L’école en réanimation

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L’école en réanimation

Tribune. Depuis le16mars, l’école est, pour le meilleur et pour le pire, au cœur des coronadébats: quelle «continuité pédagogique» quand la présence professorale se désincarne? Comment lutter contre les inégalités sociales quand celle qui est censée en être la tête de proue républicaine lève, dans une solitude subie, toutes les chaises sur les tables? Et aujourd’hui, que penser de sa réouverture annoncée, qu’on nous la dise «progressive» ou «graduée», dans un contexte de pandémie aussi inquiétant qu’inédit?

Alors que jusqu’à la tête même de l’Etat, on interroge la pertinence des politiques à l’œuvre face à cette crise sanitaire, les tenants de l’Education nationale semblent s’absoudre, eux, de tout examen critique en plaçant le salut de l’école dans la seule pérennité de son système: tout se décline au participe présent («vacances apprenantes»), comme si la survie du service public d’éducation, jadis attaqué de toutes parts pour sa lourdeur et son inertie, tirait maintenant sa valeur de sa seule pérennité sereine. Tout se passe comme si l’on décongelait ce bon vieux «mammouth» pluriséculaire, en lui demandant de faire un de ces vieux tours de piste dont il aurait le secret.

Bourdieu ressuscité

Au rang des ressuscités de la crise figure un certain Pierre Bourdieu. C’est en effet un argument bien surprenant qui a présidé, lundi13avril, à l’annonce de la réouverture des crèches, écoles et lycées: les inégalités sont là, et, dans nos quartiers populaires et nos campagnes, certains auraient arrêté d’apprendre ou ne seraient plus en capacité de le faire. Ce sont donc les établissements de ces espaces en déprise qu’il nous faudrait rouvrir avant tous les autres. Ce constat aurait de quoi réjouir s’il ne relevait d’une complète volte-face. Car quelques mois auparavant, c’est ce même tenancier de la reconnaissance de l’école comme lieu de reproduction des inégalités sociales et sa pensée qui étaient enterrés, sans cérémonie, par l’actuel ministre de l’Education nationale et de la Jeunesse: «Il me semble qu’il existe une tendance dans la sociologie française à lire la société à travers le seul prisme des inégalités», déclarait-il, dénonçant sans détour une «sorte de pessimisme de principe».

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Cette reconnaissance tardive des inégalités, qu’on la pense sincère ou non, se construit néanmoins autour d’un dangereux paradoxe: sous prétexte de pallier l’écart qui s’accentue entre les élèves aux conditions matérielles et culturelles favorables, et les autres, on entend ramener prioritairement vers l’école ceux qui sont les plus exposés à la violence sanitaire. Les données scientifiques le confirment: dans leur grande majorité, enfants et adolescents sont porteurs sains et asymptomatiques du virus, aussi ce sont les familles des élèves les plus précarisés, et leurs enseignants a fortiori, qui se retrouveraient fatalement en première ligne face au risque de contamination. Ces élèves exposeraient alors, de façon logique et exponentielle, les plus fragiles parmi les fragiles.
Face à cette cécité sociale miraculeusement guérie, les précautions promises restent, en effet, incroyablement floues: seront-elles soudainement à la hauteur des enjeux qu’exige la réouverture d’établissements qui souffraient déjà de graves défauts sanitaires, comme le rappelaient les élèves d’un lycée de Seine-Saint-Denisdans une récente tribune? Aurons-nous des masques quand nous manquions de savon? Bourdieu s’invitera-t-il aussi aux toilettes?

DrNumérique

L’école, aussi meurtrie soit-elle, avait pourtant à son chevet un médecin prometteur en l’avatar du sacro-saint Numérique. Si un semblant de lien, il faut le reconnaître, a pu se maintenir et survivre pendant la pandémie par cet intermédiaire, la «fracture numérique» désormais pleinement reconnue aura mis en lumière un constat incontournable: être exclu du numérique, c’est être placé aux marges de l’ordre social, puisque en sont précisément exclus ceux que l’Etat avait déjà repoussés vers ses périphéries. Mais face à la mort du mythe du «numérique démocratique», dont les laissés-pour-compte excèdent sensiblement les «5à8%» timidement annoncés par le ministre, certaines réactions ont de quoi surprendre et inquiéter.
Certaines voix, que l’on peut deviner plus fortes dans les mois à venir, s’élèvent en effet encore pour un «plus de numérique». La preuve en serait faite, à bien y penser: face à aux tâtonnements du mammouth, et dans la perspective d’une pandémie d’ampleur semblable, l’horizon d’un enseignement purement distanciel, la modernisation massive des équipements et des pratiques pédagogiques ne seraient-ils pas le remède idéal? Ces arguments mortifères, sous couvert de décloisonner l’école, ne font que la livrer aux logiques libérales qui affaiblissent durement notre pacte social en nourrissant les inégalités qu’elles prétendent essayer de gommer.

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Ce qu’il faut espérer, bien au contraire, c’est que les palliatifs du DrNumérique révèlent toute la pertinence de l’humaine pédagogie, dans ses lenteurs onéreuses et ses complexités, dans les corps et les idées qu’elle confronte. Il faut souhaiter que cette vérité se manifeste avec un éclat inédit aux yeux des gouvernants, qui rétropédalent aujourd’hui et s’en remettent au dévouement des personnels éducatifs mal rémunérés; qu’elle apparaisse aux parents, qui, confrontés aux difficultés d’assurer un enseignement à domicile, redorent, dans l’intimité, le blason d’une profession malmenée par l’opinion; qu’elle s’impose aux enseignants eux-mêmes, qui mesurent aujourd’hui combien leur métier se vide de sens, dès lors qu’il n’est plus incarné.

Plutôt que de réanimer l’école, réhumanisons-la

Fermée, réduite au distanciel, l’école n’est qu’une version zombifiée d’elle-même; elle ne fait, par perfusions choisies, que contribuer à creuser les inégalités contre lesquelles elle doit activement lutter. Ouverte avec empressement, elle expose paradoxalement ceux à qui l’Etat doit la protection la plus grande à des risques sanitaires pour le moins inconsidérés. Plutôt que de réanimer l’école à la hâte, ne faudrait-il donc pas faire de ce temps suspendu le moment d’une reconquête profonde?
Reconquête par le nombre, d’abord: aux sirènes budgétaires du «tout-numérique», il nous faut opposer, avec une légitimité retrouvée, les moyens humains et structurels. Enseignants, personnels de vie scolaire, infirmiers et psychologues –qui font cruellement défaut dans un département comme la Seine-Saint-Denis–, rénovation des locaux et espaces sanitaires sont autant de réponses, tout sauf nouvelles, qui doivent être celles des investissements attendus pour le monde éducatif de l’après. Ils avaient l’avantage non négligeable de déjà manquer dans celui d’avant. Qui sait, le fantôme maintenant audible de Bourdieu inspirera-t-il peut-être un plan réellement ambitieux pour l’éducation prioritaire, laissée en friche depuis maintenant trois ans?
Ce temps à conquérir, c’est précisément celui que nous voulons moins compressible depuis des années déjà. Rogné ces derniers mois par des réformes trop nombreuses et iniques, il était déjà le lieu d’une lutte enseignante d’une force historique. C’est le temps qui permettra de panser et d’accueillir celles et ceux de nos élèves qui auront été atteints, de près ou de loin, par la pandémie, et ce au-delà de toute course aux programmes ou aux examens nationaux. C’est celui du contact retrouvé entre enseignants et personnels, autour de traumatismes psychologiques potentiellement lourds. C’est peut-être, plus encore, et en définitive, le temps paradoxal de l’interruption qui, d’abord vécue comme imposée ou arbitraire, doit nous rappeler que l’école peut, elle aussi, manquer. Que sa véritable absence révèle certes ses faiblesses, mais consacre surtout son utilité sociale. Que l’école peut faire le choix courageux de s’arrêter pleinement pour ne revenir qu’en septembre, riche de ses propres enseignements face à la crise, plus humaine et plus égalitaire.

Source du post: liberation.fr

Maria Rodriguez
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