Fiorenza Gamba : "La pandémie a révélé notre fragilité"

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Fiorenza Gamba : "La pandémie a révélé notre fragilité"

» Un virus relève surtout de subjectivité, d’émotions, voire d’irrationalités… « , voilà ce que peuvent dire aujourd’hui les chercheurs en sciences sociales, après que les sciences biomédicales ont été adjurées de livrer et vite des réponses précises avec la montée de la pandémie de Covid-19. Questions revenant comme une litanie : Faut-il porter des masques et quand ? Où puis-je me faire tester, y a-t-il déjà un bon traitement, quand aura-t-on un vaccin ?… Aujourd’hui, écrit en un temps record par 26 sociologues, politologues, géographe… et avec » beaucoup d’enthousiasme « , selon Fiorenza Gamba (Université de Genève) qui l’a co-dirigé, l’ouvrage » Covid-19, le regard des sciences sociales » (Editions Seismo, 33 euros) s’essaye à tirer des leçons d’importance de cette crise. Les nombreuses contributions scientifiques, qui vont d’une interrogation générale » Qu’arrive-t-il à nos sociétés ? » à plusieurs analyses particulières passionnantes – » Pandémies et frontières : à la recherche d’un coupable ? « , » Confiner l’illégalité. Le marché du cannabis transformé « , » la crise comme révélateur de la position sociale des personnes âgées etc.- en passant par la » gestion de la santé « , questionnent en retour le rôle des sciences sociales et humaines. Elles sont ici qualifiées de » sciences de l’orientation « . La sociologue Fiorenza Gamba, spécialiste des rituels, a bien voulu répondre à quelques questions de Sciences et Avenir, sur les réactions de la société à la crise sanitaire.

Sciences et Avenir : Vous avez publié cet ouvrage extrêmement rapidement, ce qui est rare dans la recherche, surtout en sciences humaines et sociales. Etiez-vous en colère contre ceux qui disent que ces dernières sont… inutiles ?

Fiorenza Gamba : Non, nous n’étions pas en colère. Même si nous avons bien remarqué une marginalisation des sciences sociales par rapport au rôle des sciences biomédicales, qui ont été censées donner très vite des réponses très précises (prendre tel médicament, observer telle ou telle règle, notamment pendant le confinement etc.). Nous avons décidé de ce projet dès les premiers jours de la pandémie et tous ont répondu avec enthousiasme. Un gros effort pour le mener à bien. On y voit qu’en sciences sociales, notre discours est très différent de celui des sciences dites exactes, il pose plutôt des questions et donne des perspectives. Il ne s’agit pas d’une compétition entre les sciences. Notre rôle est complémentaire.

Vous êtes spécialiste des rituels. Pourquoi ce besoin d’applaudissements des soignants à 20h ?

Les rituels sont des moments qui marquent un passage, un changement, une crise, dit-on généralement. Traditionnellement, ils sont organisés par des institutions ou des experts qui se chargent d’en définir le protocole. Dans notre société actuelle, et ceci n’est pas né avec la pandémie, on observe que ce rôle des institutions ou des experts est mis entre parenthèses. Il y a apparition de » rituels spontanés » qui ont pour rôle, comme les précédents, de donner du sens à nos actes. Trouver du sens à ce qu’on fait, à ce qu’on vit, c’est le problème central dans la vie des êtres humains.

Pourquoi des applaudissements aux fenêtres ?

Il y a un aspect physique dans ces applaudissements, la participation des corps ! Des corps présents par rapport aux corps absents des malades. Dans mon quartier à Genève, très proche d’un hôpital, il y a eu ce rapprochement physique mais aussi symbolique par rapport aux médecins et au personnel soignant. Il était intéressant de voir aux balcons les corps d’inconnus, habitant d’autres bâtiments, des instants qui permettaient de ressentir comme une énergie collective. Une énergie pour faire face à un moment très difficile.

Il semble que chacun puisse interpréter comme il veut ce type de rituel moderne ? Est-ce différent des anciens rituels ?

Oui, c’est un aspect qui caractérise les rituels contemporains. Pendant un rituel traditionnel, le rôle des participants est déjà établi, chacun sait ce qu’il doit accomplir, quel comportement adopter. Dans les rituels contemporains, chacun s’implique de manière très personnelle, et personne n’est obligé de ressentir la même chose que les autres. Le rituel est pratiqué de façon plus ou moins intense, plus ou moins régulière, chacun peut s’exprimer et se soulager par rapport à son vécu personnel.

Auriez-vous d’autres exemples ?

Dans ma ville d’origine, à Turin, en Italie, depuis cinq ou six ans, les élèves de Terminale, lors du dernier jour de l’année scolaire, se retrouvent sur la place centrale de la ville, pour se baigner dans les fontaines. C’est interdit mais pour cette occasion spéciale, c’est toléré ! A Genève, une fête très importante telle » l’Escalade « , à base historique entre Savoyards et Genevois (en 1602, les premiers ont essayé d’envahir la ville des seconds en escaladant ses murailles ndlr) et religieuse (protestants contre catholiques), a beaucoup changé. Même si elle conserve cette partie historique, donc institutionnelle, d’autres formes y ont été incluses : un cortège des enfants, une compétition sportive etc. A Nantes, c’est encore une autre histoire : a été créée cette » Saga des Géants » par un groupe théâtral, ce qui rassemble un monde fou dans les villes où elle se produit, avec une participation spontanée, émotionnelle vraiment surprenante, et sans qu’elle se répète toujours de la même manière.

Lors d’un rituel, on est à la fois acteur et observateur ?

Dans les rituels contemporains tout particulièrement, il n’y a plus de séparation stricte entre les célébrants et les participants. L’important est d’être tous ensemble, qu’il y ait une possibilité de mélange.

Pourquoi écrivez-vous que le numérique est un milieu favorable au rituel ?

Je fais référence à une partie de mes recherches qui remontent à loin et qui portaient sur les rituels de commémoration, de véritables rituels funéraires accomplis dans des cimetières virtuels. Grâce au numérique, spécialement durant la pandémie, des funérailles en streaming ont pu s’instaurer, donnant ainsi la possibilité à de nombreuses personnes, parfois des proches, parfois des inconnus, de faire leur deuil. Nos sociétés modernes ne favorisent pas cette élaboration de la perte. On peut avoir l’impression qu’on n’a pas le droit de souffrir, ou alors seulement pendant quelques jours pour répondre à ce qui constitue un des moments les plus durs dans la vie. Et puis, on retourne au travail. Pour faire face à ces moments difficiles, le numérique favorise la rencontre des états d’esprit, des états d’âme, le partage des émotions que l’on ressent, ainsi que le souvenir.

L’un des co-directeurs avec vous du livre, Toni Ricciardi, écrit qu’il a eu le » sentiment que les médias présentaient les aînés comme responsables de la crise « . Au point qu’on en a entendu certains dire qu’ils étaient peu ou prou prêts à se sacrifier. Et ce, afin qu’on ne procède pas à un confinement et que l’activité économique soit préservée. Est-on là en plein darwinisme social ?

Cet aspect d’auto-stigmatisation dérange. La pression par rapport à cette situation de crise a pu être (peut-être) tellement forte qu’elle engendre des sentiments de culpabilité, de responsabilité ou de stigmatisation – par exemple le Chinois, l’Italien du Nord, et justement les personnes âgées, comment l’a bien décrit l’un de co-directeurs du livre, le professeur Sandro Cattacin (Université de Genève). Il est bien possible que ce genre de propos ait été aussi une sorte d’autocélébration, un moyen d’acquérir de l’importance par rapport au fait même d’être stigmatisé. Nos sociétés contemporaines occidentales n’ont pas réglé l’idée de la vie et de la mort, contrairement aux sociétés traditionnelles. S’est développé le concept » d’amortalité « , une vie humaine sans limite, que l’on a le droit de prolonger. Et ce, que l’on soit adolescent, adulte, handicapé, vulnérable. A l’inverse de ceux qui disaient vouloir se sacrifier, ce qui doit être marginal, s’est surtout posée la question des personnes très âgées dans les maisons de soins. Comment faire pour ne pas les abandonner dans une grande souffrance, comment les protéger alors qu’on ne savait pas bien ce qui allait se passer, lors d’un confinement très dur, en particulier en Italie…

Le livre évoque forcément l’élaboration d’une » mémoire collective » de la catastrophe. Ne vaudrait-il pas mieux l’oublier ?

Le fait de produire une mémoire est toujours lié à l’oubli. Qu’est-ce qu’on retient ? Qu’est-ce qu’on met de côté ? C’est le processus habituel par lequel on produit une histoire. Dans le cas spécifique de la pandémie, les positions peuvent être différentes : oui, c’est bien d’oublier, de revenir à la vie normale, d’être heureux de mener notre vie habituelle, notre vie vivante ! Mais attention, certaines situations ont été si brutales que les laisser de côté, ce ne serait pas de l’oubli mais du refoulement. L’exemple évident est celui des personnes qui ont perdu des proches sans pouvoir les voir, sans pouvoir les accompagner. Cette expérience terriblement violente doit être mise à sa juste place. Il est important que les événements soient mis en ordre. Tout ne sera pas retenu mais je pense qu’il n’est pas possible de tout oublier. Par ailleurs, on ne sait pas ce qui va se passer demain. Est-ce que la crise va revenir ? La mémoire à garder est celle de la connaissance, des pratiques à adopter, car cela peut aider dans le futur.

Les autorités sanitaires continuent d’insister sur la nécessité des masques, des gestes barrières, de la distanciation physique. Or, beaucoup n’ont plus l’air d’écouter…

C’est parce que cette attitude représente la santé, la vie ! En Italie, ceux que j’interroge me disent, parlant du confinement : « C’était horrible » . Et ils ajoutent : « Tu sais, maintenant, c’est obligatoire de porter le masque quand on sort, mais personne ne le met ».

Est-ce de la rébellion ?

Oui, mais aussi de l’épuisement et actuellement de la chaleur, en tout cas les gardiens de la paix, les policiers, les personnes censées veiller au port du masque sont devenus tolérants !

Garder cette mémoire de la crise repose sur trois piliers, selon vous : répétition de rituels de commémoration, un espace physique ou numérique, un réservoir mémoriel. Qu’est-ce que cela signifie ?

Une commémoration, c’est le fait d’instaurer, de manière répétée, un moment où on dit : il y a un an, il y a deux ans etc. ceci est arrivé. Cela ne consiste pas seulement à raconter ce qui s’est passé, mais c’est donner la possibilité de réfléchir et de se demander si les choses ont changé : Est-ce que c’est mieux ? Est-ce que c’est pire ? Traditionnellement, des lieux, des stèles, des plaques, permettent, physiquement, de traduire cette mémoire. Mais il y a aussi des possibilités numériques pour la concrétiser, la visualiser. Aujourd’hui, on n’est pas obligé de construire un mémorial pour les morts afin de se rappeler de la pandémie.

Des journaux se sont déjà essayé à cet exercice. Le New York Times avec sa Une égrenant des morts du coronavirus, et aussi le journal italien l’Echo de Bergame…

Oui, c’est une commémoration, un hommage aux disparus. L’initiative de ce journal local de Bergame a été vraiment exceptionnelle. Dans la version en ligne, il a donné la possibilité, non seulement d’écrire le nom de la personne disparue mais grâce à des liens, de poster une photo, d’écrire un petit mot, en clair, de s’exprimer. C’est important pour les proches mais aussi pour toute la communauté de Bergame, qui a beaucoup souffert. Ces témoignages existent, on peut aller les voir, les faire revenir quand on en ressent le besoin…

A Paris, après les attentats terroristes de l’année 2015, les gens ont disposé des fleurs, des bougies, des poèmes sur certaines places ou devant les cafés où avaient eu lieu les assassinats. Or, certaines critiques se sont élevées pour dire que ces manifestations n’étaient que de la sensiblerie infantile…

Cela montre les contradictions d’une société. Les rituels sont une manière d’exprimer de façon évidente dans le contexte public, des sentiments, des émotions. C’est accomplir des tâches ou des gestes fortement symboliques. A l’opposé, une partie de notre société refuse l’expression de ces émotions, et considère qu’on ne doit pas montrer cette faiblesse. De fait, avoir des initiatives, une expression libre, montrer ses émotions, peut inquiéter. Certains alors se demandent si ces dernières pourront être contenues et jusqu’où cela peut aller…

Qu’est-ce qu’un » réservoir mémoriel « , sachant que personne n’aura vécu la crise exactement de la même manière ? Est-ce nécessaire pour éviter des dissensions ultérieures ?

Dans la construction de la mémoire des événements, des choses différentes sont retenues selon les groupes, il n’y a pas une mémoire unique. Je vais prendre l’exemple le plus extrême de la théorie négationniste de la Shoah. Ces négationnistes, volontairement, ne retiennent pas certains faits qui ont pourtant eu lieu. Quand je parle de réservoir mémoriel et de mémoire collective, je fais référence au concept de Maurice Halbwachs (auteur de » Les cadres sociaux de la mémoire » ndlr). La mémoire collective est quelque chose de vivant, élaboré par des individus dans un espace défini et à un certain moment, et qui renvoie à tout ce groupe d’individus. Les expériences peuvent effectivement être différentes entre des groupes différents. La pandémie étant globale, on peut imaginer qu’il y a à la fois une mémoire collective et globale et aussi une mémoire très différente d’un pays à un autre. Sans vouloir tout ramener à ma propre personne, je peux dire que je l’ai vécu. A Genève, l’aspect tragique a été bien moins fort qu’en Italie. Alors qu’ici, il n’y avait que peu d’obligations, surtout des conseils donnés à des citoyens responsables, je faisais en même temps l’expérience de ma famille en Italie, où la surveillance d’un confinement très strict s’effectuait par la police, parfois avec des effets spectaculaires, comme l’usage des drones et des hélicoptères.

Et dans votre milieu académique ? Est-ce que ce livre est déjà un élément de mémoire ?

Je suis en train de réfléchir avec mes collègues au moyen de ne pas perdre cette expérience. Nous pourrions faire dans quelque temps, peut-être l’année prochaine, une exposition où chaque spécialiste présenterait l’aspect de la crise qu’il a trouvé important. On dédiera une section de l’exposition aux objets et aux symboles de la pandémie : le masque, le flacon de gel hydroalcoolique, les gants, les affiches, les marques de distanciation… des choses très banales et anodines et pourtant…

Outre les objets, certains mots sont devenus très symboliques de la crise. Distance sociale, confinement…

Dans cette situation d’urgence où on s’est retrouvé, des mots ont parfois été retenus sans réelle réflexion. Il n’est pas sans conséquence d’adopter certains mots pour décrire la réalité, qui peuvent faire ressentir un vrai malaise. Ainsi, l’expression » distance sociale » est un terme très violent. Dire qu’on est obligé de garder une distance sociale fait entrer dans un imaginaire de suspicion, de refus de l’autre. Cela aurait été autre chose de dire » distance physique » (à noter qu’en France, les termes ont été utilisés successivement dans la parole officielle ndlr) ou même distance de sécurité. Nous connaissons bien cette expression de distance sociale dans nos sciences, où elle a été explorée par l’anthropologue Edward Hall – on appelle cela les études de proxémie. Comme l’explique dans le livre le professeur de géographie Bernard Debarbieux (Université de Genève), pour Hall, la distance sociale est une des mesures spatiales en fonction desquelles les êtres humains ajustent leur comportement et leur communication. Il en a montré les différentes facettes, culturelles et sociales. Selon les cultures, ce ne seront pas exactement les mêmes distances que l’on considèrera comme intime, personnelle, en-deçà de la distance sociale voire la distance publique, encore plus grande. Je n’aime pas, par exemple, que quelqu’un se colle à moi dans l’autobus ou dans un magasin, même hors contexte de pandémie, c’est trop intime. Quant au terme de confinement, on peut se dire que son choix en français, est un peu curieux, comme le souligne Bernard Debarbieux, parce que ce mot se réfère à l’origine au terme de » confins « , c’est-à-dire aux marges. Il aurait peut-être mieux valu parler de cloisonnement, pour évoquer les barrières permettant de se protéger et protéger les autres du virus. Les autres langues évoquent en effet des barrières, une fermeture, un isolement, ou le fait d’être contenu à l’intérieur de quelque chose, comme le » lockdown » anglais, le » contenimento » italien ou le » Eindämmung » allemand. En Italie, ce fut assez bizarre car le terme de » contenimento » était utilisé dans les documents officiels mais les médias disaient plutôt lockdown. Parfois, revenait l’archaïque » quarantena « .

Finalement, quelles sont les leçons que vous tirez de cette crise – qui n’est d’ailleurs pas encore finie.

La pandémie est devenue comme un atelier permettant de tester jusqu’à quel point la liberté et la vie privée sont des valeurs majeures. Le politologue allemand Christopher Daase a très justement dit qu' »il n’y a pas de sûreté sans liberté ». Et c’est ce à quoi il faut faire attention quand on conçoit, par exemple, des applications (appli pour les smartphones ndlr) capables de faire un traçage des gens. Garantir la sûreté, c’est très important, mais ni la liberté personnelle ni les droits ne doivent disparaître. On ne saurait prendre la Chine comme modèle. C’est tout un champ de réflexion que la pandémie a ouvert.

Est-ce que le mot clé est incertitude ? Vivre, agir, gouverner en période d’incertitude…

La pandémie a mis en évidence qu’on doit s’entraîner à gérer l’incertitude, mais celle-ci caractérise les sociétés humaines, elle fait partie de la vie et on peut faire face, avec l’aide de la science, des rituels, du sens commun… Ce qui me semble encore plus important, c’est la fragilité révélée par la pandémie. Notre vie habituelle peut être totalement bouleversée en un instant. Et cette fragilité concerne tout le monde, pas seulement les personnes âgées, les enfants ou les catégories dites vulnérables. Cela me donne à moi, en tant que sociologue, l’occasion de réfléchir sur ce que signifie » vivre de manière fragile « . Nous, êtres humains fragiles, vivant dans une société fragile… Il suffit maintenant de penser aux problèmes de l’environnement, encore d’autres fragilités.

Source de cet article : Sciences

Roberta Flores
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