en tournée avec Grégoire Orsingher

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en tournée avec Grégoire Orsingher, libraire en banlieue parisienne

Entre deux livraisons, le libraire nous raconte son quotidien, ses inquiétudes et la manière dont il envisage la réouverture le 11 mai 2020 du Tome 47, sa librairie spécialisée BD.

Le secteur de l’édition est particulièrement touché par la crise du Coronavirus et le confinement. Les idées et les initiatives ne manquent du côté des librairies indépendantes pour continuer à vivre et à fournir les lecteurs en livres, compagnons essentiels en cette période de confinement. Les librairies ont rouvert en Allemagne depuis le 20 avril, et en Italie, mais de manière plus progressive.

En France les librairies sont en confinement depuis le 14 mars et pour de nombreux libraires, déjà fragilisés par un secteur du livre fragile, l’annonce de la fermeture de leur librairie a été un choc. « L’annonce du confinement a été extrêmement brutale », confie Grégoire Orsingher, qui a lancé sa librairie BD Le Tome 47 il y a sept ans à Vitry-sur-Seine, en banlieue parisienne.

Depuis le 14 mars 2020, comme la plupart des commerces, les librairies sont en fermeture administrative, le livre n’étant pas considéré comme un produit de première nécessité. « Il serait intéressant à ce sujet de distinguer ‘vital’ et ‘première nécessité' »,souligne le libraire.

De nombreux libraires se sont exprimés sur le sujet depuis le début du confinement, sans toutefois envisager de rouvrir leur librairie, un lieu où les clients aiment s’attarder, feuilleter, s’installer. Laproposition du ministre de l’économie Bruno Le Maire le 19 marsde rouvrir les librairies, avait suscité des réactions partagées du côté des libraires.

« Le sentiment à l’annoncede la fermeturea été une forte incrédulité mêlée à un sentiment de colère et d’injustice. Puis très vite sont arrivés les questionnements, les angoisses. Est-ce l’arrêt de mort de la librairie ? Comment payer ses charges, les fournisseurs ? », se souvient Grégoire Orsingher.

Le libraire, inquiet aussi pour ses clients, confie avoir eu l’impression de voir se réaliser les pires scénarios des bandes dessinées. « Que vont devenir tous ces gens, ces clients, ces amis ? Ne plus sortir, ne plus pouvoir lire, ne plus pouvoir se cultiver avec un seul mot d’ordre : le flash info sanitaire du jour. On aurait donc définitivement basculé dans la collapsologie, ce concept qui a envahi les rayons de librairies depuis quelques années ? »

Au bout de deux semaines de confinement, le libraire décide de renouer avec les livres, avec ses clients « pour sa santé psychique et pour la santé économique de la librairie ». Il se retrousse les manches et met en place un système de livraisons à domicile, « le moyen le plus adapté à la situation » souligne-t-il.

« Je prépare ainsi les commandes le matin et livre à vélo l’après-midi. Un travail qui prend beaucoup de temps et d’énergie. Je passe entre 6 et 8 heures chaque jour à éplucher les mails, les messages, pour préparer mes commandes », confie Grégoire Orsingher, qui précise être arrivé aujourd’hui au maximum acceptabledes livraisons, sachant qu’il travaille seul.

Les commandes à livrer, dans la librairie Le Tome 47, à Vitry-sur-Seine, le 23 avril 2020 (Laurence Houot / FRANCEINFO CULTURE)

Chaque matin depuis un mois, Grégoire Orsingherparcourt les rues de sa ville, Vitry-sur-Seine, commune de banlieue avec ses secteurs pavillonnaires et ses quartiers de cités où le confinement se fait particulièrement étouffant pour des familles nombreuses, ou des gens seuls, cloîtrés dans des appartements sans balcons et peu ou pas de perspectives de sorties.

Grégoire Orsingher, propriétaire de la librairie Le Tome 47, à Vitry-sur-Seine (Val de Marne, Ile de France), en livraisons le 23 avril 2020 (Laurence Houot / FRANCEINFO CULTURE)Ce 23 avril, le libraire achève sa tournée avec la commande de Florent Loulendo et sa famille. Cet enseignant, qui se dit très attaché à la librairie le Tome 47, a tout de suite réagi quand a eu connaissance des livraisons.

« Aujourd’hui on a commandé pour moi, Stickboy(une BD américaine signée Dennis Worden, éditions Arbitraire), et pour Raphaël, notre fils, Boris, de l’auteur irlandais Chris Haughton (éditions Thierry Magnier). Grégoire expliquait très clairement sur la page Facebook les modalités de livraison. On a pas mal de livres à la maison, c’est pas que l’on est en manque, mais c’était aussi une manière de ne pas perdre contact avec cette librairie que nous aimons vraiment beaucoup », confie l’enseignant.

Un petit mot laissé au libraire Grégoire Orsingher, qui livre ses clients pendant le confinement, 23 avril 2020 (Laurence Houot / FRANCEINFO CULTURE)« Ils auraient pu considérer les livres comme des produits de première nécessité », ajoute Karin, sa compagne.« Certes, ça ne se mange pas, mais c’est quand même essentiel, surtout en période de confinement », ajoute-t-elle.

Grégoire Orsingher, propriétaire de la librairie Le Tome 47, à Vitry-sur-Seine (Val de Marne, Ile de France),livre une famillele 23 avril 2020 (Laurence Houot / FRANCEINFO CULTURE)« Ce travail me permet au gré des kilomètres parcourus de comprendre encore mieux un territoire et sa population. Nous sommes évidemment le fruit de notre histoire personnelle et collective mais aussi le fruit de notre territoire de notre géographie », constate le libraire.

« J’ai livré beaucoup de clients pour qui j’étais la première personne qu’ils voyaient physiquement depuis plusieurs semaines. Des familles qui ne peuvent pas communiquer. Parfois des malades. Peur du présent, peur du futur », constate-t-il au cours de ses tournées matinales.

Les échanges sont riches humainement et ô combien nécessairesGrégoire Orsingerlibraire du Tome 47

Comme Grégoire Orsingher, après un moment d’abattement et de sidération, les initiatives des libraires ont fleuri sur tout le territoire. La profession s’est organisée, le site Je soutiens ma librairie, a été lancé, qui recensetoutes les initiatives des librairies indépendantes sur tout le territoire.

De nombreuses librairies ont opté pour le « click & collect », elles sont répertoriées ici sur une carte publiée par le journal spécialisé Livres Hebdo.« Les initiatives de ce type au début du confinement ont déclenché des flots de messages agressifs sur les réseaux sociaux. Des gens qui accusaient les libraires d’irresponsabilité », se souvient Grégoire Orsingher.

Selon le libraire, la chaîne du livre, « consciente de ses difficultés endémiques chroniques (surproduction, paupérisation des libraires et des auteurs, mutation des pratiques culturelles…) a réagi très vite notamment, dit-il, via le syndicat des libraires de France (SLF).« Très vite les acteurs se sont mis autour de la table et ont essayé d’établir un diagnostic. Le flash info quotidien du syndicat a été une aide psychologique précieuse ».

« Le cadre est désormais posé », ajoute-t-il. « Il s’agit maintenant d’aller bien au-delà des quelques aides infimes débloquées par le gouvernement et de lancer un plan (type New deal) propre à la chaîne du livre. Il est clair qu’à l’heure actuelle très rares sont les librairies qui peuvent/pourront survivre à près de 2 mois d’inactivité », s’alarme le libraire.

Grégoire Orsingherexplique qu’il touche pour sa librairie le Tome 47, une aide de l’état représentant « un peu moins de 5%, calculée sur la base du chiffre d’affaires qu’elle aurait dû réaliser », à laquelle il faut ajouter environ 20% de chiffre lié au service de livraisons qu’il a mis en place. « Le calcul est vite fait, le Tome 47 a perdu environ 75% de son chiffre sur la période du confinement », déplore-t-il.

Aujourd’hui, comme beaucoup de libraires, Grégoire Orsinghera la date du 11 mai dans le viseur. Le ministre de l’économie l’a encore rappelé hier 22 avril, les commerces devraient rouvrirleurs portes à cette date, sauf les restaurants et les cafés.

« Le redémarrage sera dur », lâche Grégoire Orsingher. Comment déconfiner, quelles sont les perspectives d’avenir ? Le libraire s’interroge. « La clientèle reviendra-t-elle, avec quel pouvoir d’achat ? ». Il s’inquiète des nouvelles pratiques sanitaires, qui risquent selon lui de « freiner l’activité ».

Il redoute aussi que la peur de l’épidémie et les nouvelles pratiques de consommation aient « un impact au moins jusqu’à l’automne » et au-delà, sur la période de Noël et la fin d’année, cruciale pour les libraires. Depuis son ouverture, le Tome 47 a assis son développement sur le lien avec la population locale, en organisant régulièrement des animations, rencontres, « brunchs », concerts, dédicaces, qui participent en grande partie à la bonne santé financière de sa librairie. « Il n’est pas certain du tout que je puisse maintenir cette activité à moyens termes, pour des raisons sanitaires », redoute-t-il.

Et enfin, rappelle Grégoire Orsingher, « une part du chiffre de la librairie résulte des commandes des collectivités locales et des marchés publics ; seront-elles en mesure d’honorer leurs engagements dans une économie nationale qui frôlera les -10% de croissance ? Les bibliothèques et les musées risquent d’être fermés encore longtemps et les budgets culturels risquent de connaître de très fortes coupes ».

Le libraireenvisage aussi sereinement que possible la rentrée du 11 mai dans la librairie. « Je mettrai du gel hydro-alcoolique à l’entrée, et je matérialiserai au sol les distances, pour la caisse », mais il se voitmal fixer des règles sur le temps autorisé dans la librairie. « Je crois qu’il faut rester dans la nuance et dans le bon sens ».

Sur l’avenir de sa librairie, il reste dubitatif. « Nous en saurons plus dans les semaines et moi à venir. Pour l’heure, je table sur une diminution de plus de 50% de ma rémunération annuelle ». Mais même s’il s’inquiète des perspectives, qui ne juge « pas bonnes », ilcompte sur la fin de l’année et les fêtes. « Les gros mois d’activité peuvent encore être à peu près sauvés », espère-t-il.« Et n’oublions pas qu’à condition de bien comprendre son environnement l’être humain regorge d’inventivité et de créativité ».

« Je reste sombre sur les perspectives économiques, mais je pense que cette période constitue un matériau hyper intéressant. Il n’y a qu’à voir comment on devient tous des plasticiens du réel pour retranscrire ce que l’on vit, chacun avec nos talents. On peut observer ça tous les jours sur les réseaux, cette manière qu’ont les gens de s’approprier le réel pour en faire matière à créer, et à rire! ».

Pour le domaine de la BD, qu’il connaîtsur le bout des doigts, Grégoire Orsinghernous prédit un avenir plein de renouvellement. « On va sortir de cette mode du ‘collapso’. Ca y est, la claque que l’on redoutait tous, on se l’est prise, maintenant je suis sûr que l’on va voir arriver des scénarios plus constructifs, sur le futur, et sur ce que l’on veut faire de ce monde !

Dernière livraison de l’après-midi, direction la librairie pour préparer une commande un peu spéciale qu’il livrera ce soir. Le cadeau d’anniversaire d’une cliente confinée loin de son amoureux. « J’aipour mission de lui livrer son cadeau en chantant Happy Birthday », confie souriant Grégoire Orsingher, avant de remonter en selle.

Source : France Info

Maria Rodriguez
Maria Rodriguez
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