Entre Etat etcollectivités, une guerre à visage masqué

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Entre Etat etcollectivités, une guerre à visage masqué

La région Auvergne-Rhône-Alpes en a promis 9millions à ses habitants ; le département de la Vendée 850 000 pour ses résidents ; la Métropole de Lyon 2millions… Lavables et réutilisables, souvent produits en France, ces masques en tissu seront fournis dans les prochaines semaines aux particuliers. «J’en ai commandé unmillion, en activant les filières locales, annonce le maire de Montpellier, Philippe Saurel. On en distribuera deux par personnes, enprenant garde à éviter les détournements.» Pour sa part, Anne Hidalgo a promis dimanche que 500 000masques «grand public» seraient disponibles pour les Parisiens dès la fin avril, 2millions à lami-mai.

Ces accessoires s’ajoutent aux plusieurs dizaines de millions de masques jetables importés de Chine parles collectivités, régions en tête, etdistribués à leurs agents et aux soignants. S’improviser acheteurs et distributeurs de matériel hygiénique n’était apriori, pas le rôle de ces territoires. Mais beaucoup estiment avoir assuré, en le faisant, un service essentiel à la santé publique, etpallié les carences de l’Etat. «Oui, jeconsidère que je compense les défaillances de l’Etat, poursuit Saurel. Si les maires sont en première ligne, c’est parce qu’il n’y a pas de réponse nationale : une ville chinoise nous a livré des masques, j’attends encore ceux de l’Etat.»

Intermédiaires douteux

Largement partagé, ce discours prend parfois des allures de revanche, sur fond de relations dégradées entre Paris et les collectivités, ou d’opération de communication, à l’approche d’une série d’élections locales (report des municipales ; départementales et régionales en2021). «Moi, je n’ai pas joué l’affrontement avec l’Etat pour faire ma com, alors que j’aurais pu, comme tout le monde…» grogne un président de région. C’est un décret paru le 21 mars qui a permis aux collectivités de mettre en route leurs propres importations – bien que l’Etat se réserve le droit d’en réquisitionner une partie, comme il l’a fait récemment en Bourgogne – Franche-Comté. La démarche, sur le plan commercial, a révélé son lot de pièges. La «guerre des tarmacs» a fait rage en Chine, où des acheteurs américains, surenchérissant, auraient fait main basse sur un lot de masques commandés par la région Ile-de-France. Et les intermédiaires douteux ont afflué vers des élus parfois sans repères.

«Au début on a tâtonné, il y avait une piste turque avec 50millions demasques à acheter d’un coup, mais qui s’est révélée foireuse, raconte leprésident de Provence-Alpes-Côte-d’Azur et de l’association Régions de France, Renaud Muselier. Puis ona été submergé de SMS, de mails d’amis bien placés… Les présidents de région échangeaient entre eux sur un groupe WhatsApp» pour partager bonnes pistes et voies sans issue. Président de la Nouvelle-Aquitaine, Alain Rousset souligne «le rôle du ministre des Affaires étrangères, Jean-Yves LeDrian, dont les relations diplomatiques ont permis d’organiser les escales de ravitaillement des avions-cargos, qui ne peuvent pas faire devols directs entre la Chine et la France».

Partout, les réseaux entrepreneuriaux sont aussi mis à contribution. «Normalement, ce n’est pas du toutnotre métier, on n’avait jamais commandé en Chine, raconte Eric Verlhac, directeur général de l’Association des maires de France (AMF). On a donc joint un groupe international français implanté en Chine, Casino, pour qu’ils prennent contact avec des gens fiables. Ils ont négocié les contrats avec leurs interlocuteurs, nous avons payé à la livraison, et les communes nous rembourseront.» Ancien ministre de l’Industrie, Christian Estrosi met en avant «le bénéfice d’un réseau de relations àl’international et dans le monde scientifique». «On en est déjà à plus de 30 tonnes de matériel acheminé. J’ai devant moi près de huit semaines de commandes, mais je continue à faire des stocks au cas où», ajoute le maire de Nice.

Les masques ne sont pas les seuls produits recherchés. «Blouses, lunettes… J’ai pris tout ce qu’on a pu trouver, témoigne le président de la Normandie, Hervé Morin. Mais je ne fais pas de cadeau : je revends au prix d’achat, je ne peux pas faire passer tout le budget de la région là-dedans.» Ministre de la Cohésion des territoires, Jacqueline Gourault a de nouveau assuré dimanche qu’il n’y avait «pas de compétition entre l’Etat et les collectivités locales. Mais l’Etat est prioritaire».

Certaines collectivités sont prêtes à aller plus loin que l’achat de matériel de protection : la région Grand-Est, l’une des plus durement touchées par l’épidémie, a annoncé qu’elle allait acquérir 3 millions detests sérologiques en vue d’une campagne de dépistage. Un exemple que d’autres hésitent encore à suivre. «Je suis pour le dépistage maximum, mais si je fournis un tel service, il faut qu’il n’y ait aucun problème derrière. Donc je veux d’abord nous sécuriser sur les plans juridique et médical», explique Renaud Muselier. Même hésitation pour Hervé Morin : «Je me pose la question. Mais si je fais ça, financièrement, je ne peux pas faire autre chose. Les collectivités n’ont pas ledroit au déficit, et l’économie est tellement effondrée…»

Fins politiques

Aces initiatives s’ajoutent de lourdes dépenses de soutien à l’économie locale, notamment de la part des régions, et des actions qui bousculent parfois le droit des collectivités. «Tout ce que je fais, cela sort de nos compétences, fait savoir Christian Estrosi à Nice. Quand je contacte le directeur de Sanofi pour qu’on approvisionne les hôpitaux et les pharmacies en Plaquenil [médicament à base d’hydroxychloroquine, ndlr], si le ministre de la Santé veut interdire, il peut ; mais il ne le fait pas. On voit bien que l’Etat est nu et que ses représentants disent : « Oui, c’est hors norme, mais faites quand même ».» En Normandie, «mon équipe me dit : « Attention, on ne respecte pas les règles d’appel d’offres sur les masques. » Je réponds qu’on vienne me chercher, qu’on vienne m’expliquer qu’il faudrait laisser quarantejours de délai», s’emballe Morin.

Tous les élus n’ont pas résisté à la tentation de mettre en scène cette mobilisation, qu’il s’agisse de clamer le nombre de masques commandés, de publier sur les réseaux sociaux les images de leur livraison ou d’énumérer à toute occasion les mesures de soutien aux entreprises. «Que les régions communiquent sur l’économie, c’est normal, c’est dans leurs compétences, note un important élu local. Mais sur d’autres sujets, il s’agit clairement de campagnes de communication.

Quand [le président d’Auvergne-Rhône-Alpes] Laurent Wauquiez annonce une campagne de dépistage dans les Ehpad, il joue les sauveurs sur un domaine pour lequel il n’a ni les moyens, ni la compétence» légale. Mais, plaide Hervé Morin, «ce qu’il faut mesurer, c’est que le président de région est quasiment élu au suffrage universel direct : cela crée une vraie responsabilité».

Ce battage «est de bonne guerre, les régionales sont dans un an», commente un conseiller gouvernemental. L’exécutif, en revanche, n’a pas apprécié les critiques parfois adressées à l’action de l’Etat. D’autant moins que les grandes associations d’élus, dominées par la droite, sont soupçonnées depuis le début du quinquennat d’utiliser la cause des territoires à des fins politiques. «Si certains élus sont dans un bon équilibre, d’autres jouent la concurrence, poursuit ce conseiller.

Est-ce qu’ils veulent jouer à la guerre des masques pour exister, ou exercer pleinement leurs compétences économiques ? Car l’argent dépensé pour acheter du matériel en Chine serait mieux employé en aides pour les entreprises. Ce n’est pas leur boulot d’aller négocier sur un marché très tendu, pour ensuite coller le macaron de la région sur le colis. D’autant que ce sont souvent les mêmes fournisseurs et les mêmes avions que les commandes de l’Etat.»
Les intéressés n’en démordent pourtant pas : ayant démontré dans la crise leur utilité et les entraves à leur action, ils seront fondés à réclamer plus tard de nouvelles marges de manœuvre et des moyens supplémentaires. «Cela nous conforte dans l’idée qu’on défend : ce sont le bloc communal, les acteurs départementaux et régionaux qui sont en capacité d’organiser les services de proximité», juge Eric Verlhac àl’AMF. «Ala sortie de cette crise, il va falloir rentrer dans cette grande loi de décentralisation dont on parle depuis deux ans et demi et qui n’arrive jamais», appuie Christian Estrosi.

Avenir incertain

D’ores et déjà, «le pacte de Cahors, c’est fini», se félicite Renaud Muselier. Adoptée en2017, cette règle budgétaire, qui limitait à1,2 % l’augmentation annuelle des dépenses de fonctionnement des collectivités, a été suspendue par le gouvernement. Mais l’avenir est incertain pour le projet de loi dit «3D», qui prévoit notamment pour les territoires un «droit à la différenciation» dans l’exercice de leurs compétences : «Je crains qu’avec le bouleversement du calendrier parlementaire et électoral, il ait du souci à se faire», confie le président de l’Assemblée des départements de France (ADF), Dominique Bussereau.

«On va en revanche avoir un énorme travail à faire sur la question du financement, poursuit celui-ci. Pour les départements, l’arrêt du marché immobilier va se traduire par un écroulement des droits de mutation, l’une de nos principales ressources. Et leRSA, que nous versons, va exploser. Le temps des négociations n’est pas venu, mais avant l’été on le mettra publiquement sur la table.» Même perspective chez Hervé Morin : «Financièrement, on va tous être super mal l’année prochaine. D’où l’importance qu’on ait des élections municipales, pour que lesmaires et les intercommunalités fassent repartir la commande publique.»

 

Source du post: liberation.fr

Maria Rodriguez
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