François Ruffin : « Macron a géré la crise du coronavirus avec des mesures policières »

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François Ruffin, député LFI de la Somme, le 15 mai 2019. — CHRISTOPHE SAIDI/SIPA
    • Confiné, François Ruffin a interrogé des Français sur les impacts de la crise du coronavirus dans les secteurs de la santé, de la distribution, de l’industrie, de l’écologie.

 

    • Le député de la Somme en a tiré un livre, Leur folie, nos vies, dans lequel il critique durement la gestion de la crise par Emmanuel Macron et son gouvernement.

 

    • L’insoumis esquisse aussi des propositions politiques pour bâtir «le monde d’après».

 

Pendant le confinement, François Ruffin a élaboré, dans sa cuisine, une sorte de journal de la crise du
coronavirus. Ecoutant et interrogeant des soignants, des caissières, des ouvriers, des écologistes et des philosophes, il a consigné leurs échanges, et formulé ses propositions pour «le monde d’après», qu’il souhaite résolument écologique et social. Le résultat est un livre, qui sort ce mercredi en librairie, Leur folie, nos vies (
Les liens qui libèrent). Le reporter-député
insoumis a répondu aux questions de 20 Minutes mardi.

Le titre de votre livre vient d’un discours d’Emmanuel Macron:«Déléguer notre alimentation, notre protection, notre capacité à soigner, notre cadre de vie, au fond, à d’autres est une folie». Que mettez-vous derrière ce mot?

Ce mot était dans le discours de Macron, et il était déjà dans le discours de Sarkozy en 2008 quand la bulle financière a explosé. C’est la folie de délocaliser nos productions à l’autre bout du monde, la folie du tout-marché. Mais la folie des folies, c’est de continuer à appuyer sur l’accélérateur de la croissance, de la concurrence et de la mondialisation, alors qu’on sait qu’on fonce droit dans le mur de la crise écologique.

Ceux qui, depuis des décennies, ne veulent pas délocaliser, refusent que la santé devienne un marché, étaient normalement taxés de fous. Mais ne juger que par l’austérité, le déficit ou la comptabilité, c’est une forme de folie. Il y a une inversion intéressante avec cette crise, une émergence temporaire de la vérité.

Cette crise est une chance selon vous, pour changer de modèle. En 2008 pourtant, après la crise des subprimes, vous écrivez que rien n’a changé. Pourquoi cela serait-il différent cette fois?

Ça dépend de nous. Une crise est ce que les hommes en font. Celle de 1929 a donné le nazisme en Allemagne, le New Deal aux Etats-Unis et le Front populaire en France. Cette crise, soit elle est un accélérateur d’injustices, de cauchemars orwelliens avec des drones dans notre jardin, des masques, de la distanciation, soit elle nous permet de changer de direction, si on le décide.

Aujourd’hui, les forces de l’argent veulent que ça continue comme avant, qu’on revienne à l’avant, et même pire qu’avant. Face à cette folie, il faut que des forces humanistes se mettent en branle pour qu’on ne livre pas un monde terrifiant à nos enfants.

Les députés et sénateur se sont accordés mardi sur nouvelles adaptations du droit du travail. Le monde d’après ne sera-t-il pas encore plus éloigné de vos espoirs?

Ça peut être un accélérateur du pire. On nous dit qu’il faut relancer, rebondir, travailler plus, produire plus, consommer plus, comme le hamster dans une cage, alors que ça n’a pas de sens. Il faut sortir le hamster de la cage, et substituer une économie des désirs à une économie des besoins. Aujourd’hui, les industriels et les publicitaires orientent l’économie. Mais de quoi avons-nous besoin?D’aliments, de vêtements, de médicaments. C’est ça que nous devons produire.

Les gens aux commandes de notre pays ne dirigent pas, car ils sont habités par l’idéologie de la main invisible du marché. Mais celle-ci ne fabrique ni masques, ni surblouses, elle ne se concentre pas sur les besoins essentiels du pays. Donc il faut une économie dirigée, ça ne veut pas dire nationalisée, mais avec des objectifs fixés aux entreprises.

 

On nous dit qu’il faut relancer, rebondir, travailler plus, produire plus, consommer plus, comme le hamster dans une cage (…) Aujourd’hui, les forces de l’argent veulent que ça continue comme avant, qu’on revienne à l’avant, et même pire qu’avant.

 

Concrètement, cela veut dire fixer des contraintes aux entreprises?

Oui, et orienter les efforts, les capitaux et les savoir-faire principalement dans trois secteurs:l’agriculture, qu’il faut relocaliser et déchimiser, le bâtiment et la rénovation énergétique, et les métiers du lien et du soin, c’est-à-dire les soignants, les profs, les auxilaires de vie, assistantes maternelles…

Que devrait-on arrêter de produire selon vous?

J’ai une liste!Le décapsuleur qui envoie des notifications sur les réseaux sociaux quand vous ouvrez une bière. Pourquoi pas le sèche-linge?J’échangeais avec les gens de l’usineWhirlpool à Amiens, ils étaient d’accord pour dire qu’on peut s’en passer. Est-ce que la 5G doit être l’une de nos priorités?On ne doit pas produire pour produire, on doit produire ce qui est utile à nos vies.

Et qui déciderait ce qui est utile?

Il faudrait des assemblées dans les entreprises, et surtout les multinationales, avec les directions, les travailleurs, mais aussi des représentants des consommateurs, des habitants du quartier, des associations écologistes…

Vous défendez le protectionnisme économique. Mais n’est-ce pas risquer des représailles économiques, et des pénuries étant donné notre dépendance aux importations?

Les taxes douanières et les quotas d’importation ont été utilisés pendant des décennies pour réguler la folie du marché. En Picardie, on est incapables de construire des masques et des surblouses alors qu’on a bâti nos cathédrales grâce à notre empire textile, qui s’est cassé la figure dès les années 1970 quand on a délocalisé cette industrie. C’est une pure folie!Si on veut faire revenir une partie de la production en France, il faut mettre en place des quotas d’importation.

Quelle est la bonne échelle selon vous, nationale ou européenne?

Je souhaiterais que ça soit au niveau européen, même s’il y a déjà une concurrence intra-européenne non négligeable. Je suis très, très sceptique sur le fait que les 27 pays de l’Union européenne s’accordent pour changer leur fusil d’épaule. Il y a des moments dans l’Histoire où des nations doivent porter le fer, faire un pas en avant. Je suis sûr que si l’on prend des décisions hétérodoxes sur le plan économique, d’autres pays nous suivront, comme l’Espagne, la Grèce, l’Italie, le Portugal…

Le protectionnisme national n’est pas compatible avec les traités européens.

Il y a une désobéissance nécessaire. De toute façon, les traités européens nous interdisent tout.

On balance 750milliards, mais pour faire quoi?Si c’est la main invisible du marché qui décide, ces sous n’iront ni dans une agriculture locale, ni dans la rénovation énergétique du bâtiment, ni dans la revalorisation des salaires des soignants ou l’écologie. C’est pour cela que je suis dirigiste, et favorable à un effort de guerre climatique.

 

Il y a une désobéissance nécessaire. De toute façon, les traités européens nous interdisent tout.

 

Vous souhaitez préparer la «bataille d’après», à travers un mouvement populaire. Mais le confinement a pu accentuer le repli sur soi, et les défaillances de l’Etat ont incité les citoyens à se débrouiller eux-mêmes, pour les masques par exemple.

La dynamique générale de la société, c’est l’atomisation, l’individualisation, c’est vrai. Mais on peut espérer que cette crise soit un temps pour nous ressaisir. Je vois bien que le chemin est rude. Je craignais que post-confinement, les gens hésitent à manifester, or ça reprend. Je pense qu’il y a dans notre société une colère latente. Quel chemin d’expression va-t-elle trouver?

Qu’attendez-vous du plan pour l’hôpital, qui doit être présenté cet été?

J’ai visité l’hôpital de Saint-Nazaire, où la médecin-cheffe m’a dit:« Avant, quand j’arrivais au travail, je me demandais comment allaient mes patients. Maintenant, je me demande qui je vais faire sortir.» Pour que les soignants puissent faire leur travail correctement, il faut sortir de la logique comptable. Il estégalement manifeste qu’ils sont sous-payés par rapport à d’autres pays d’Europe.Et il faut supprimer les agences régionales de santé, qui sont des nids à tableaux Excel.

Vous dénoncez un «gouffre» entre l’héroïsation des soignants et des travailleurs en seconde ligne de cette crise dans les discours, et la reconnaissance réelle de leur travail. Que souhaitez-vous pour eux?

On a cassé ces métiers de caissières, d’auxiliaires de vie, de femmes de ménage, d’assistantes maternelles, sur le plan des revenus et des horaires, en leur donnant des petites tranches de boulot le matin, en fin de journée, la nuit. L’utilité sociale de ces professions est aujourd’hui démontrée. Il faut donc relever leurs salaires et leur donner un statut. Par exemple, il faut compter dans leur temps de travail du temps de trajet, de formation, et pas seulement les faire pointer.

Si on laisse faire le marché, demain ce sera le tout-drive, le tout-Amazon, et les caissières seront remplacées par des caisses automatiques. Est-ce que c’est ça qu’on veut?Si on considère que les caissières amènent de l’humain dans les supermarchés, on peut créer une taxe sur les caisses automatiques. Une taxe sur le mètre carré logistique peut contribuer à faire reculer les Amazon et grandir les commerces de proximité.

Comment mettre en œuvre les propositions que vous formulez dans ce livre. Par la rue?Par les urnes?

Il faut les deux. Si on a que la rue, c’est Mai-68, et que les urnes, c’est mai1981. Dans les deux cas, on a été hémiplégiques.

Pour gagner dans les urnes, il faudrait une alliance à gauche, voire avec les écologistes. Jusqu’à présent l’alliance n’a pas eu lieu.

Le problème, c’est la présidentielle, c’est un obstacle. Il y a une tête, et le reste, c’est derrière. On voit bien le problème que ça nous pose, c’est indéniable.

Ça vous semble impossible d’unir la gauche et les Verts en 2022?

Je lancerai des appels. Mais il faut un appel d’air en dehors des partis venant d’en bas. On verra bien ce qui se passe d’ici 2022, car on est dans une période politique très instable, et Emmanuel Macron en est l’une des preuves.

Il a promis de «se réinventer»…

C’est au pied du mur qu’on voit le maçon, et pour l’instant je ne vois rien.

Et les 110milliards débloqués par le gouvernement pour faire face à cette crise?

Rien ne garantit qu’ils vont servir à aller vers plus de justice sociale. D’ailleurs, Emmanuel Macron se garde bien de prononcer ces mots. Mais il n’est pas une particule isolée. Il est arrivé à l’Elysée avec l’appui de forces économiques, qui tous les jours gagnent des milliards grâce à cet état du monde, en pouvant aller chercher des salaires plus faibles en Chine, des normes environnementales plus souples en Inde. Pensez-vous qu’ils vont vraiment se réinventer?Pas du tout!

Est-ce que la stratégie de mouvement populaire des insoumis a échoué?

On en est une pierre, on n’est pas tout le mur. Une hégémonie culturelle a été balayée. Le triptyque mortifère, croissance-concurrence-mondialisation, était porteur d’espérance avant. Aujourd’hui, ces mots inquiètent les gens. C’est ce qu’Antonio Gramsci [un philisophe italien] appelle le
détachement de l’idéologie dominante. Le problème c’est qu’il faut produire du rattachement à autre chose, et pour l’instant on n’y est pas. Et pour l’instant, la colère latente n’a pas trouvé de traduction politique.

Le mot de décroissance inquiète aussi…

Je ne suis pas décroissant, mais acroissant, c’est-à-dire que je sais que la croissance ne fait plus le bonheur.

En tant que député insoumis, avez-vous l’impression d’avoir échoué? Vous avez retiré votre texte sur les femmes de ménage de l’Assemblée, qui devait être présenté jeudi.

Les marcheurs ont vidé complètement la proposition de loi, c’est du jamais-vu. La droite ne faisait pas ça quand elle avait la majorité, et les socialistes non plus. On a un jour par an pour présenter nos propositions de loi, et ils les ont vidées. Il y a un ministère du Travail, un secrétaire d’Etat à l’Egalité Femmes-Hommes, et 300 députés En marche, ça fait trois ans qu’ils sont aux affaires, et ils n’ont rien proposé pour les femmes de ménage.

Votre livre est aussi un programme présidentiel, non?

Non, je ne pense pas. Il y a des propositions, oui, mais c’est surtout un travail de journaliste. On doit garder la mémoire de ce temps-là. Je ne veux pas qu’il y ait une loi d’amnésie. On voit comment fonctionne le système politique et médiatique aujourd’hui, avec un effacement immédiat et un temps accéléré.

Au gouvernement, ils veulent qu’on oublie qu’ils ont dit qu’on n’avait pas besoin de masques, qu’ils nous ont demandé de ne plus enterrer nos parents alors que dans le même temps ils envoyaient les ouvriers à l’usine pour produire des rétroviseurs, des voiles de bateaux, des pneus… Et qu’on oublie que, faute de moyens sanitaires fiables, c’est-à-dire des tests et un certain nombre de lits d’hôpitaux, Emmanuel Macron et son gouvernement ont géré la crise avec des mesures policières… Il ne faut pas oublier.

La source officielle de cet article : 20minutes.fr

Roberta Flores
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