2 à 3 m2 par élève : est-ce bien raisonnable de rouvrir les écoles ?

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malgré le coronavirus "le délai, nous arriverons à le tenir, nous retrousserons nos manches", assure le général Georgelin

Tribune. Emmanuel Macron a annoncé la réouverture progressive des écoles, des collèges et des lycées, avec «des règles particulières», à partir du 11 mai. Déjà, les enseignants et leurs syndicats s’inquiètent. A juste titre. Il faudra en effet que ces règles soient vraiment très particulières, totalement inédites même, afin que la fameuse «distanciation sociale» soit assurée. Les établissements scolaires français sont des espaces à risques en situation de crise épidémique. La raison ? Leur géographie, des densités moyennes élevées, des lieux inadaptés, une organisation rigide qui génèrent des pics de promiscuité quotidiens.

En 1880, le Conseil supérieur de l’Instruction publique prévoyait que la surface des salles de classe pour les écoles primaires soit «calculée de façon à assurer à chaque élève un minimum de 1,25 m à 1,50 m». Les normes fixées à la même époque pour la construction et l’aménagement des lycées suggéraient que chaque élève puisse disposer d’environ 1,5 m2 pour étudier. Aujourd’hui les préconisations varient un peu selon les âges, mais en rapportant la taille des salles de classe au nombre d’élèves, on peut grossièrement estimer que la plupart d’entre eux disposent de 2 à 3 m2. C’est cependant une donnée assez théorique et sans doute surévaluée dans la mesure où une partie de l’espace disponible est le plus souvent réservée à l’enseignant, qu’il s’agisse des allées entre les tables ou de la zone proche du tableau. Si comparaison n’est pas raison, on peut quand même se faire une idée de ce que cela signifie en rappelant qu’en France une plage est considérée comme saturée en deçà de 3 m2 par personne ou que les préconisations pour les bureaux collectifs prévoient que chaque travailleur dispose de 10 à 15 m2. Deux à trois mètres carrés au mieux, c’est peu pour des enfants et des adolescents, pendant une journée entière. C’est même ingérable lorsque la consigne est de se tenir à distance des autres.

Des situations de promiscuité

Pour les espaces extérieurs, la situation est tout aussi préoccupante avec des recommandations d’aménagement qui permettent au plus d’atteindre une dizaine de mètres carrés par élève. En réalité, c’est souvent beaucoup moins : 3, 4, 5 m2, sans parler des jours pluvieux durant lesquels ils s’agglutinent sous les espaces couverts, dans les couloirs et les escaliers, sans parler non plus des pauses cigarettes qui voient les lycéens sortir des établissements et se regrouper parfois en des lieux très resserrés.

Ces situations de promiscuité sont amplifiées par l’organisation de l’espace-temps scolaire. Depuis la généralisation de l’enseignement dit simultané au milieu du XIXsiècle, l’école française est pensée autour de la transmission de savoirs d’un·e enseignant·e vers des élèves. Il s’agit de faire classe dans une classe avec une classe. L’usage d’un terme unique pour désigner un enseignement, un lieu et un groupe dit leur étroite solidarité. De cette organisation découle logiquement un modèle dominant d’architecture scolaire même s’il existe de remarquables propositions alternatives. Pour le dire vite, ce modèle repose sur une structure principale faite d’alignements et/ou d’empilements de parallélépipèdes (les salles de classe) reliées par des couloirs et des escaliers. Dans beaucoup d’établissements, ces espaces intermédiaires n’ont guère été pensés. Couloirs et escaliers sont jugés sans importance, ce ne sont que des tuyaux qui relient les lieux de la transmission de savoirs, des intervalles et des parenthèses qui ne font pas partie de l’espace-temps éducatif. Ils sont sonores, généralement sous-dimensionnés, sombres parfois, peu habitables.

Toutes les heures, le système se met en branle : c’est la fin de la classe et la classe sort de la classe. Dans l’enseignement secondaire, on parle d’«interclasse». Toutes les pièces mobiles de la machinerie se mettent en mouvement et les effets cumulés des fortes densités, de l’architecture et de l’organisation de l’espace-temps scolaire se manifestent alors de manière assez brutale : des déplacements massifs d’élèves, des flux de haute intensité qui se croisent à grand-peine, des bousculades, des cris, de la tension… Bref des pratiques spatiales totalement incompatibles avec les exigences de la crise sanitaire. Si les logiques de l’enseignement primaire sont un peu différentes, les effets, moins exacerbés, se ressemblent.

De la réorganisation du temps et de l’espace

Dans la perspective de réouverture des établissements scolaires, le président de la République a mentionné la nécessité d’«organiser différemment le temps et l’espace». Ce sera en effet un impératif mais assurément pas sans risque, sauf à changer radicalement l’organisation des apprentissages ou, plus vraisemblablement pour le court terme de la pandémie, à diminuer drastiquement le nombre d’élèves présents en même temps. Cette réorganisation du temps et de l’espace scolaire qu’appelle de ses vœux Emmanuel Macron pourrait être un beau programme lorsque les lendemains chanteront de nouveau.

Prenons-le au mot, rêvons que les configurations inédites et imposées du joli mois de mai donnent des idées neuves. Ce serait l’occasion de repenser les architectures scolaires, de favoriser les innovations, d’oser d’autres modèles, de sortir des logiques groupales pour penser l’autonomie individuelle, d’organiser autrement les apprentissages, de se préoccuper enfin du bien-être des élèves et des enseignants, de faire des établissements des lieux de vie plutôt que des machines à apprendre.

Source du post: liberation.fr

Maria Rodriguez
Maria Rodriguez
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