l’incendie de Notre-Dame de Paris raconté par ceux qui l’ont vécu

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l’incendie de Notre-Dame de Paris raconté par ceux qui l’ont vécu

Olivier de Châlus Chef des guides de Notre-Dame

On entend un gros « boum », mais depuis le parvis, on ne voit rien. On réalise que c’est la flèche qui vient de tomber. Le bruit est celui de la voûte qu’elle a entraînée dans sa chute. C’est comme un moment de sursaut dans la tristesse. Je mesure la chance que j’ai d’avoir étudié la charpente.

Guy Habitant du quartier
Lorsque la flèche tombe, il y a un énorme mouvement de foule et un tel cri que je pense qu’il y a eu un accident place du Châtelet, où je suis. Un champignon de fumée jaunâtre s’élève dans le ciel au-dessus de Notre-Dame, je n’ai jamais vu ça.

Philippe Arino Écrivain et catholique
La flèche tombe, il y a un « oh » général. On se demande qui est en dessous et si les pompiers sont en danger. C’est le seul moment où je sens qu’on n’est pas dans un stade de foot. On se dit que tout va disparaître.

Thibaud En séminaire d’entreprise à Paris
Je suis rue Valette avec des collègues, et je filme le moment où la flèche s’incline et tombe. Je poste la vidéo sur Twitter et immédiatement des dizaines de gens me demandent ce qui se passe. Beaucoup de journalistes veulent savoir s’ils peuvent utiliser mes images. Mon téléphone devient un truc qui vibre sans arrêt, complètement inutilisable.

Général Jean-Claude Gallet Commandant la Brigade de sapeurs-pompiers de Paris
L’effondrement de la flèche crée un effet de surpression qui ferme l’ensemble des portes de Notre-Dame.

« Entre 20 et 40 pompiers sont pris au piège à l’intérieur de la cathédrale. On n’a pas de nouvelles d’eux et leur voie de repli est envahie par les flammes. »

Un second foyer démarre dans la nef, où la flèche s’est effondrée, et commence à s’étendre. La croisée des transepts, qui maintient en équilibre la cathédrale, est tombée, donc le plafond du monument risque de s’effondrer. Le plomb commence à couler à l’intérieur, il faut évacuer les œuvres d’art très rapidement.

Sébastien Humbert Conseiller de la maire de Paris en charge de la sécurité et de la mémoire
Une équipe qui rassemble pompiers, personnel de Notre-Dame et du ministère de la Culture se met en place pour identifier les œuvres qu’il faut protéger.

« Les pompiers sortent 50 à 60 œuvres qu’ils placent dans le jardin près du presbytère. »

Pendant ce temps-là, on réquisitionne trois camions spécialisés dans le transport de choses fragiles et des agents chargés de la logistique à la mairie de Paris pour les conduire. Ils doivent traverser Paris bondé, c’est compliqué.

Général Jean-Claude Gallet Commandant la Brigade de sapeurs-pompiers de Paris
Durant l’opération de sauvetage des œuvres, à l’intérieur de la cathédrale, le régisseur de Notre-Dame, Mgr Chauvet, oublie le code du coffre qui contient la couronne d’épines du Christ. On se dit : « Merde, c’est pas possible, tout ça pour ça, on va chuter là-dessus ! »

Aux alentours de 20 heures, Emmanuel Macron arrive sur le parvis avec le Premier ministre et d’autres personnes que je ne connais pas. Il est tout maquillé pour l’intervention télévisée qu’il devait faire ce soir-là [sur la crise des « gilets jaunes »]. Malgré le maquillage, il est blême.

Philippe Arino Écrivain et catholique
Je retrouve un ami, car j’ai besoin d’exorciser ce qui se passe. On se déplace, on voit des groupes de chanteurs catholiques. Je les trouve trop dans le dramatisme, ils pleurent à genoux. Je trouve ça un peu déplacé, donc je prie sans m’agenouiller, sans théâtre.

Karine Dalle Directrice de la communication du diocèse
A l’archevêché, les appels fusent de partout. Les vicaires généraux nous préviennent qu’Emmanuel Macron arrive à Notre-Dame, donc on décide d’y aller. On remonte le boulevard Saint-Germain en voiture, on est bloqué au barrage policier. Je leur dis : « Je suis avec l’archevêque de Paris, il faut qu’on passe ! » Sur le pont du cardinal Lustiger, je tourne la tête vers la cathédrale et je vois ce spectacle… C’est incroyable. Ça ne dure que quelques secondes, car tout de suite on s’engouffre dans la cour de la préfecture de police. Emmanuel Macron est déjà là.

Mgr Benoist de Sinety Vicaire général de Paris
J’ai rejoint le parvis, où je retrouve d’autres membres du clergé. On nous informe qu’une cellule de crise se tient à la préfecture de police, on s’y rend. On est une trentaine dans la salle : Emmanuel Macron, divers ministres, des responsables de toute sorte… Tout le monde est très ému, sidéré, silencieux. Le général Gallet fait un point sur l’incendie au président.

Général Jean-Claude Gallet Commandant la Brigade de sapeurs-pompiers de Paris
J’explique qu’il va falloir consentir à ce qu’on appelle « la part du feu » : la charpente est foutue. Désormais, pour sauver la cathédrale, l’essentiel est que le feu ne se propage pas aux tours. Il faut concentrer nos moyens sur ce qui n’a pas encore brûlé, pour faire baisser la température de l’incendie.

Ariel Weil Maire du 4e arrondissement
C’est un énorme choc. On est en train de parler de la perte de Notre-Dame comme de l’hypothèse la plus probable.

Sébastien Humbert Conseiller de la maire de Paris en charge de la sécurité et de la mémoire
J’arrive avec les équipes de la Ville derrière Notre-Dame. Les pompiers, le personnel de Notre-Dame et les conservateurs du ministère de la Culture sont en train de recenser les œuvres sorties. Il y a plein de pompiers, des échelles, de l’eau qui coule partout. Une chaîne humaine se met en place pour évacuer les œuvres : les pompiers les donnent aux policiers, qui remontent la rue derrière Notre-Dame et les donnent aux agents logistiques de la Ville, qui les chargent dans les camions.

« Les seuls objets qui ne quittent pas les mains des conservateurs sont ceux du Trésor. Ils les gardent contre eux comme on tient un petit enfant. »

C’est très émouvant de voir des pompiers transporter ces très gros tableaux, ces chaises dorées très belles, ces très gros cierges et ces tout petits objets extrêmement précieux. Des policiers se prennent en photo, les conservateurs ont les larmes aux yeux. On a tous conscience de vivre quelque chose d’exceptionnel.

Guy Habitant du quartier
Des débiles font courir des rumeurs place du Châtelet. « C’est sûr que c’est un attentat. Comment voulez-vous que ça brûle comme ça ? » lance un monsieur d’un certain âge. Il est interpellé par plusieurs personnes qui lui disent : « Mais comment pouvez-vous dire ça ? C’est en cours, on n’a pas de preuve. »

Marthe Chanteuse au sein de la Maîtrise Notre-Dame de Paris
Vers 21 heures, je vois la tour nord fumer depuis la place Saint-Michel. J’écris un message à un ami en Terre sainte [Israël] : « Ça y est, la tour nord fume, c’est la fin. » Je me dis qu’il faut que je pleure, sinon ça va être trop gros. Je pleure et je coupe tous les réseaux sociaux.

Général Jean-Claude Gallet Commandant la Brigade de sapeurs-pompiers de Paris
Quand je reviens sur les lieux de l’incendie, on m’annonce que le Trésor est sorti de la cathédrale. D’un coup, l’intensité de la chaleur est telle qu’une sorte de tempête de feu s’élève et passe par le trou du plafond. Au même moment, le vent devient plus violent et pousse ce cylindre de gaz chaud en direction des deux tours. Le dessinateur opérationnel des pompiers, qui était en reconnaissance à l’intérieur de la cathédrale, se rend compte tout de suite que le feu est passé dans les tours et qu’il commence à ravager les poutres qui soutiennent les cloches. Elles menacent de rompre dans les minutes qui suivent, avec le risque de provoquer l’effondrement de l’ensemble de la cathédrale. Avec mon adjoint, on réalise qu’on n’a pas d’autre choix que d’envoyer des pompiers combattre l’incendie à l’intérieur, avec une prise de risque très importante.

« On risque la mort de 20 à 50 hommes. Le président est le chef des armées, c’est à lui de valider ou pas ce risque. »

Mgr Benoist de Sinety Vicaire général de Paris
Le général Gallet revient à la préfecture de police pour faire un nouveau point. Il explique qu’il faut qu’il envoie des hommes au contact direct du feu dans la tour nord, mais on comprend que s’ils n’arrivent pas à maîtriser l’incendie, il est très probable que la tour s’effondre avant qu’ils n’arrivent à en ressortir. Il prévient que s’il lance cette opération, dans 1h30, on saura « si ça passe ou ça casse ».

Général Jean-Claude Gallet Commandant la Brigade de sapeurs-pompiers de Paris
Je m’appuie sur un croquis du dessinateur opérationnel pour présenter nos deux options au président. Soit on ne fait rien, et à 5 heures du matin on ne verra plus les deux tours. Soit on tente une manœuvre qu’on n’est pas sûrs de réussir, car il faut la réaliser dans la demi-heure, mais on est prêts à la conduire. On a un échange fort. Le président pose deux ou trois questions pertinentes. Il me regarde, le silence est lourd. Une question dans la salle fuse : « Quelle est votre appréciation du risque d’effondrement ? » Je réponds : « Le risque est consenti. » Le président me dit : « OK, allez-y mon général, on vous fait confiance. » On rejoint le parvis pour regarder la progression du commando qui monte dans les tours. La colonne avance, rencontre parfois des obstacles, marque des temps d’arrêt, mais ne recule pas.

Samuel Prof de SVT parisien
La nuit est tombée, les braises donnent l’impression d’un feu de l’enfer au-dessus de Notre-Dame. Grâce aux lampes sur leurs casques, on voit les pompiers monter sur le beffroi. On se demande comment ils réussissent à grimper avec tout leur matériel. C’est un moment de concentration très intense dans la foule.

A la fin de la réunion à la cellule de crise de la préfecture de police, l’un des pompiers accepte de m’emmener aux portes de la cathédrale. On voit un robot qui tournoie et envoie de l’eau à l’intérieur de Notre-Dame. Au-dessus de l’un des pompiers présents, je vois la grand croix, debout et lumineuse dans le noir. C’est irréaliste, prodigieux.

Karine Dalle Directrice de la communication du diocèse
Je file avec les vicaires généraux rue des Ursins, dans un autre bâtiment du diocèse. L’archevêque va prier et nous on monte au sixième étage du bâtiment qui a une vue extraordinaire sur la voûte de Notre-Dame. On voit que ça flambe, il y a des traces rouges de partout et des fumées. Je m’effondre. Les vicaires proposent de demander à tous les prêtres de Paris de sonner les cloches. Je tweete un appel en ce sens sur le compte de l’archevêque. L’assistante de Jean-Jacques Bourdin m’appelle pour que Mgr Aupetit vienne en plateau le lendemain matin.

Thomas Catholique venu chanter dans un bar près de Notre-Dame
Avec mes amis, on se retrouve au bar Le Nul part ailleurs, où on est censés chanter. On voit sur les réseaux sociaux que le feu est entré dans la tour nord et que si le beffroi s’effondre, tout va s’écrouler. On apprend aussi que l’archevêque de Paris appelle tout le monde à prier et que certains se sont mis à chanter un peu partout. Alors on se met aussi à chanter : des chants scouts, des chants français, l’hymne corse, qui est un hommage à la Sainte Vierge, un chant marin qui dit « priez pour nous »… Tout de suite, des gens nous rejoignent, d’autres nous filment ou appellent leurs amis pour leur faire écouter. J’ai peur, je suis triste, mais aussi fier d’avoir maîtrisé mes émotions. Thomas et ses amis chantent avec la foule à proximité de Notre-Dame de Paris lors de son incendie, le 15 avril 2019.

Général Jean-Claude Gallet Commandant la Brigade de sapeurs-pompiers de Paris
Alors que l’opération dans les tours est encore en cours, Laurent Nunez [secrétaire d’Etat auprès du ministre de l’Intérieur] et moi tenons une conférence de presse. On est emmerdés par des journalistes qui veulent savoir pourquoi on n’a pas utilisé d’hélicoptère pour larguer de l’eau sur Notre-Dame. Quand vous êtes sous pression et que vous devez vous justifier, alors que la solution proposée est un non-sens, c’est un peu pénible à gérer… Je découvre qu’il y a 40, 50 caméras, et je me dis : « Merde, comment je vais dire au monde entier que la situation n’est pas gagnée ? » J’explique que si on n’arrive pas à éteindre l’incendie dans la tour nord, le risque d’effondrement est important. Ça jette un froid, les questions fusent. La ministre des Armées m’attrape le bras et m’extrait.

 

Source : Franceinfo

Marino Stozza
Marino Stozza
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