, avec un objectif de réduction de 20 % de la quantité d’eau potable distribuée par personne d’ici 2025, indique la Stratégie québécoise d’économie d’eau potable 2019-2025.

Les villes ont notamment adopté un ensemble de mesures pour rendre les bâtiments moins gourmands en eau potable et en énergie. Mais cette pratique vertueuse a paradoxalement généré d’autres risques, observe Michèle Prévost. « La consommation d’eau dans les bâtiments a été diminuée considérablement, entre autres par l’introduction de dispositifs à faible consommation (douches, toilettes, aérateurs, etc.). Ces diminutions sont obtenues dans des infrastructures de distribution vieillissantes, conçues pour satisfaire des consommations élevées. En étant moins rapidement consommée, l’eau stagne plus longtemps dans les réseaux d’eau des bâtiments qui se comportent comme des réacteurs physicochimiques et biologiques. Résultat : le consommateur peut donc être exposé à des concentrations préoccupantes d’agents pathogènes, comme la légionelle, et à des métaux toxiques, comme le plomb, qui se trouvent dans les conduites et réservoirs des bâtiments. »

Des travaux de la Pre Prévost ont montré que l’installation de systèmes visant à diminuer la consommation d’énergie pour le chauffage de l’eau favorise la prolifération de la bactérie Legionella, responsable de la légionellose. La Legionella n’est pas détruite si la température de l’eau chaude est inférieure à 60° C. L’utilisation de robinets électroniques et de mitigeurs qui permet de réduire la consommation d’eau au robinet augmente aussi les risques d’infection. La légionellose, qui a fait des victimes dans des hôpitaux au Québec, est devenue la première cause de maladies liées à l’eau en Amérique du Nord.

L’équipe de la Pre Prévost étudie certaines solutions envisagées pour réduire au minimum les risques de prolifération bactérienne dans les réseaux d’eau des bâtiments : une reconfiguration des systèmes d’eau chaude et d’eau froide pour minimiser la dégradation de la qualité, le développement de solutions de traitement, l’utilisation de matériaux plus biostables (certains plastiques employés pour les conduites peuvent favoriser le développement d’agents pathogènes), la prévention de la formation d’aérosols, l’installation de systèmes de détection en continu des bactéries pathogènes, etc. L’objectif global est de trouver un équilibre entre les économies d’eau et d’énergie et la santé des consommateurs.

Quand prospèrent les cyanobactéries

Les matières organiques et les nutriments favorables à la prolifération de bactéries et d’algues toxiques pourraient se retrouver en plus fortes concentrations dans les eaux de surface.

Sous l’influence des changements climatiques, la température des eaux de surface s’élève. Ce facteur, combiné à l’excédent de substances nutritives comme le phosphore ou l’azote, encourage le développement de cyanobactéries, des micro-organismes naturellement présents dans les lacs et rivières. En proliférant, elles produisent des cyanotoxines nuisibles à la santé à partir de certaines concentrations. Ces toxines peuvent provoquer des irritations, des troubles intestinaux, des cancers, voire une atteinte du foie et du système nerveux en cas d’ingestion d’eau contaminée.

La Pre Prévost consacre plusieurs de ses projets de recherche à la compréhension des impacts du développement des cyanobactéries sur la qualité de l’eau potable. Elle s’intéresse à leur détection à l’entrée des usines, à leur traitement et à la gestion des boues extraites du traitement de l’eau potable et chargées en cyanobactéries. Certains de ses étudiants développent des procédés destinés soit à prévenir l’accumulation des cyanobactéries, soit à valoriser ces boues après nettoyage et séchage, en sylviculture ou en agriculture, par exemple. Avec l’aide de divers spécialistes de l’Université de Montréal, elle travaille, entre autres, au développement d’un modèle d’adaptation des usines d’eau potable face à la recrudescence des cyanobactéries.

« Il y a encore dix ans, la contamination des eaux par cyanobactéries était essentiellement un problème rencontré dans les zones tropicales », relève la chercheuse qui, à l’époque, était partie suivre une formation sur le sujet en Australie. « Aujourd’hui, elle touche nos lacs et rivières. C’est préoccupant, car les eaux de surface desservent plus de 75 % de la population québécoise en eau potable. Or, nous savons que les installations de traitement d’eau potable qui s’y approvisionnent n’ont pas toutes la capacité d’éliminer de fortes concentrations des toxines générées par ces micro-organismes. »

Plans d’eau sous haute surveillance

Sarah Dorner
La Pre Sarah Dorner, Département des génies cicil, géologique et des mines

Fleurs d’eau… Le terme est joli, mais il désigne une réalité qui l’est beaucoup moins : il s’agit, en effet, de colonies toxiques de cyanobactéries qui forment une écume à la surface de l’eau. Elles sont dans le collimateur de l’équipe de la Pre Sarah Dorner.

« Au Québec, un grand nombre de stations d’épuration reçoivent toutes les eaux du système de drainage de leur territoire. Lorsqu’une surabondance d’eaux pluviales se mélange aux eaux sanitaires dans le réseau, celui-ci sature, si bien que des contaminants, des micro-organismes pathogènes et des nutriments partent vers les milieux récepteurs. »

Afin de caractériser les contaminants dans les plans d’eau, la Pre Dorner et ses étudiants installent des systèmes de surveillance et de suivi en temps réel en amont des usines de filtration dans le fleuve Saint-Laurent, la baie Missisquoi et au lac Érié. Devant la demande croissante du public qui veut se réapproprier les ressources en eau pour des usages récréatifs en milieu urbain, la Pre Dorner mène aussi un projet de surveillance de l’eau à la plage de Verdun.

« Nous observons en continu l’évolution des concentrations de micro-organismes. Nous étudions aussi les conditions qui peuvent mener à une accumulation de cyanobactéries dans les systèmes des usines de traitement qui pourraient libérer des toxines », ajoute la professeure, dont les travaux pourraient notamment aider à la planification des traitements de l’eau.

Éponger la ville

Et si, pour contrer le ruissellement et la surcharge des réseaux pluviaux urbains, on faisait revenir la nature en ville? Une idée qui séduit un nombre grandissant de villes canadiennes. Au Québec, deux projets expérimentaux lancés par Trois-Rivières et Montréal pour optimiser la gestion des eaux de ruissellement attirent l’attention, illustrant le concept émergent de villes aquaresponsables.

Trois-Rivières a métamorphosé à partir de 2017 un tronçon de 1,3 kilomètre de sa rue Saint-Maurice, en implantant des îlots de biorétention en bordure de trottoir. Le projet englobe aussi la séparation des réseaux pluvial et sanitaire sur une section, la plantation d’arbres et de plantes pour réduire l’effet des îlots de chaleur, ainsi que des aménagements pour apaiser la circulation automobile et faciliter l’accès piétonnier.

L’équipe de Sarah Dorner prête son expertise à ce projet-pilote, en analysant la qualité de l’eau au niveau des cellules de biorétention, du sous-bassin de drainage et des eaux souterraines, de façon à évaluer la performance des îlots. « Ces cellules de biorétention sont des tranchées végétalisées vers lesquelles se dirigent les eaux de ruissellement produites par les précipitations et la fonte des neiges. Elles reproduisent certaines fonctions de captation et de filtration des nutriments et des polluants assurées par les milieux naturels », explique la professeure.

Les études ne sont pas terminées, mais elle constate une réduction de la concentration d’E. coli dans l’eau à la sortie des cellules, une diminution des quantités d’eaux pluviales dans les égouts après des précipitations, ainsi qu’une diminution du débit des cours d’eau récepteurs.

Musandji Fuamba
Le Pr Musandji Fuamba, responsable du Groupe expérimental et numérique d’ingénierie des écoulements d’eau (GENIE EAU)

À Montréal, le Projet Papineau, dans le quartier Saint-Michel, a été lancé en 2018 dans le cadre du Plan de développement durable de la Ville. Sur 2 kilomètres du boulevard Papineau aux abords du Centre environnemental Saint-Michel, une infrastructure verte composée de près d’une quarantaine de bassins (24 bassins de biorétention et 15 bassins de rétention végétalisés) est installée.

« Ce projet vise à résoudre les problèmes de débordements fréquents de la zone causés par l’insuffisance hydraulique du collecteur d’égout du quartier. L’aménagement permet de retenir partiellement l’eau de pluie, puis de dériver cette eau dans les réserves municipales quand le pic de précipitation est passé », rapporte le Pr Musandji Fuamba, responsable du Groupe expérimental et numérique d’ingénierie des écoulements d’eau (GENIE EAU), qui réalise avec son équipe le suivi expérimental de la performance des bassins.

« En plus de cette fonction hydraulique de rétention, le projet comporte un volet qualitatif : les bassins de biorétention sont conçus pour avoir des capacités particulières de biotraitement de polluants, comme les sels de déglaçage, les hydrocarbures et les métaux lourds, qui se retrouvent dans le réseau. Les bassins végétalisés servent de témoins », poursuit le Pr Fuamba.

L’équipe du GENIE EAU procède à la surveillance de la qualité et de la quantité des entrants et sortants des bassins, ainsi que du substrat de la nappe phréatique. Les données recueillies lui permettront de produire des modèles de performance d’infrastructures vertes. « Ce projet-pilote sera complété dans un an, précise le Pr Fuamba. On peut déjà observer que cet aménagement ralentit le ruissellement et diminue le taux de polluants dans la nappe phréatique. » Le chercheur souligne aussi l’apport bénéfique de l’aménagement sur l’environnement du quartier, jusqu’alors inhospitalier aux piétons et montrant un potentiel élevé de formation d’îlots de chaleur.

La collaboration du Pr Fuamba à ce projet permettra de constituer une base de données accessible aux citoyens, qui sera dans un premier temps hébergée à Polytechnique.

Les usines du Saint-Laurent prêtes à répondre à la demande ?

Benoit Barbeau
Le Pr Benoit Barbeau, cotitulaire de la Chaire en eau potable

Le fleuve Saint-Laurent alimente plus de 30 % de la population québécoise en eau potable. La vulnérabilité des usines qui traitent son eau préoccupe naturellement l’équipe de la Chaire en eau potable.

« On considère qu’une usine est vulnérable si elle n’est plus en mesure de répondre à la demande maximale en eau pour laquelle elle a été conçue, explique le Pr Benoit Barbeau, cotitulaire de la chaire. Même si le débit est encore largement suffisant, certaines prises d’eau seraient vulnérables à une baisse de niveau d’un mètre sous les conditions d’étiage historiques. La Ville de Montréal a d’ailleurs investi dans la réfection de sa prise d’eau d’urgence. Dans une petite ville, il est possible de mettre en place une prise d’eau d’urgence. Dans les grandes villes, il faut plutôt agir de façon préventive, car les installations sont trop grosses pour être modifiées rapidement. Heureusement, la présence du port de Montréal fait en sorte qu’il y a un autre acteur économique important qui justifie de maintenir le niveau du fleuve suffisamment élevé en été. Rappelons que le niveau du fleuve est contrôlé par la Commission mixte internationale via le barrage situé à Cornwall, en Ontario. »

Par contre, signale le chercheur, la prolifération d’algues et de plantes aquatiques dans les eaux fluviales pourrait augmenter les problèmes liés au goût et à l’odeur de l’eau potable. « Il reste de toute façon encore des travaux à mener pour évaluer la vulnérabilité des infrastructures en eau aux changements climatiques. Je ne crois pas que tous les effets complexes possibles aient été découverts. »

Nettoyer l’eau

Le Pr Barbeau mentionne les résultats d’une étude3 qui montrent que la capacité des usines de traitement à gérer des cyanotoxines (microcystine-LR ou MC-LR, et anatoxine-a) en dessous des concentrations maximales recommandées est plutôt satisfaisante à l’heure actuelle.

Selon l’étude, 80 % des usines de traitement de l’eau au Québec sont actuellement capables de traiter une concentration historique élevée de cette toxine. Le chlore, désinfectant le plus couramment employé, resterait généralement efficace. De plus, la concentration d’anatoxine-a la plus élevée (2,3 µg/l) mesurée reste inférieure à la recommandation en vigueur pour les eaux traitées. On peut donc continuer à boire l’eau du robinet sans inquiétude… pour le moment. Car si les concentrations d’anatoxine-a venaient à augmenter, le chlore ne serait plus efficace. « Il faudrait alors se tourner vers des traitements plus complexes et plus coûteux de permanganate de potassium, de charbon actif en poudre ou d’ozone », rapporte-t-il, soulignant que sur 300 installations au Québec s’alimentant en eaux de surface, 10 % seulement possèdent des équipements d’ozonation (dont les villes de Montréal et Laval).

Le beau lac tout bleu chanté par Gilles Vigneault serait-il voué à n’être plus qu’une légende? On pourrait le craindre, étant donné le jaunissement, parfois le brunissement, des lacs. « La coloration est générée par une dissolution de matière organique en excès dans l’eau, explique Benoit Barbeau. On sait que les changements climatiques jouent un rôle dans ce phénomène, mais on ignore encore dans quelle proportion, puisque la réduction des pluies acides et le développement du territoire seraient aussi en cause. »

Rendue à l’usine, cette matière organique augmente les coûts de traitement. La fraction non éliminée peut réagir avec le chlore et former des composés soupçonnés d’être cancérigènes. Pour résoudre ce problème, le Pr Barbeau explore le potentiel des procédés à base d’échange ionique. Cette technologie, assez peu coûteuse, est simple à mettre en œuvre, en plus de faciliter l’élimination de toxines algales. Elle est particulièrement bien adaptée aux petites communautés éloignées des grands centres urbains. Une première application de cette approche vient d’être installée dans une communauté des Premières Nations au nord de la Colombie-Britannique.

3Vulnerability of Quebec drinking-water treatment plants to cyanotoxins in a climate change context

Gestion intégrée des eaux urbaines

Françoise Bichai
La Pre Françoise Bichai, Département des génies cicil, géologique et des mines

« Pendant plus d’un siècle, le modèle dominant pour les projets de génie civil fut la construction de services centralisés, dotés de grandes « infrastructures grises » pour répondre aux besoins du développement rapide des populations et des milieux urbains. Ce modèle a généré la coexistence de systèmes gérés en silo : un pour amener à la population une eau de qualité suffisante pour ses besoins, l’autre pour se débarrasser le plus rapidement possible des eaux pluviales et des eaux usées. Ces systèmes visaient la protection de la santé publique et ont permis des avancées sociétales importantes. Toutefois, depuis une vingtaine d’années, on constate de plus en plus les limites de ce modèle linéaire. On considère maintenant qu’il faut intégrer la gestion de l’ensemble du cycle de l’eau municipal, ce qui implique des défis institutionnels et d’ingénierie », affirme la Pre Françoise Bichai.

Celle-ci se spécialise dans la gestion intégrée et résiliente des systèmes d’eau urbains. Son approche est basée sur des paradigmes émergents de gestion des eaux urbaines, comme celui des villes aquaresponsables. En contradiction avec l’ancien modèle, cette approche considère toutes les eaux urbaines comme une ressource. « Beaucoup d’infrastructures au Québec arrivent en bout de course et requièrent des investissements majeurs, c’est l’occasion d’étudier les possibilités de les concevoir autrement, pour accroitre leur résilience face aux pressions exercées par les changements climatiques et anthropiques et les risques de catastrophes. »

Françoise Bichai s’intéresse notamment aux systèmes hybrides, qui offriraient potentiellement une plus grande flexibilité et adaptabilité en gestion des eaux urbaines. « Dans des systèmes hybrides, les infrastructures centralisées sont combinées à des systèmes alternatifs conçus à des échelles plus modestes, comme celles de quartiers, d’îlots ou même d’un immeuble. En substituant une portion de la demande en eau par des sources non-traditionnelles (comme les eaux pluviales ou les eaux usées traitées) pour des usages non-potables, ces systèmes pourraient être avantageux pour répondre à des changements dans l’approvisionnement ou dans la demande en eau, voire retarder les besoins d’augmentation de la capacité des systèmes centralisés. Ces systèmes décentralisés sont aussi réputés pour leurs bénéfices socio-environnementaux, comme par exemple dans le cas des infrastructures vertes de gestion des eaux pluviales, qui créent des espaces verts ayant une valeur sociale et environnementale, tout en contribuant à restaurer le cycle hydrologique fortement perturbé par l’urbanisation. » La Pre Bichai collabore d’ailleurs avec l’équipe de la Pre Dorner sur le projet de biorétention à Trois-Rivières afin d’explorer les impacts de l’implantation de tels systèmes à l’échelle d’une ville.

Elle reconnait que si l’on s’attarde aux calculs des coûts unitaires d’approvisionnement, ces petits systèmes décentralisés peuvent sembler peu rentables. Mais il faudrait considérer les gains en résilience, à l’échelle d’un quartier ou d’une municipalité, même si c’est complexe à quantifier. « En outre, il est temps de considérer les bénéfices sociaux et environnementaux de nos ressources en eau, en plus de l’efficacité technique, et de les intégrer dans l’évaluation des coûts et bénéfices économiques à long terme. »

Se pose aussi la question de l’acceptabilité sociale, notamment en ce qui concerne les systèmes alternatifs de réutilisation des eaux usées. « Dans un contexte de stress hydrique évident et prolongé, par exemple comme en Australie à la suite de la sécheresse du Millénaire, les populations et les gouvernements adhèrent plus facilement à l’utilisation de sources d’eau alternatives. Au Québec, le risque de pénurie d’eau n’est pas vraiment perçu, bien qu’il pourrait évoluer si l’on s’attarde, comme l’un de mes étudiants par exemple, à la vulnérabilité projetée des sources d’eau en périodes d’étiage sous les effets des changements globaux. Mais la question de la résilience doit demeurer centrale en gestion des eaux urbaines, car nous ne sommes pas à l’abri d’événements pouvant compromettre l’approvisionnement en eau. Par exemple, la catastrophe du déversement pétrolier de Lac-Mégantic en 2013 avait nécessité la fermeture de prises d’eau potable en aval du déversement. »

Alors, quel système rendrait la population moins vulnérable devant le risque d’une qualité de l’eau dégradée ? Il n’y a pas de réponse absolue à ce jour, souligne la Pre Bichai. « Il faut se méfier des simplifications. La prudence scientifique reste de mise. Puisqu’il y a encore peu de systèmes hybrides dans le monde, et encore moins en contexte québécois, on ne connait pas encore très bien tous les impacts de l’intégration des systèmes alternatifs sur la qualité de l’eau dans les systèmes existants, d’où l’importance de nos recherches. »

Optimiser la sécurité des systèmes de traitement décentralisés

Dominique Claveau-Mallet
La Pre Dominique Claveau-Mallet, Département des génies cicil, géologique et des mines

Au Québec, 15 % des habitations sont raccordées à des systèmes de traitement décentralisés plutôt qu’aux systèmes centraux de distribution. La Pre Dominique Claveau-Mallet, qui consacre ses projets à ces systèmes, confirme les incertitudes soulignées par la Pre Bichai quant à leur sécurité.

« Un grand nombre de facteurs posent des enjeux de contamination des eaux souterraines. Par exemple, si la nappe phréatique monte excessivement, les éléments épurateurs risquent de ne plus fonctionner. Des contaminants peuvent migrer dans les eaux souterraines, des toxines de cyanobactéries comme des contaminants aux effets mal connus, tels que l’azote, les phosphates, ou encore des traces de produits pharmaceutiques. Enfin, il faut aussi tenir compte des scénarios de développement urbain : si la distance entre les puits et les sources potentielles d’éléments pathogènes est réduite, les risques de contamination augmentent. »

Dans le but de pouvoir apporter certaines réponses à ces incertitudes, elle développe en collaboration avec la Pre Bichaï un modèle pour déterminer dans quelles conditions il est préférable de raccorder un quartier au réseau central des eaux urbaines ou d’installer un système décentralisé.

Des modèles pour améliorer la gestion de l’eau douce dans des conditions climatiques changeantes

Les spécialistes de la gestion des eaux se réjouiraient de disposer d’un outil fiable capable de faire une projection des impacts des changements climatiques sur les systèmes de ressources en eau. Pour le moment, la gestion des ressources en eau est souvent basée sur l’hypothèse d’une stationnarité des caractéristiques des systèmes hydriques, telles que la disponibilité de l’eau et les conditions de demande en eau. Or, la validité de cette hypothèse est discutable, en raison des conditions climatiques changeantes. Par conséquent, la projection de caractéristiques des variables climatiques telles que les précipitations et la température, qui sont des facteurs clés nuisant à la performance de la gestion des ressources en eau, s’avère nécessaire.

« Les modèles de circulation générale sont les outils les plus avancés dont nous disposons pour projeter les variables climatiques dans le futur. Cependant, la résolution spatiale de ces modèles est grande, elle dépasse souvent 10000 kilomètres carrés, ce qui réduit la précision des prévisions. De plus, les résultats du modèle ne sont souvent pas fournis à l’échelle temporelle, nécessaire pour certaines applications hydrologiques telles que la conception de systèmes de drainage. Par conséquent, les résultats des modèles climatiques ne peuvent pas être directement utilisés pour comprendre l’impact des changements climatiques sur les systèmes de ressources en eau à de petites échelles spatiales et temporelles », explique Elmira Hassanzadeh, professeure au Département des génies civil, géologique et des mines et membre de GENIE EAU. « Mon objectif est de développer des cadres pour projeter les futures variables climatiques à des échelles spatiales et temporelles pertinentes basées sur les modèles de circulation générale. De plus, je développe différents modèles pour évaluer l’impact des changements climatiques sur les eaux de surface et la demande en eau pour l’irrigation, la production hydroélectrique et la protection de l’environnement. »

La Pre Hassanzadeh travaille fréquemment avec les utilisateurs et les gestionnaires de l’eau. Afin de faciliter l’implication des parties prenantes dans les processus décisionnels, elle a notamment développé des modèles interactifs et conviviaux pour représenter l’impact des changements climatiques sur la qualité et la quantité des ressources en eau douce.

L’intelligence artificielle, surveillante attentive de la qualité de l’eau

Naysan Saran
Naysan Saran, Po 2012, cofondatrice de CANN Forecast

La recherche de solutions pour l’eau de nos villes peut éveiller l’esprit entrepreneurial, comme le montre Naysan Saran, diplômée en 2012 d’un baccalauréat en génie civil de Polytechnique. Devenir entrepreneure, celle-ci n’y aurait jamais pensé. En 2016, elle occupait depuis quatre ans un emploi satisfaisant de programmeuse scientifique à Environnement Canada et pensait bien y poursuivre sa carrière. C’est par jeu qu’elle a décidé de participer au Défi AquaHacking organisé par la Fondation de Gaspé Beaubien et ses partenaires. Dès lors, sa vie a pris une autre direction.

« La compétition demandait de concevoir un outil pour mieux protéger les cours d’eau. Mon équipe et moi avons présenté un modèle d’intelligence artificielle pour prédire la qualité de l’eau des rivières, qui s’est avéré plus sécuritaire que celui utilisé par la ville de Montréal. Celle-ci était tellement intéressée qu’elle nous a proposé un contrat pour développer la solution. Alors, nous n’avons pas eu d’autre choix que de fonder notre entreprise! », s’amuse la diplômée. C’est ainsi qu’est née CANN Forecast, qui emploie aujourd’hui 10 personnes.

Membre d’IVADO et du MILA, l’entreprise collabore actuellement avec plusieurs municipalités. La solution qu’elle leur fournit utilise une intelligence artificielle pour prédire la qualité d’une eau de baignade. « Quand une ville prélève un échantillon d’eau, il lui faut 24 heures pour obtenir le résultat d’analyse. Or, dans ce laps de temps, les conditions peuvent avoir complètement changé. Notre modèle informe en temps réel et sait prendre en compte les marées, les déversements, etc. », mentionne Mme Saran.

L’eau potable, source de défis fédérateurs

Après ce simple aperçu du nombre considérable de projets menés par nos équipes d’experts en eau potable, concluons avec une réflexion de la Pre Michèle Prévost : « Il est encore difficile de percevoir à quel point les changements globaux affrontés par notre planète vont avoir un impact sur les écosystèmes et même sur nos modèles sociaux. Les défis actuels ne sont donc pas que des défis d’ingénieurs, mais de toutes les spécialités scientifiques : chimistes, microbiologistes, sociologues, économistes, etc. Les solutions durables ne peuvent naître que d’une vision globale, d’une combinaison d’expertises multidisciplinaires et d’outils analytiques. Elles nous demanderont beaucoup d’efforts, beaucoup de projets encore. Mais réjouissons-nous : l’ampleur de nos enjeux répond aux vocations de nos étudiants, sans cesse plus nombreux à souhaiter avoir un impact sur le développement humain. »

Source officielle de cet article : ICI

Maria Rodriguez
Maria Rodriguez
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