Intelligence artificielle et santé numérique: pour des innovations responsables

Share on email
Share on facebook
Share on twitter
Share on linkedin
Avant d’être en mesure de prodiguer des soins à distance ou de découvrir de nouveaux traitements grâce à l

Avant d’être en mesure de prodiguer des soins à distance ou de découvrir de nouveaux traitements grâce à l’intelligence artificielle, il importe de réfléchir au préalable et de s’assurer que les avancées en santé numérique répondent aux principes de l’innovation responsable.

Près de 300 chercheurs et praticiens ont assisté au symposium international «Innovation responsable en santé numérique», tenu à l’amphithéâtre Ernest-Cormier de l’UdeM les 29 et 30 janvier.

Comment les innovations du domaine numérique modifient-elles les soins de santé offerts aux patients? Ceux-ci peuvent-ils avoir confiance dans la façon dont leurs données sont et seront utilisées par le personnel soignant et le système de santé? Et les diagnostics posés par l’intelligence artificielle (IA) auront-ils préséance sur ceux des médecins?

Ce sont là quelques-unes des questions abordées par les conférenciers et panélistes invités au symposium international «Innovation responsable en santé numérique», organisé par le Consortium Santé numérique de l’Université de Montréal et auquel ont assisté près de 300 chercheurs et praticiens issus de différents secteurs.

Le directeur du département de la santé numérique et de l’innovation à l’Organisation mondiale de la santé (OMS), Bernardo Mariano, a ouvert les discussions en invitant les personnes participantes à s’assurer que, «dans 10 ans, le rôle que vous aurez joué dans la transformation numérique de la santé aura permis d’élargir et, surtout, d’améliorer la couverture des soins partout dans le monde, incluant les régions les moins accessibles».

S’adressant à l’auditoire par l’entremise de la vidéoconférence, M. Mariano a indiqué qu’un groupe de conseillers aide actuellement l’OMS «à naviguer dans ces transformations […] afin d’accompagner les pays pour trouver la meilleure coexistence dans la prestation de soins de santé traditionnels et ceux [issus du domaine numérique]».

Il a aussi dit souhaiter obtenir la collaboration des «géants du Web» pour tirer un meilleur avantage de l’intelligence artificielle, notamment pour contrecarrer les fausses informations se rapportant aux maladies et à leur traitement.

L’importance des données et de leur protection

Dans l’un des panels de discussion, Alexandre Lebouthillier a soutenu que «l’intelligence artificielle repose sur le traitement de données et, pour qu’elle contribue à la recherche et à la découverte de traitements pour différentes maladies, les données doivent être plus accessibles aux chercheurs et chercheuses».

Selon le cofondateur de la société Imagia, engagée dans la lutte contre le cancer au moyen de l’intelligence artificielle, «l’IA aura une action transformatrice dans l’optimisation de l’efficacité des traitements en améliorant le temps de découverte de médicaments, dont la mise au point prend actuellement des années».

En appliquant les composantes de la Déclaration de Montréal pour un développement responsable de l’intelligence artificielle, «notre entreprise pourra travailler avec les données des patients tout en les laissant là où elles doivent être afin d’assurer leur sécurité», a insisté celui qui est aussi membre des conseils d’administration de l’Institut québécois d’intelligence artificielle et de l’Institut de valorisation des données de l’UdeM.

La Déclaration de Montréal constitue d’ailleurs la charte éthique de l’Observatoire international sur les impacts sociétaux de l’IA et du numérique (OBVIA), qui regroupe des chercheurs de neuf universités et différents partenaires ayant pour objectif de créer des connaissances afin de faciliter les prises de décision relatives aux avancées en santé numérique.

«La légitimité scientifique peut servir de consensus pour institutionnaliser la Déclaration qui, à son tour, peut servir de prémisse à un dialogue international pour encadrer les développements en santé numérique», a soumis la directrice générale de l’OBVIA, Lyse Langlois.

Selon elle, une réflexion éthique doit d’ailleurs présider à l’élaboration de normes pouvant éclairer les principes sous-jacents aux lois et règlements qu’adopteront les pays en ce domaine.

Des soins à (très grande) distance!

L’astronaute canadien à la retraite Robert Thirsk a dressé un tableau futuriste de ce que sera la médecine numérique autour des années 2050… afin d’assurer la santé des cosmonautes qui seront en mission sur Mars!

La distance entre la Terre et la planète rouge étant de 76 millions de kilomètres en moyenne, un équipage mettra six mois pour s’y rendre. Il en reviendra après un séjour de 18 mois, soit une mission d’une durée totale de plus de 900 jours au cours de laquelle les voyageurs de l’espace devront vivre en autonomie complète.

Toute demande d’information aux spécialistes qui les superviseront de la Terre mettra sept minutes pour se rendre à destination. En d’autres termes, il faudra attendre près d’un quart d’heure avant d’obtenir une réponse à une question envoyée de Mars… Une éternité en situation d’urgence!

«L’intelligence artificielle sera donc au cœur des outils de soins virtuels, a dit M. Thirsk. Le module martien sera ainsi muni d’un petit centre médical disposant de différents appareils, dont une imprimante 3D pour créer les dispositifs à usage unique, comme les tubes et les seringues.»

Quel lien avec l’innovation responsable?

Le représentant de l’Agence spatiale canadienne a soutenu que ces avancées technologiques bénéficieront à l’ensemble de la société et plus particulièrement «aux Canadiens et Canadiennes vivant en régions éloignées ou dans des centres pour personnes âgées».

Réfléchir en amont de la conception des innovations

Avant d’être en mesure de prodiguer des soins à distance, il importe de réfléchir en amont pour s’assurer que les avancées en santé numérique répondent aux principes de l’innovation responsable.

C’est là le champ de recherche de la professeure Pascale Lehoux, de l’École de santé publique de l’UdeM, qui dirige le programme de recherche InFieri, financé par la Fondation des Instituts de recherche en santé du Canada.

Mme Lehoux a présenté un modèle pouvant permettre aux décideurs gouvernementaux et autres d’évaluer la pertinence de financer ce type d’innovations, selon différents scénarios.

«Il y a eu beaucoup d’argent investi dans la santé numérique ces dernières années, mais les résultats sont plus difficiles à obtenir que ce qu’on pensait, a évoqué Mme Lehoux. Il faut donc étudier le financement d’une innovation à un stade plus précoce de sa conception tout en établissant des règlements capables de s’adapter rapidement aux conséquences économiques, sociales, éthiques et environnementales imprévues.»

Le modèle qu’elle propose repose, entre autres, sur des échelles de mesure en fonction de la valeur ajoutée des innovations pour la santé des populations et pour le système de santé lui-même.

«Pour atténuer la méfiance de la population vis-à-vis de l’intégration des nouvelles technologies aux soins et services de santé, les politiques et règlements doivent récompenser les initiatives qui favorisent la responsabilité des parties prenantes et qui améliorent notre capacité à diminuer les inégalités en santé tout en assurant la pérennité des services», a signalé Pascale Lehoux.

Stimuler l’innovation tout en protégeant les droits des individus

À quel moment doit-on légiférer en matière d’innovation numérique? Si le droit intervient avant, il renforce la confiance du public, mais freine l’innovation; s’il survient après, il est à la remorque de l’innovation et perd de son pouvoir d’action.

Pour Catherine Régis, le dilemme du droit en matière de santé numérique consiste à stimuler l’innovation tout en protégeant les droits des individus.

«Pour atteindre un équilibre juridique sociotechnique, il faut établir un arbitrage contextualisé et proportionné au risque, et définir une norme commune pour guider cet arbitrage: un exemple serait d’établir que les données numériques de santé constituent un bien public», a illustré la professeure de la Faculté de droit de l’UdeM.

Par ailleurs, dans le contexte de l’émergence de l’intelligence artificielle, où l’accès à l’information et la complexité des algorithmes posent des défis, Catherine Régis a averti que l’innovation numérique «ne doit pas atrophier le jugement humain: les acteurs du système de santé doivent avoir une voix dans la conception et l’évaluation de ces innovations».

Parmi les solutions possibles, Mme Régis suggère que soient reconnues l’autorité et la compétence du personnel soignant «d’aller à l’encontre d’une recommandation algorithmique [et] de tolérer juridiquement les limites de l’humain».

Pour sa part, le patient partenaire René Benoît a affirmé que la vulnérabilité du patient doit être prise en compte lorsqu’on lui demande de consentir à un traitement issu des technologies numériques. «Il faut aussi se demander s’il aura droit à tous les soins nécessaires s’il n’y consent pas.»

M. Benoit a aussi rappelé que, «même en contexte d’interdisciplinarité, la compétition continue d’exister dans les organisations, et le patient doit toujours rester autonome et conserver son pouvoir de décision».

«Il ne faut pas perdre de vue que, au-delà des innovations numériques, la qualité relationnelle du patient avec son médecin a une influence majeure sur l’amélioration de son état de santé», a-t-il conclu.

Maria Rodriguez
Maria Rodriguez
Inscrivez-vous à notre newsletter

Sign In QUÉBEC 89

Account details will be confirmed via email.

Reset Your Password