Game of Thrones ou Friends

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Pour les ados, “des séries comme ‘Game of Thrones’ ou ‘Friends’ ont quelque chose de formateur”

“La Casa de papel” ou “Buffy contre les vampires” ne sont pas seulement des séries addictives. Sandra Laugier, philosophe, voit en elles des outils pour la compréhension du monde et des relations humaines. Les adolescents confinés peuvent y trouver matière à expérimentations.

Les adolescents sont friands de séries. Et c’est plutôt une bonne nouvelle, pour la philosophe Sandra Laugier. L’autrice de Nos vies en séries relève leurs vertus éducatives et réconfortantes. Rien de tel pour tromper l’enfermement en période de confinement.

On reproche parfois aux adolescents de s’abrutir devant des séries télévisées. Que répondez-vous ?
Je m’inscris en faux contre cette idée. Les séries ne sont pas juste un divertissement pour débiles permettant d’échapper au monde réel. C’est même tout le contraire. Elles offrent la possibilité de se plonger dans la réalité, voire d’élargir son expérience. La série Friends – qui a fait un grand come-back dans le public adolescent quand Netflix l’a reprogrammée – présente des personnages qui, à mesure qu’on les fréquente, deviennent réellement nos amis.

Quand les saisons s’inscrivent sur la longue durée, on vieillit et on évolue avec eux. Ces relations d’attachement qui se construisent parfois sur des années permettent un enrichissement de notre univers. Dans un genre différent, Game of Thrones produit une expérience personnelle augmentée, qui ne relève pas que de l’évasion, mais qui s’intègre à nos vies et à notre histoire.

“Tous les personnages de ‘Friends’ ont des défauts. On apprend à les aimer pour leurs imperfections, et ainsi à se soucier des autres.”

Vous évoquez, dans Nos vies en séries, les vertus éducatives de celles-ci…
Ce n’est pas de l’éducation civique, mais le fait de s’intéresser à des figures différentes de nous, parfois surprenantes, qui ne sont pas du côté du Bien ou du Mal mais possèdent une forme de texture morale particulière, a quelque chose de formateur. Tous les personnages de Friends ont des défauts – Monica est très autoritaire, Rachel un peu futile, Ross est un intello obsessionnel. On apprend à les aimer pour leurs imperfections, et ainsi à se soucier des autres.

La morale tient dans l’intérêt qu’on porte à des personnages bons ou mauvais, et même souvent mauvais. Au début de Game of Thrones, Jaime Lannister est l’incarnation du mal : qu’existe-t-il de pire que de balancer un enfant du haut d’une tour ? Et coucher avec sa sœur, c’est tout de même tordu. Si on le pleure quand il meurt huit ans après, c’est qu’il a changé au contact d’autres personnages ayant su reconnaître en lui une qualité morale, et qu’on a appris à le connaître.

Une série comme The Walking Dead affiche de façon plus directe une ambition morale qui acquiert toute sa pertinence aujourd’hui : dans un univers post-apocalyptique où toute l’humanité est décimée, où les gens sont transformés en zombies par ce qui est présenté au commencement comme une maladie, le public assiste à un renoncement progressif aux valeurs du passé.

Dans la première saison, les humains pouvaient tuer des zombies mais pas des humains. Puis tout se dégrade. Alors que les personnages se disputent les ressources, la question se pose de savoir comment rester humain au milieu d’une telle catastrophe, comment les qualités morales peuvent être maintenues dans une société privée d’institutions.

“Le créateur de ‘Buffy’, Joss Whedon, l’a conçue comme une œuvre féministe destinée à transformer moralement un public adolescent mixte”

Loin de rendre apathique, cette expérience peut-elle éveiller le jeune public aux urgences de l’époque ?
Une série comme The Walking Dead révèle une attention aux risques de catastrophes environnementales et sanitaires et de perte des valeurs éthiques, mais peut aussi être conçue comme un instrument de perfectionnement moral qui nous fait voir comment nous-mêmes nous évoluons en renonçant à des valeurs.

La casa de papel vise plutôt la formation politique d’un public devenu parfois cynique et une forme de réenchantement de la vie démocratique. S’inquiéter pour les personnages est dans ce cas une porte d’entrée pour s’éveiller à l’idée d’un monde injuste, dominé par les puissances de l’argent.

Les séries sont par ailleurs bien plus avancées que les films en matière de démocratie, que ce soit pour la représentation des femmes ou pour celle des minorités sexuelles et raciales. Buffy contre les vampires, que beaucoup d’adolescentes de maintenant découvrent, montre une jeune fille normale, avec des amis et une famille, qui est capable de se battre comme les garçons. Lors d’une conversation philosophique avec une autre tueuse, Faith, qui se place dans la position de créature supérieure, Buffy rétorque qu’elles ne sont pas au-dessus des autres. Elle a cette volonté de garder une dimension humaine.

Le créateur de cette série, Joss Whedon, l’a d’ailleurs conçue comme une œuvre féministe destinée à transformer moralement un public adolescent mixte : il ne s’adressait pas qu’aux filles mais aussi aux garçons qu’il voulait éduquer, en faisant en sorte que l’héroïne devienne pour eux aussi un modèle, comme le fut Wonder Woman dans les années 1970 et à nouveau aujourd’hui.

“Reprocher à ces contenus télévisés d’être abrutissants relève en fait d’un discours élitiste et finalement méprisant par rapport au public”

L’image de l’adolescent vautré sur son canapé avec son paquet de chips est donc trompeuse !
On sous-estime le récepteur qui, en dépit des apparences, n’est pas du tout dans une position passive. Reprocher à ces contenus télévisés d’être abrutissants relève en fait d’un discours élitiste et finalement méprisant par rapport au public, et notamment aux jeunes.

Regarder beaucoup de séries permet de constituer ses propres goûts et de les maîtriser. Et puis avoir un univers à soi prend une importance particulière dans un moment où les ados sont confinés dans un espace de vie restreint, loin de leurs amis. Ils prennent soin des personnages qui, en retour, prennent soin d’eux. Les retrouver leur procure une forme d’intimité et de réconfort.

Source officielle de cet article : telerama

Marino Stozza
Marino Stozza
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