« Il faut ouvrir les théâtres, les cinémas, les salles de spectacle »

Share on email
Share on facebook
Share on twitter
Share on linkedin
"Il faut ouvrir les théâtres, les cinémas, les salles de spectacle"

Depuis plusieurs semaines, Philippe Torreton exprime son inquiétude dans les médias concernant un secteur culturel durement touché par la crise causée par l’épidémie de coronavirus. Sociétaire de la Comédie-Française, à l’écrandans une trentaine de films et césarisé en 1997 pour le film Capitaine Conan de Bertrand Tavernier, l’acteur s’est inscrit pour la première fois à Pôle emploi durant le confinement.

Dans cette interview réalisée mercredi 27 mai, à la veille des annonces du gouvernement sur la deuxième phase du déconfinement,Philippe Torretonnous confie ses attentes. « Le secteur de la culture, en valeur absolue, c’est beaucoup plus que le secteur automobile français. Je n’ai pas entendu Bruno Le Maire s’ériger pour appeler à sauver le secteur culturel français », remarque-t-il.Derrière son écran, le dos tourné à sa bibliothèque, le comédien livre également ses espoirs pour le monde qui s’ouvre et qu’il espère plus raisonnable, plus respectueux de la nature. Une nature que « nous n’avons pas à dominer ».

Il s’agit dutroisièmegrand entretien, après celui de la climatologue Valérie Masson-Delmotte et celui de l’économiste Thomas Piketty, d’une série que franceinfo lance sur le « jour d’après » la crise sanitaire et économique inédite que traverse notre pays.

Franceinfo: Comment s’est passé votre confinement?

Philippe Torreton: Le confinement s’est très bien passé, dans la mesure où j’ai la chance d’avoir une maison avec un jardin, d’avoir une famille unie et heureuse. Nous n’avons pas été trop handicapé économiquement, même s’il fallait faire attention. Mon épouse a été malade, mais pas dans des proportions graves qui auraient pu l’amener à l’hôpital, donc sa santé est revenue entièrement. On n’a pas traversé d’épreuve comme dans pas mal de foyers. Le confinement s’est donc très bien passé de ce point de vue-là.

Pendant le confinement, vous avez réalisé des vidéos avec votre voisin de jardin Richard Kolinka (l’ancien batteur de Téléphone). Avez-vous l’impression que la culture a aidé les gens à traverser ce confinement?

J’en suis convaincu. Grâce à internet, des tas de gens ont pu faire circuler des films, des captations, des petites vidéos… qu’elles soient comiques, qu’elles soient accusatrices, qu’elles transportent de l’info ou du plaisir, que ce soit aussi sur le mode parodique –- beaucoup de films ont été détournés, les gens se sont amusés à faire du montage, à remettre des dialogues par-dessus d’autres dialogues ou à faire résonner certains films, certaines tirades d’acteurs autrement, à l’aune de ce que l’on vit. Tout ce méli-mélo de culture, à la fois respecté, parfois pourfendu, a permis aux gens non seulement de se distraire, mais aussi de s’instruire. Moi j’étais heureux d’apprendre, par exemple, que Louis de Funès était toujours l’acteur préféré de Français, et ça me réjouit.

Certains en ont profité pour voir des vieux films, vous savez ce genre de films, des chefs-d’œuvre qui nous font peur, et puis là, on se dit qu’on a le temps. Beaucoup de Français ont ouvert des livres, les livres qu’on refusait de lire par manque de temps, ou parce qu’ils étaient trop gros, eh bien là on s’y est mis. Beaucoup de Français se sont mis à écouter de la musique, à en échanger… J’aiessayé d’imaginer le confinement sans accès à la musique (via les plateformes, une chaîne-hifi, le bon vieux vinyle qu’on met) ou sans le film qu’on regarde sur son vidéoprojecteur, son ordinateur ou sa télé: il y aurait eu beaucoup plus de problèmes, je pense. Beaucoup plus de dépression, d’ennui profond, morbide. Donc, la culture a, comme toujours dans ces circonstances-là, aidé beaucoup de gens.

On parle beaucoup dans les médias du « monde d’après » l’épidémie. Selon vous, comment peut-on sortir grandi collectivement de la crise que nous traversons?

En ayant bien en tête, que tout ce que nous avons construit est d’une immense fragilité. Je pense que s’il y a une leçon à retenir, c’est d’avoir bien conscience que là où on se croyait à l’abri, on ne l’est pas. Là où on se croyait protégé, on ne l’est pas. Là où on se croyait fort, on est faible… On est arrivés à un stade de développement sans précédent dans l’histoire de l’humanité. Mais ce développement nous fragilise, énormément.Il nous fragilisede façon physiologique, parce qu’il apparaît que le virus finalement nous attaque là où on est faible. Souvenons-nous, au début de l’épidémie, on se disait qu’on était frappés, mais qu’au moment où les pays, notamment africains, seraient frappés, ce serait une hécatombe. Heureusement, l’hécatombe n’a pas eu lieu dans les pays d’Afrique qui sont moins développés que nous, avec un système de santé moins fort.

Il semblerait que finalement nos sociétés occidentales, des pays sur-industrialisés, aient développé une sorte de fragilité. On peut le constater par rapport à toutes ces intolérances que nous développons, au gluten, aux fruits à coque, à l’air ambiant. J’ai un ORL qui me dit qu’à peu près 80% de la population parisienne est allergique à l’air de nos villes, à cause des micro-particules. Le plus souvent sous des formes relativement légères, et puis parfois sous des formes très graves. Plusieurs centaines, voire plusieurs milliers de personnes, meurent tous les ans en région parisienne à cause de ces polluants dans l’air. Tout ça nous a fragilisés.

En même temps qu’on se développait, on s’est affaibli, à tout point de vue.

On le voit aussi sur les circuits commerciaux, on a développé ce commerce international, qui n’est ni bon ni mauvais en soi. La mondialisation n’est pas à caractériser avec un adjectif qualificatif. C’est ainsi. Depuis l’aube de l’humanité, on cherche à commercer avec ses voisins. Marco Polo a été le premier à aller en Chine. La mondialisation n’est pas un fait d’aujourd’hui. Le fait nouveau, c’est de réduire la production de certains médicaments, de certains matériels: on l’a vu avec les masques, avec les respirateurs, il y a quelques années avec les seringues pour se faire vacciner… On a finalement créé des pôles uniques de fabrication et de distribution de ces produits. Et quand ces produits viennent à manquer, on est en pénurie. Alors quand on est en pénurie d’un objet qui n’est pas primordial dans la vie de tous les jours, ce n’est pas grave. Mais quand on est en pénurie de masque, on l’a vu, c’est grave.

Si on avait eu des masques dès le début, peut-être que des milliers de vie auraient été sauvées. Si on est en pénurie de seringues, comme il y a quelques années, c’est réellement embêtant. Et le mot est faible. Là aussi, sur le commerce, on se croyait fort. Et ça nous a affaibli, cette mondialisation-là. Donc, il faut réfléchir à tout ça, et avoir bien conscience de notre faiblesse et de l’impact que l’on a sur l’environnement.

Le tableau est sombre quand on vous écoute. En tant que citoyen, quelles sont vos attentes et vos espoirs pour cet après-coronavirus?

Mes attentes sont dans la faculté qu’auront nos gouvernants à prendre en compte cette fragilité-là et qu’ils sachent tirer les bonnes leçons. Il n’est plus temps d’avoir un discours politique, mais un discours pragmatique. C’est la grande question qui se pose à nous citoyens qui avons ce pouvoir, lors des rendez-vous électoraux, de mettre un bulletin de vote dans une urne: comment arriver à faire passer ce message à nos dirigeants que le temps de la politique est finie? Et ça, je le crois fondamentalement.

Ce n’est pas un rejet de la politique, en ce qui me concerne. C’est une constatation. A l’image de ce qu’il s’est passé avec le virus. Nous avons été confinés, il y a eu une sorte de trêve politique, parce que tout le personnel politique se disait: « Moi, à sa place, je ferais en gros la même chose. »Bon évidemment, ce temps de trêve dure quelques semaines, et très vite on dit: « Il aurait pu faire ci… » Mais en gros, on s’est tous mis d’accord sur: « Soyons disciplinés, rangeons-nous, soyons des citoyens responsables, conscients du danger et avançons ensemble, solidairement. »Je crois que cette position-là, tant de la part des gouvernants, des chefs de parti et des citoyens, c’est ce qui doit dominer dans le futur. C’est pourcela que je dis que le temps de la politique est fini.

Je me demande comment faire passer cela.Je me dis qu’il faudrait peut-êtrecréer une sorte de serment d’Hippocrate de l’électeur futur, qui s’engage à ne plus jamais voter pour un candidat ou une candidate ayant un parti politique derrière lui, c’est-à-dire refuser le cavalier seul. Que ce soit au premier tour ou au second tour. De dire : « Plus jamais de ma vie, je ne voterai pour quelqu’un représentant une seule couleur politique. » Car aucune couleur politique ne peut réformer la société seule, avec suffisamment de force, d’appui de la population. On ne fera que des changements à la marge, qui seront négociés, avec une opposition qui s’opposera. Seule une coalition peut changer les choses. Refusez toute tentative de cavalier seul. Moi, en ce qui me concerne, c’est ce que j’appliquerai pour les prochaines élections. Par exemple, j’ai beaucoup d’affinités avec les Verts, mais si les Verts font cavalier seul, je ne voterai pas pour eux. Je ne voterai plus jamais de ma vie pour un candidat représentant un seul et unique parti.

Selon vous, quel rôle la culture peut-elle jouer dans ce « monde d’après »?

Il faut faire attention à ne pas prêter à la culture une fonction pédagogique, politique. Elle l’est de toute façon par essence. La culture interroge l’époque présente, future, mais aussi passée. Depuis toujours. Donc donnons les outils, permettons à la culture d’exister et la culture fera le travail, de toute façon. Une culture dirigée, des artistes un peu embrigadés, ce n’est jamais bon signe. On n’a pas à prêter à la culture une mission particulière. Je la mets vraiment en dehors. Faisons confiance à la diversité du milieu culturel, qui permettra à des formes et à des messages pluriels de passer. Et donc pour chacun d’y trouver son compte.

Vous avez déclaré : « Nous devons retrouver le lien à la nature. Sinon, je ne donne pas cher de l’humanité. » Comment faire pour restaurer ce lien? Est-ce que la culture peut y participer?

La culture, bien évidemment, a son rôle à jouer là-dedans, mais elle le fait déjà, depuis longtemps, en interrogeant les poètes, les dramaturges, l’être humain… Mais c’est vrai que ce lien à la nature est à retrouver. Comme je le dis souvent: nous devons retrouver l’Indien qui est en nous. Cette façon de regarder la nature comme un tout, dans lequel nous faisons parti nous êtres humains, mais nous ne dominons pas la nature. Nous n’avons pas à dominer. Nous sommes un fil de cette grande trame naturelle.

Comme le disent certains Indiens d’Amérique du Nord, nous n’avons que des responsabilités par rapport à la nature. Nous sommes des régisseurs. Nous devons régir la nature pour la transmettre, pour assurer la biodiversité.On voit finalement que, de façon empirique, les Indiens avaient compris ce que les scientifiques actuellement essayent de nous faire comprendre, c’est-à-dire que la solution à une future pandémie est peut-être dans l’ADN d’un petit insecte dont on se fout actuellement complètement et qui est en train de disparaître. Bien sûr, c’est une vision un peu anthropomorphique de la nature, mais plus le vivant est diversifié, plus les connexions vont se faire, entre certaines espèces, entre des mutations… Le patrimoine génétique mondial dans sa multitude et sa complexité assure la continuité de la vie sur Terre. Et plus on s’appauvrit, plus on handicape cette continuité de la vie.

Il ne faut pas oublier que ce n’est pas la Terre qui est en danger actuellement, c’est l’Homme. Ce sont les 7 milliards et demi d’êtres humains qui sont en grand danger.

On le voit avec la pandémie, et on a eu la chance – je ne ferai jamais parti de ceux qui pensent que c’est une « grippette » qu’elle ait un taux de létalité qui nous a relativement épargnés. Je vous rappelle qu’Ebola, c’est 100% de létalité [en réalité le taux de létalité d’Ebola peut atteindre 90%], c’est-à-dire que toute personne infectée par Ebola meurt. C’est l’exemple extrême, inverse, de ce Covid. Il va y avoir plein de graduations entre le Covid que nous avons eu et Ebola, mais vous élevez le taux de létalité du Covid-19à 10 ou 15%, et là on comptait les morts en millions, en dizaine de millions sur la planète.

Et ça va nous arriver, fatalement. Puisque les biotopes se détruisent, donc l’être humain n’a jamais été autant en contact avec des animaux, quel qu’il soit, insectes, mammifères, volatiles… Et donc on multiplie les chances ou les malchances de passages entre espèces, de zoonoses, et donc le risque d’infection pour l’être humain. La question, ce n’est pas est-ce que ça va nous arriver? C’est quand? Cela va nous arriver, cela fait partie des dix grands dangers qui menacent l’humanité, quasiment au coude-à-coude avec la guerre.

Parlons de la reprise de la vie culturelle. Selon Emmanuel Macron, il faudra sans doute envisager dans un premier temps « des captations, des interactions différentes », mais pour vous, un « spectacle vivant sans public est un spectacle mort ». Est-ce qu’il vous semble nécessaire de permettre aux gens de revenir au plus vite dans les théâtres, même si cela implique des théâtres à moitié remplis et donc non rentables?

Vous avez raison, il faut absolument lever ce paradoxe. Si on ouvre les théâtres avec des capacités réduites aux deux tiers ou aux trois quarts, les directeurs et directrices de ces lieux, qu’ils soient publics ou privés, auront plus intérêt à fermer, perdront moins d’argent en fermant. Cette ouverture, conditionnée à des tas de mesures, rend quasiment caduque la rentrée théâtrale. J’attends avec impatience que le ministre de la Culture s’exprime, ça devrait arriver rapidement.

Mais le problème qu’on a actuellement, c’est une question d’état d’esprit. Ce n’est pas la même chose de dire à la profession des métiers de la culture: « Voilà, nous ouvrons en septembre, tous les théâtres, quel qu’il soit, et après on trouve les solutions à chaque problème qui se pose. » Actuellement, le gouvernement fait la démarche inverse, c’est-à-dire, on envisage tout le spectre de danger, donc il y a la tentation de se couvrir pour éviter d’être tenu responsable d’un hypothétique danger. Quand on agit comme ça, on ne liste finalement que des bonnes raisons de ne pas ouvrir. Et on en arrive à des listings de conditions qui rendent quasiment impossible le travail de répétition, impossible un montage de décors et impossible l’arrivée du public dans les salles.

Nous avons eu de grandes déclarations sur la culture, et nous avons eu des actes aussi. Notamment, et j’espère que ce sera acté dans les semaines qui viennent, la fameuse année blanche pour les intermittents. Et ça, c’est très bien. La volonté affichée du gouvernement que la culture pénètre dans les écoles, c’est très bien. Encore faut-il définir le cadre et que ce ne soit pas des artistes un peu bouche-trou, parce que l’école est un peu chamboulée en ce moment. Si la culture rentre massivement dans les écoles, alors il faut faire en sorte qu’elle ne puisse plus jamais ressortir. Et il faut inscrire l’activité artistique dans le cœur même, l’ADN, du cursus d’un élève. Cela se discute, se prévoit, ça ne peut pas se faire comme ça.

Personnellement, j’ai répondu à l’appel du président en me portant candidat pour le collège de ma fille, malheureusement il n’est pas encore ouvert, mais j’attends toujours la réponse. Et je crois finalement que ce mail que j’ai envoyé à la directrice est beaucoup plus emmerdant qu’autre chose, parce que tout ça est improvisé. Je me mets à la place de cette femme qui reçoit le mail d’un comédien, qui se dit, moi je ne fais rien au mois de juin, donc je peux animer… mais animer comment? Combien d’élèves? Dans quelles conditions de sécurité? Finalement, on retombe toujours sur les mêmes problèmes et l’angoisse que cela crée. Au lieu d’accueillir cela comme une opportunité pour faire des choses, finalement en envoyant ce mail, je crée plus de problèmes que je n’en résous.

On a eu ces grandes phrases, ces grandes déclarations. Personnellement, moi je n’en ai pas besoin, moi j’ai besoin d’acte. Je sais pourquoi je suis comédien, pourquoi j’aime ce métier, fondamentalement, profondément. Je n’ai pas besoin qu’un homme politique, aussi bien intentionné soit-il, me dise à quoi correspond mon métier. Je n’ai pas de problème d’ego, je n’ai pas de problème de légitimité. Mais je veux des actes. Je veux qu’on rende concrète la possibilité d’ouvrir les théâtres.

Je veux qu’on résolve les problèmes. Et pour cela, il faut s’inscrire dans une volonté farouche d’ouvrir les théâtres.

Actuellement, le secteur automobile français traverse une crise, grave. Nous avons eu tout de suite Bruno Le Maire, qui est intervenu pour dire qu’il faut absolument le soutenir, et il a raison. Le président de la République est intervenu aussi avec un plan de 8 milliards, et il a raison. Mais le secteur de la culture, en valeur absolue, c’est beaucoup plus que le secteur automobile français. Je n’ai pas entendu Bruno Le Maire s’ériger pour appeler à sauver le secteur culturel français. C’est plus d’un million d’emplois directs et indirects. C’est une force industrielle, et pardonnez-moi ce mot, il est vilain quand on parle de la culture, mais après tout je m’en fous. Le temps n’est plus au débat entre artiste pur et dur et ceux qui ont une conscience économique du métier. Nous avons un poids économique et refusez de le voir, c’est faire preuve d’une adolescence que je trouve assez morbide en ces temps. Nous avons une force économique, un impact. L’annulation d’Avignon, c’est 100 millions d’euros de moins de retombées pour la ville. Donc ça a un impact.

Je crois que finalement, pour l’instant, nos gouvernants n’ont pas pris suffisamment au sérieux le danger pour ces métiers. Sinon, tout le monde serait fixé actuellement sur une réouverture des théâtres en septembre. Je crois que nous avons été vite en besogne pour fermer certains festivals. Nous pouvons en ce moment nous enfermer dans des RER le matin, les gens font ce qu’ils peuvent pour respecter les distances mais je suis sûr qu’à 80% elles ne sont pas respectées, ce n’est pas possible. Nous pouvons faire nos courses dans des supermarchés, toucher des produits qui ont été touchés juste avant vous par quelqu’un, puis le remettre parce qu’on n’en veut pas. Personne ne vient désinfecter le produit que vous remettez en rayon.Nous pouvons partir en vacances. Nous pouvons nous déplacer, même sans masque. En quoi un théâtre serait plus dangereux?

J’ai posé la question à pas mal de médecins autour de moi et ils sont bien en peine de me répondre. Je crois qu’il y a quelque chose d’assez désagréable d’être considérés comme des gens incapables de gérer le public. Nous autres, gens de théâtre et de spectacle vivant, nous accueillons des gens depuis des siècles. Nous avons une tradition de l’accueil du public. Certains ont même porté ça au plus haut degré de respectabilité, je pense à Ariane Mnouchkine. Elle ouvre elle-même sa porte, elle distribue un repas. Elle en a fait un art. Nous avons une connaissance du public que peu d’êtres humains ont, parce que nous nous sommes spécialisés dans le fait de parler et d’accueillir des gens.

Nous saurons donc trouver les solutions pour accueillir dans de bonnes solutions. On les connaît en plus: ce sont le port du masque obligatoire dans le théâtre, peut-être même mettre des gants, un ordre d’arrivée et d’évacuation de la salle (ceux qui sont rentrés en premier, sortent en premier). On peutdonner des consignes aux gens avant que le spectacle commence: interdiction de retirer son masque, si vous avez besoin de tousser ou boire de l’eau, vous sortez… En fait, c’est très simple, concret, pragmatique et on sait le faire. Ne pas vendre les deux premières rangées de spectateurs pour éviter que le comédien qui postillonne, et j’en fais partie, ne transmette pas ses miasmes aux gens, il n’y a aucun problème.

J’ai même posé la question: est-ce qu’il y a un danger à être dans une salle au coude-à-coude avec quelqu’un, si on est masqués et gantés, les médecins m’ont dit a priori non. Le masque empêche considérablement toute transmission du virus. Donc même lefait de laisser un mètre entre chaque personne n’est pas obligatoire. S’il faut le faire, on le fera, mais ça ne me paraît pas obligatoire. Donc tout ça, comme s’il y avait une vision un peu bordélique de la culture où les gens qui rentrent dans les théâtres, les acteurs, les directeurs de salle sont irresponsables et que ça va forcément devenir des clusters épouvantables et que la maladie va repartir depuis les théâtres, c’est un peu désagréable.

Emmanuel Macron a invité le monde de la culture à « inventer un autre rapport avec le public dans les prochains mois ». Vous avez fait une proposition originale en la matière à destination des publics âgés. Pouvez-vous nous en dire plus?

J’ai imaginé un système de mécénat et de parrainage de la culture, à l’échelon individuel. A savoir que notre public, le public des théâtres, que ce soit dans le public ou dans le privé, est relativement âgé. Donc nous avons une partie de ce public qui pourrait être en fragilité vis-à-vis de sa santé ou se poser la question de savoir si c’est bien raisonnable d’aller dès le mois de juin ou septembre dans un théâtre. Leur questionnement sera tout à fait légitime, nous n’avons pas à les convaincre en leur disant qu’ils ne risquent rien.

En revanche, là où ce spectateur peut être un acteur de la culture, c’est de dire: vous comptiez aller au théâtre, et bien achetez votre ou vos places du spectacle que vous comptiez aller voir au mois de septembre, octobre, novembre… Et ces places vous les redonnez à quelqu’un de votre famille ou à un ami plus jeune, vos enfants, vos petits-enfants, le voisin étudiant qui n’a pas beaucoup de fric, la voisine de 40 ans qui vit seule avec ses enfants… Créez l’opportunité pour des gens autour de vous à qui cela ferait plaisir, et dites leur d’aller voir le spectacle et de vous le raconter après. Je pense que c’est un système de débrouillardise entre nous. On n’a pas besoin de l’Etat, même s’il peut le relayer. J’en ai parlé à Franck Riester, il trouvait que c’était une excellente idée, mais j’attends que ça soit relayé. Pour l’instant, ça fait trois semaines et je n’ai rien entendu. Mais je ne désespère pas. En tout cas, en attendant, grâce aux médias, lançons le message.

Vous comptiez aller au théâtre, et bien achetez des places et donnez les.

Et cela permettra d’amener un autre public au théâtre, un public occasionnel qui n’aurait jamais eu l’idée d’aller au théâtre, en tout cas d’aller voir ce spectacle-là. Donc ça peut créer de bonnes surprises, créer une envie d’y retourner par soi-même dans le futur, et donc de renouveler un public. C’est très concret et ça permet à ces personnes dites âgées, qui ont certainement souffert de solitude, ça permet à leurs familles de leur rendre service. On sera d’autant plus intéressé pour aller voir le spectacle qu’en le faisant, on fait plaisir à son père, son grand-père, à sa mamie ou à sa vieille voisine qui est passionnée de théâtre mais qui là ne préfère pas y aller. Et donc de créer du lien.Il y a plein d’entrées positives dans cette idée et elle est simple en application.

Vous vous êtes inscrit à Pôle emploi pour la première fois de votre carrière pendant le confinement. Si un acteur comme vous se retrouve en difficulté, faut-il être inquiet pour l’ensemble des intermittents? Vous avez évoqué la prolongation des droits des intermittents, mais appelez-vous à d’autres mesures pour aider le secteur culturel dans les prochains mois ?

C’est exactement pour cette raison-là que je l’ai dit, pour que les gens se disent: « Si un acteur qui bosse pas mal traverse une zone de turbulence financière, alors qu’est-ce que ça doit être pour ceux qui travaillent moins. » C’est pour alerter que je l’ai dit. Donc j’espère que je vais pouvoir retravailler au mois de septembre, mais pour l’instant je n’en ai aucune garantie, ni le tournage que j’avais de prévu fin août (je n’ai aucune nouvelle pour l’instant), ni la reprise de La Vie de Galilée (qui est toujours en suspens pour l’instant). Donc, à un moment donné, il faut bien que je gagne ma vie, comme tout le monde.

L’année blanche, c’était formidable. J’espère que ce sera acté, car moi je me méfie beaucoup des phrases. Le président Macron a dit : « Je suis favorable. »Ce n’est pas un acte, pour l’instant nous en sommes toujours à cet avis favorable du président pour l’année blanche. J’attends que ce soit acté, discuté, parce qu’il y a plein de cas particuliers: entre ceux qui perdaient leurs droits dès le mois de mai, ceux qui vont le perdre au mois de septembre… Il faut que tous les cas particuliers soient envisagés de façon à ce que cette décision ne laisse personne sur le carreau. Le gouvernement va aussi aider les sociétés d’assurance des tournages pour combler le manque (les assurances prennent en charge 70% des frais et l’Etat a dit qu’il garantirait les 30% restants), ça c’est très bien.

Maintenant, bien sûr, il faudra certainement de l’argent ponctuellement. Il faut que l’argent serve à inverser ce paradoxe mortifère qui fait que les cinémas, les salles de spectacle ont plus intérêt actuellement à être fermés, qu’à être ouvertes avec un quart de jauge ou un tiers de jauge. Et ça, il faut lever ce paradoxe-là. Il faut prendre la décision d’ouvrir. Point barre. Et après trouver les solutions quand les problèmes se posent. Plus on tarde, plus on handicape durablement les professions du spectacle vivant et la chaîne d’exploitation des films. Plus on tarde, plus c’est problématique. Actuellement, il y a des tas de comédiens, de danseurs, de circassiens et autres qui sont dans les starting-blocks, qui attendent un feu vert pour commencer à répéter pour des spectacles qui vont avoir lieu en novembre.

Il y a des spectacles qui devaient se répéter pour Avignon, par exemple, et Avignon a été annulée, trop vite à mon avis. Je trouve ça incroyable qu’on puisse aller en vacances et ne pas aller au festival d’Avignon, même dans des conditions particulières, même peut-être avec une programmation changée, mais après tout, c’était l’occasion de montrer une sorte d’écorché du théâtre, comme en chirurgie. Et de voir un peu des travaux en progrès, du « work in progress ». De voir des formes plus simples, dans des lieux ouverts. Avignon s’y prête. Tout est à ciel ouvert.

Je trouve qu’Olivier Py a vraiment été très vite en besogne sur la fermeture. C’est étonnant de sa part, lui qui est toujours à questionner le théâtre. Là, tout d’un coup, il a arrêté de se les poser et il a fermé. C’est dramatique, la fermeture d’Avignon. Que dans le festival « off », dans ces tout petits théâtres confinés, cela pose de vrais problèmes sanitaires, oui. Mais en quoi la cour d’honneur pose un problème? On est à tous les vents, c’est même ça le problème justement, le mistral. En quoi tous ces lieuxen extérieur sont problématiques ? Non, s’il y a des lieux absolument compatibles, c’est bien ces lieux-là. C’est incompréhensible.

Il faut être un peu résistant.

Je trouve que dans cette époque-là, ça n’engage que moi, mais en tant qu’acteur, qui bosse principalement dans le secteur public, je me sens une mission, que je me suis auto-attribuée, d’un théâtre public, d’une culture publique. C’est pour cela que je me rends dans les écoles depuis 30 ans – comme beaucoup, on n’attend pas l’injonction du président pour y aller, on le fait et on a beaucoup de difficultés à la faire, parce qu’à chaque fois les autorités nous mettent des bâtons dans les roues, à chaque fois on nous oppose les matières sérieuses des matières qui ne seraient pas sérieuses, les matières de la culture. A chaque fois, les crédits alloués aux établissements scolaires baissent d’année en année pour ce genre d’activités artistiques. Il y a le réseau Canopée, qui fait un travail extraordinaire de mise en contact des spectacles vivants avec le corps enseignant, et ils sont en cessation de paiement d’année en année. Il serait temps de prendre ça à bras-le-corps et sérieusement, de le financer.

Je me sens en mission. Et actuellement, je me sens empêché dans ma mission et c’est mon droit le plus intime, le plus strict, d’avoir à assumer cette mission et de jouer, parce que j’estime que c’est important. Peut-être que d’autres vont ironiser là-dessus, je les laisse à leur ironie facile. Je trouve ça fondamental de jouer devant les gens. Bien sûr, ce n’est pas aussi fondamental que de sauver la vie de quelqu’un quia chopé un virus. Je ne me comparerai pas du tout à ça, ni de près ni de loin, mais il y a une responsabilité. Et actuellement, on m’en prive.

Si je dois courir un petit risque pour assumer ma mission de comédien face au public, laissez-moi le courir ce putain de risque.

Après tout, les hôpitaux se désemplissent, on a réussi à éviter la catastrophe absolue. Chaque semaine qui passe, le nombre d’entrées, le nombre de morts, le nombre de cas graves diminue. L’immunité acquise semble être prouvée. Voilà, des tas de scientifiques nous disent qu’on est à peu près sûr maintenant, que nous allons probablement nous en débarrasser. Et il n’y aura probablement pas de deuxième pic, cela ne veut pas dire qu’il n’y aura pas de cluster, mais il n’y aura pas de deuxième pic épidémique, disent certains chercheurs, avec tous les guillemets et le conditionnel possible. Les nouvelles sont bonnes sur le front du virus. Et le secteur du spectacle vivant serait le dernier îlot, un peu dangereux, qu’il faudrait retarder au maximum. Je ne comprends pas. Qu’on m’explique pourquoi on peut aller faire ses courses dans des hypermarchés et ne pas aller voir tranquillement un spectacle.

Un mot sur le cinéma, secteur également durement touché. Comment peut-on reprendre les tournages et l’exploitation en salles dans le contexte épidémique?

Je pense que le masque est la solution. Alors, bien sûr, les acteurs ne peuvent pas être filmés avec un masque, mais l’équipe technique oui. Porter des gants, oui. Essayer de voir comment on peut limiter le nombre d’intervenants. Après, je pense que s’il y a un art où on peut filmer des gens et après les rendre très proche au montage, alors qu’ils ne l’étaient pas au moment du tournage, s’il y a un art compatible avec toutes ces mesures de protection, c’est bien le cinéma. On fait quasiment ce qu’on veut au cinéma. Alors bien sûr se pose la question de deuxpersonnes qui doivent s’embrasser, etc.

J’ai tourné au Kazakhstan, un film de Volker Schlöndorff qui s’appelle Ulzhan, et on tournait dans une ancienne friche industrielle. En arrivant sur le tournage, tout le monde était masqué. Mais pas les petits masques « made in China » comme on a en ce moment, les gros masques avec les cartouches. Tout le monde avait ça, sauf nous les acteurs. Nous étions deux. J’ai posé la question et on m’a répondu qu’il y avait de l’amiante partout. On est restés toute une journée dans un lieu absolument pollué par l’amiante avec des poussières partout que soulevaient les véhicules de tournage, les pieds des techniciens… On est restés comme des couillons, sans masque, car ils n’en avaient pas prévu pour nous.

Je n’en fais pas une gloire, mais je veux dire que les risques, ils existent, indépendamment du virus, dans plein de situations. Cela ne veut pas dire qu’il faut les courir, mais il faut un peu réajuster le danger. Je ne pense pas que le tournage d’un film soit une zone hyper dangereuse et de futurs clusters pour la population. Cela peut être un endroit tout à fait contrôlable et en plus nous avons au cinéma un métier qu’on appellele régisseur. Ce sont des gens pragmatiques, concrets, travailleurs, qui trouvent des solutions à tout, tout le temps. J’admire tous les régisseurs de France et de Navarre. Faisons confiance aux gens, au personnel des théâtres, comme aux régisseurs, qui sont chargés de trouver les endroits pour tourner, de les organiser, de prévoir la cantine…

Les solutions existent. Si on ne met pas un chapiteau sur un lieu de tournage, on distribue des repas individuels, qu’on vient chercher avec des gants, un masque… Il n’y a aucun problème. Il y a des problèmes si on veut les voir et si on veut s’y arrêter, oui. Là, il y a toutes les raisons possibles pour tout interdire.

Je pense que le métro, le RER, les hypermarchés sont beaucoup plus dangereux en ce moment qu’un tournage de film ou une salle de spectacle.

Philippe Torreton

C’est mon point de vue et il se trouve que des médecins le corroborent un peu. Donc si on fait deux poids, deux mesures, alors cela veut dire que tous les mots sur la culture, sur l’importance de la culture, c’était du vent, du pipeau, puisque l’on passe après. On passe après le secteur automobile, les transports en commun, la réouverture des hypermarchés. On passe après tout le monde, finalement.

Vous avez été conseiller de Paris dans la majorité de Bertrand Delanoë entre 2008 et 2010. Dix ans après, quel souvenir gardez-vous de cette expérience? Envisagez-vous un retour à la politique pour faire évoluer les choses puisque vous êtes assez critique de l’action gouvernementale?

Je ne suis pas critique, je me pose des questions. Je suis capable de dire quand c’est bien, et quand j’attends plus. Je trouve que le gouvernement a globalement plutôt bien réagi, même par rapport à la culture. Il manque des choses. Il manque le principal: la réouverture et s’organiser pour ça. Mais c’est en cours, je déplore le temps qu’on perd actuellement, c’est tout. Sinon, j’ai régulièrement Franck Riester au téléphone que je trouve très bien. Simplement, pour qu’il y ait un dialogue, il faut de la franchise. Il ne suffit pas de dire « amen » à tout et il ne faut pas tout critiquer. Il faut être libre de sa parole et de sa pensée et pouvoir l’exprimer. Pour moi, ce n’est pas être critique, ce n’est pas la même chose.

Non, je n’envisage pas un retour concret dans la politique comme j’ai pu le faire lors du second mandat de Bertrand Delanoë. J’ai tiré une leçon de ces deux ans et demi, après avoir démissionné, c’est qu’il faut être vraiment disponible, parce que c’est un vrai métier. Je n’ai pas envie de faire comme beaucoup de conseillers parisiens, c’est-à-dire qui restent avocats, médecins, inspectrices d’académie… Ça c’est de la fumisterie. Si moi j’ai dû faire le choix d’arrêter, c’est parce que je ne voulais pas arrêter mon métier de comédien et que les deux étaient incompatibles. Tous les conseillers parisiens qui ont un autre boulot, il y en a un des deux qui est sacrifié, et je vous laisse deviner lequel. Beaucoup font acte de présence, moi j’étais plus franc. Quand je ne pouvais pas y aller, je n’y allais pas. Mais quand je pouvais y aller, j’étais là les deux jours. Le peu que j’ai fait, je l’ai fait sérieusement, donc je n’ai pas à rougir.

Je me suis rendu compte de la noblesse de cette tâche et je ne garde aucun souvenir amer. Simplement, ce que je n’ai pas réussi à faire était dû à mon inexpérience politique et à mon manque de temps. A chaque fois que je partais tourner un film ou en tournée théâtrale, quand je revenais, tout ce que j’avais fait était à refaire. Toutes les notes, les synthèses que j’avais pu faire, étaient à refaire, pour les mêmes gens. C’est comme s’ils avaient des mémoires de poissons rouges, parce qu’ils sont sollicités de toutes parts. Donc quand on veut que quelque chose aboutisse, il ne faut rien lâcher. Si on vous fait sortir par la porte, vous rentrez par la fenêtre. Et ça demande de la détermination. En général, un être humain, il choisit de mettre ce temps, cette énergie, pour une seule activité.

Si un jour je dois recommencer, je ne serais donc plus comédien. Mais ce jour n’est pas prêt d’arriver parce que je n’ai pas envie de lâcher ce formidable métier. Et puis surtout, je ne crois plus à l’action politique individuelle, mais à une coalition. Et donc, si jamais je dois retourner à un mandat, ce sera à l’intérieur d’une immense coalition, et certainement pas en étant affilé PS, Verts ou autre. Car c’est l’avenir de notre pays et de beaucoup d’autres.On le voit car c’est en germe en Autriche, en Belgique… La Belgique n’a pas eu de gouvernement pendant un an, et il est où le problème ? Ils ont pu gérer.

Nous pouvons très bien envisager un pays géré autrement que par ces sempiternelles élections et ces sempiternels débats de savoir qui à l’ascendant sur l’autre.

Là, par exemple, il y a une plateforme, et pour la première la fois, la CGT se regroupe avec Attac, Greenpeace, des ONG et des partis politiques… Il y a une tribune et des propositions. Et La France insoumise ne veut pas y adhérer parce qu’ils considèrent qu’ils en ont parlé avant… Prêtons serment pour dire à tous ceux qui seront tentés de faire cavalier seul, et bien ce sera sans nous. Plus jamais de ma vie, je ne voterai pour quelqu’un qui cherche à s’isoler et à ne pas se fédérer autour d’une coalition. J’espère pouvoir lancer ce message-là et que beaucoup de gens s’y retrouvent.

Pour finir cet entretien, j’ai envie de vous demander quels sont les auteurs, les films, les pièces qui vous ont aidé à penser et à traverser cette période si particulière ?

Beaucoup de textes d’Indiens d’Amérique du Nord, qu’ils soient anciens ou contemporains. Grâce aux réseaux sociaux, certaines de nos vidéos avec Richard Kolinka ont d’ailleurs été diffusées et notamment au patron de la librairie Millepages spécialisée dans la littérature américaine et indienne. Avec Richard, on a fait un texte de Navarre Scott Momaday, un poète indien, qui est un vieux monsieur âgé de plus de 90 ans et cette vidéo lui a été transmise. Et il nous a fait un très joli retour.

La parole indienne m’a énormément aidé. Il y a un retour à des choses simples basiques, évidentes, mais dites tellement joliment, simplement qu’en ces temps troublés, je me dis: « Evidemment ! » J’ai le sentiment aussi de retrouver les paroles de ma mémé dont j’ai fait un livre. Des paroles simples, de prélèvement parcimonieux de ce dont on a besoin… Ma grand-mère, par exemple, jusqu’à ce qu’elle n’ait plus la force physique, elle renouvelait ses pommiers dans sa cours. Des pommiers qu’elle ne verrait jamais pousser, mais pour nous, pour qu’on ait toujours des pommes à cidre, pour que l’on puisse faire du cidre – et entre nous du « calva », même si on n’a pas le droit. Et de continuer, de perpétuer ça, de livrer à ses enfants et petits-enfants une ferme et du terrain. De nettoyer ses ronces, ses orties, enlever le gui dans les pommiers. Entretenir ça.

Les Indiens entretenaient la nature. Le mythe du sauvage dans une nature sauvage, ça n’a jamais existé. Les Indiens n’étaient pas des sauvages et la nature n’était pas sauvage. Ils avaient domestiqué la nature, simplement de façon hyper harmonieuse et intelligente. Par exemple, pour ne pas faire des kilomètres pour aller chasser les antilopes, le cerf,ils nettoyaient les sous-bois pour que l’herbe pousse et que les herbivores viennent brouter près de leurs tipis. Tout cela était entretenu, ils avaient creusé des routes, ils faisaient pousser le maïs. Ils ont créé des canaux de plusieurs centaines de kilomètres. Les routes du chemin de fer américain reprennent d’ailleurs les anciennes routes tracées par les Indiens. Ils avaient inventé une sorte de Parlement de toutes les tribus, où les femmes avaient leur place. Et on dit que ce sont des sauvages? Mais ce sont nous les sauvages.

C’est le monde occidental qui est sauvage, brutal, imbécile dans sa façon de prélever ce qui ne peut pas se renouveler.

Le fer, le zinc, le cuivre, tout ça, on arrive au bout de l’exploitation. On aura toujours besoin de ces matières-là dans 150 ans, alors bien sûr on peut recycler, mais on ne recycle pas à l’infini. C’est nous qui sommes vraiment imbéciles et d’une immense brutalité. Donc ça m’a fait du bien de lire les lettres de Sitting Bull, Navarre Scott Momaday et tous les autres que j’oublie. J’incite les gens à aller sur internet ou à commander à leur librairie toutes ces paroles indiennes, toute cette poésie indienne, et même toute cette littérature au sens large. Et de retrouver en nous ce stoïcisme indien.

Arrêtons d’être affolé. L’immense majorité des gens qui meurent du virus ne meurent pas du virus lui-même, meurent de ce qu’on appelle un orage de cytokines, c’est-à-dire l’orage que provoque cet afflux massif d’anticorps que le corps, de manière affolé, engage pour lutter contre l’infection. Donc on ne meurt pas du virus, on meurt de nous-mêmes. Si ça, ce n’est pas une putain de métaphore à avoir en tête. Si on rate cette métaphore, alors effectivement, je ne donne pas cher de l’espèce humaine.

Merci beaucoup Philippe Torreton, ce sera le mot de la fin. Et on vous retrouve rapidement au théâtre et au cinéma.

Merci à vous. Et si je peux me permettre… On aura le bonheur avec Richard Kolinka et Aristide Rosier, qui sont mes deux acolytes pour le spectacle Nous y voilà, de pouvoir être sur scène le 23 juin prochain, dans la salle Jacques Brel à Fontenay-sous-Bois. Ce spectacle, on va essayer de faire en sorte qu’il soit retranscrit en direct sur le site de la mairie. Et je suis content que Fontenay-sous-Bois soit un peu pionnière comme cela.

C’est ce que je disais tout à l’heure, agissons. Molière le disait : « Il faut faire, et non pas dire. »Pour l’instant, on dit beaucoup, mais on ne fait pas beaucoup dans la culture. Faisons, engageons-nous et réglons les problèmes au fur et à mesure. Là, je suis content, le 23 juin, c’est un mardi, ce sera deux jours après la Fête de la musique, nous allons être sur scène pour la première fois avec notre spectacle. Et j’espère que cela donnera envie à d’autres villes de faire la même chose avec leurs artistes.

Source : France Info

Maria Rodriguez
Maria Rodriguez
Inscrivez-vous à notre newsletter

Sign In QUÉBEC 89

Account details will be confirmed via email.

Reset Your Password