Eglise au cœur d’une épidémie : conflits Eglise-Etat au Congo belge

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La première
vague de violence coloniale a ainsi empêché les Africains de continuer leur
travail d’aménagement des paysages qui visait à tenir à distance
toute végétation qui abritait la mouche tsé-tsé, un vecteur clef dans la
propagation de la maladie du sommeil. Alors que la maladie ravageait une grande
partie de l’Afrique centrale et orientale, Roelens a commencé à créer un réseau
de missions catholiques qu’il décrira plus tard comme une « République » avec
lui-même pour « président ».

Roelens
voulait créer un régime théocratique dans le sud-est du Congo pour contrer ce
qu’il considérait comme une marée montante de la laïcité dans l’Europe de la
fin du siècle. Une épidémie de maladie du sommeil, cependant, a largement
affecté ses plans.

De nombreux
Africains mouraient de la maladie et il ne semblait pas y avoir de fin à l’horizon.
Ironiquement, les mêmes forces coloniales qui ont facilité la propagation de la
maladie du sommeil ont commencé à la combattre de diverses manières en
introduisant des mesures dictées d’en haut comme par exemple des cordons
sanitaires autour des zones infectées.

Mais ces
mesures, bien que généralement efficaces, ont mis longtemps à fonctionner.
Entre-temps, Roelens et les Pères Blancs ont été contraints de trouver des
solutions de rechange. Ils ont abandonné les missions éloignées et infectées,
comme celle appelée Vieux Kasongo et en ont trouvé d’autres, comme Sola, qui
étaient n’étaient pas atteintes par la maladie.

Afin de
lutter contre cette maladie cauchemardesque et d’autres maladies locales
graves, Roelens, avec sa société missionnaire, les Pères Blancs, a construit
une série de dispensaires et, dans certains cas, d’hôpitaux dans ce qui est
maintenant la province du Tanganyika, dans le sud-est du Congo. Alors que ces
installations irritaient les anciens qui auparavant contrôlaient les pratiques de
guérison, de nombreux Africains ont commencé à demander de l’aide aux Pères
Blancs lorsqu’ils étaient malades.

Les
installations médicales, ainsi que les établissements d’enseignement,
signifiaient que la « république » de Roelens grandissait rapidement et
d’une manière qui éclipsait l’État colonial belge. En plus de la présence
catholique substantielle au Tanganyika, Roelens a été rejoint par un autre
missionnaire belge, Emilio Callewaert, de la Congrégation du Saint-Esprit (Spiritains).
Comme Roelens, Callewaert a également construit une infrastructure considérable
à côté de celle des Pères Blancs.

En revanche,
l’État colonial belge n’avait qu’une présence inégale au Tanganyika. Alors que
la terre y était fertile et sera utilisée plus tard pour cultiver du coton, il
y avait peu de minéraux ce qui expliquait pourquoi les responsables coloniaux
et de ceux des compagnies se sont concentrés ailleurs. L’absence d’une présence
étatique laïque a permis à l’Église de se développer considérablement.

De nombreux
chercheurs ont suggéré que cette présence substantielle de missions ne posait
pas de problème à l’administration coloniale belge, car l’Église était l’un de
ses principaux alliés. Mais mon nouveau livre, Church, State, and Colonialism
in Southeastern Congo
, soutient le contraire.

Complétant le
travail des historiens qui ont vu des fissures dans la relation Église-État,
mon livre examine les réseaux que Roelens et Callewaert ont mis en place
pendant une grande partie de la période de domination belge dans le sud-est du
Congo. Compte tenu de l’étendue de ses infrastructures, l’Église pouvait
souvent obtenir ce qu’elle voulait même lorsque ses décisions étaient
directement en conflit avec celles des fonctionnaires de l’État.

Des désaccords
entre l’Église et l’État se sont produits sur un certain nombre de questions.
Par exemple, l’Église s’est étendue sur des terres que l’État voulait délimiter
pour un chef dans un territoire appelé Kongolo. De même, l’Église appliquait
ses propres codes juridiques à la fois dans ses différentes missions voire en
dehors. Parfois ceux-ci enfreignaient directement le droit colonial.

Les relations
entre l’Église et l’État se sont améliorées après la Seconde Guerre mondiale,
lorsque les souvenirs du rêve de Roelens d’une entité politique distincte de
l’Église avaient disparu. De plus, l’administration savait qu’elle avait besoin
des ressources de l’Église pour mener à bien son plan décennal (1949-1959) qui
visait à exploiter plus intensivement les ressources congolaises.

L’Eglise a
mené ses propres campagnes d’alphabétisation qui ont constitué une première
étape pour les efforts de l’État envers la formation des experts agricoles et
médicaux africains dans des structures spécialisées. La prolifération des
hôpitaux à cette époque en particulier a contribué à limiter sévèrement la
maladie du sommeil. L’État savait également que l’Église avait une expertise dans
les communautés très rurales qu’il craignait tant après l’éclatement de divers
mouvements rebelles, comme Kitawala, au début de la période coloniale.

À la fin de
la période coloniale, l’État savait qu’il avait besoin de l’Église et l’Église
savait qu’elle devait coopérer davantage avec les autorités après qu’une grande
partie de son autonomie avait été réduite de facto par l’expansion de
l’État dans le cadre du plan décennal.

Mais mon
livre soutient que la distinction entre l’Église et l’État colonial belge a été
révélée au grand jour par la décolonisation.

L’Église a
promu de nombreux Africains à des postes de responsabilité au cours des années
1960 et 1970. Et elle est également restée sur place, même si elle a perdu de
nombreux missionnaires à cause de la violence de ces années. Pourtant, l’État
colonial est parti. L’administration et l’Église ont donc toujours eu des
programmes différents et parfois concurrents, malgré la collaboration dans
laquelle elles se sont engagées. En fait, je soutiens que l’Église et l’État
sont entrés dans une forme de collaboration compétitive.

Aujourd’hui,
alors que le coronavirus devient de plus en plus un facteur à prendre en compte
dans la vie quotidienne des Congolais, les ressources de l’Église seront
à nouveau vitales. Et, tout comme au début du XXe siècle, les ressources de
l’État, en particulier dans les régions de l’arrière-pays du Congo, seront
largement éclipsées par celles de l’Église. Bien que l’Église et l’État
congolais se soient affrontés sur un certain nombre de questions au cours de la
période post-indépendance, ils devront trouver des moyens de coopérer
efficacement si le défi de Covid-19 doit être relevé. Et il est dans l’intérêt
de tous qu’ils le fassent.

Carving out a Church ‘Republic’ in the
Midst of an Epidemic: Church-State Conflicts in the Belgian Congo

Well before the
current Coronavirus crisis took hold, a Belgian missionary called Victor
Roelens went to Central Africa to establish a network of missions in the midst
of an epidemic of Sleeping Sickness that had broken out at the turn of the
twentieth century. This debilitating and often fatal disease spread across much
of Africa after invading European-led armies forced many African peoples from
their villages.

A wave of
colonial violence had stopped Africans beating back the very bushes that
harboured the Teste Fly; a key vector in the spread of Sleeping Sickness. While
the disease ravaged much of Central and Eastern Africa, Roelens began to carve
out a network of Catholic mission stations that he would later describe as a
‘Republic’ with himself as its ‘President.’

Roelens
wanted to create a theocratic polity in south-eastern Congo as a counter to
what he saw as a rising tide of secularism in fin-de-siècle Europe. An epidemic of Sleeping Sickness, however,
was severely impacting his plans.

Many
Africans were dying of the disease and there seemed to be no end in sight.
Ironically, the same colonial forces that facilitated the spread of Sleeping
Sickness started to combat it in various top-down ways, such as introducing
cordon sanitaires around infected areas.

But these
measures, while usually effective, took a long time to work. In the meantime,
Roelens and the White Fathers were forced to work around the disease. They
abandoned out-stations, such as one called Old Kasongo, when they became
infected and found others, such as Sola, which were free of the disease.

In an effort
to battle this nightmarish disease as well as other serious local ailments,
Roelens, together with his mission society, the White Fathers, built a range of
pharmacies and, in some cases, hospitals in what is now the Tanganyika province,
in south-eastern Congo. While these facilities angered elders, who had
previously controlled healing practices, Africans started to come to the White
Fathers for help when they were ill.

Medical
facilities, along with educational ones, meant that Roelens’ ‘republic’ was
growing apace and in a way that overshadowed the Belgian colonial state. Adding
to the substantive Catholic presence in Tanganyika, Roelens was joined by
another Belgian missionary, Emilio Callewaert, from another congregation, the
Holy Ghost Fathers (Spirtans). Like Roelens, Callewaert also built up a
considerable infrastructure next to that of the White Fathers.

In contrast,
the Belgian colonial state only had a patchy presence in Tanganyika. While the
land there was fertile, and was used to grow cotton later on, there were few
minerals and so colonial and company officials concentrated themselves elsewhere.
The lack of a secular state presence allowed the Church to grow substantially.

Many
scholars suggested that this substantive mission presence was not a problem for
the Belgian colonial administration since the Church was one of its key allies.
But, my new book, Church, State, and
Colonialism in Southeastern Congo
, argues otherwise.

Complementing
the work of historians who have seen fissures in the Church-state relationship,
my book examines the networks Roelens and Callewaert set up over the much of
the period of Belgian rule in south-eastern Congo. Given the reach of its
infrastructure, the Church could often get its way even when its agenda directly
clashed with that of state officials.

Church-state
disagreements happened over a number of issues. The Church expanded onto lands
the state wanted to demarcate for a chief in a territory called Kongolo, for
example. Likewise, the Church operated its own legal codes both in its
out-stations and even outside them – and sometimes these directly contravened
colonial law.

The
Church-state relationship improved after the Second World War, when memories of
Roelens’ dream of a separate Church polity had rescinded. What is more, the
administration knew it needed Church resources to propel its Ten Year Plan
(1949-1959) to more intensively exploit Congolese resources.

Church
education in literacy and numeracy were the first steps towards the state’s own
efforts to train African agricultural and medical experts in specialist
facilities. The proliferation of hospitals in this era in particular helped to
severely constrain Sleeping Sickness. The state also knew the Church had
expertise on very rural communities that it so feared after a variety of rebel movements,
such as Kitawala, had broken out in the early colonial period.

In the late
colonial period, the state knew it needed the Church and the Church knew it
needed to cooperate more with officials after much of its de facto autonomy had been curtailed by the expansion of the state
under the Ten Year Plan.

But, my book
argues that the distinction between the Church and the Belgian colonial state
was exposed by decolonisation.

The Church
promoted many Africans to top positions during the 1960s and the 1970s. And it also
stayed put – albeit losing many missionaries to violence. Yet the colonial
state left. The administration and the Church had always had different and at
times competing agendas, therefore, despite the collaboration that they engaged
in. In fact, I argue the Church and state entered into a form of competitive
collaboration.

Today, as
Coronavirus becomes more of a factor in the everyday lives of the Congolese,
the Church’s resources will again be vital. And, just as in the early twentieth
century, the state’s resources, particularly in the Congo’s hinterland regions,
will be vastly overshadowed by those of the Church. While the Church and the
Congolese state have clashed over a number of issues in the post-independence
period, they will have to find ways to co-operate effectively if the challenge
of Covid-19 is to be met. And it is in everyone’s interest that they do so.

Source du post: liberation.fr

Maria Rodriguez
Maria Rodriguez
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