“Ciné-clubbing” (16) : Ken Loach à l’est de la nouvelle vague

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Depuis dix ans, au Cinéma du Panthéon, à Paris, “Télérama” organise “L’inconnu du ciné-club”, une soirée où nous demandons à des artistes de nous offrir des moments de cinéma uniques à travers une sélection d’extraits et la présentation d’un long métrage. Venu présenter “Jimmy’s Hall” en avant-première au printemps 2014, Ken Loach s’était longuement étendu sur la nouvelle vague… tchèque. Récit.

Ken Loach est un habitué du ciné-club de Télérama. Il y est venu trois fois en dix ans, pour présenter en avant-premières (secrètes) ses trois derniers films. La première séance se tient au printemps 2014 pour Jimmy’s Hall. Il vient montrer des extraits qui le renvoient à sa jeunesse de cinéaste. Il commence de manière intime par les images du pays de son enfance, tirées d’un fameux documentaire anglais, Listen to Britain, qui peint l’Angleterre au tournant de la Seconde Guerre mondiale et met en lumière le monde ouvrier tel qu’il l’a connu et aimé, « une société homogène et stable, tournée vers l’esprit collectif ».

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Sa mère était fille de tailleur, son père, fils de mineur : « Il a travaillé comme électricien dans une usine. Il touchait sa paie chaque semaine dans une enveloppe, il a fini chef d’atelier, il aurait sans doute pu avoir d’autres aspirations. » Au cœur des images choisies par le réalisateur de Sorry We Missed You, la station balnéaire de Blackpool, au nord de Liverpool, « la mecque de la classe ouvrière ». Ken Loach s’y rendait tous les ans en vacances et a été marqué à vie par les spectacles de music-hall. Les chansonniers surtout, dont Listen to Britain a gardé la trace. « Leur humour était leste et chaleureux. Ils évoquaient la pauvreté et ses contrariétés, les problèmes ordinaires de la vie et de l’amour, dans un style plein de sous-entendus qui faisait littéralement chavirer de rire des salles entières. Un sens comique de l’oppression sexuelle, du désir refoulé, qui m’a beaucoup influencé par la suite. »

De la riche école documentaire britannique des années 40, Ken Loach, passionné de photographie, a tiré son sens du regard, « une manière d’observer les gens, avec empathie, calme, concentration, de les regarder vraiment, pas de leur courir après comme on le fait souvent aujourd’hui ». Sa principale influence vient cependant de la nouvelle vague, celle de l’Est en particulier. D’une bande de cinéastes tchécoslovaques, Milos Forman, Jiri Menzel, Ivan Passer… Au cœur de sa séance, il placé une scène de Trains étroitement surveillés, un film réalisé par Jiri Menzel en 1966, « sans doute celui que j’emporterais avec moi sur une île déserte ».

« J’ai d’abord été influencé par la nouvelle vague française, explique-t-il, sa modernité, son inventivité, sa manière de briser les conventions et surtout de faire descendre le cinéma dans la rue. À la BBC, les téléfilms étaient tournés en studio, et nous avons rusé pour filer à l’air libre avec des caméras 16 mm. Godard m’a communiqué son énergie, mais c’est une influence passagère. Le groupe de cinéastes tchèques que j’ai découvert, dans les années 60, quand je m’éloignais de la télévision pour me lancer dans le métier de réalisateur de cinéma, m’a guidé pendant toute ma carrière. Chez Jiri Menzel, tout me semble exemplaire, le récit, le cadre, la lumière et la manière de se poser pour considérer les personnages avec humanité, les regarder de manière pénétrante. »

Ken Loach.

Olivier Metzger, Modds pour Télérama

Une nouvelle vague chasse l’autre

La scène qu’a choisie Ken Loach montre des « travailleurs », des gens du peuple que le réalisateur filme avec tendresse, sensualité ( il dit avoir connu ses premiers émois érotiques devant les films de la nouvelle vague ), et « un sens de l’humour légèrement ironique mais bienveillant », qui lui a longtemps servi de boussole. « Ils étaient proches des gens mais leur style était âpre, tranchant, presque sauvage parfois, sans jamais rien perdre de l’humanisme qui sous-tendait leur travail. » « Quand j’ai tourné Kes, en 1969, raconte-t-il, je me suis très fortement inspiré de ces cinéastes. Mon chef opérateur, Chris Menges, avait été l’assistant d’un des opérateurs de la nouvelle vague tchèque, Miroslav Ondricek (qui a travaillé sur Les Amours d’une blonde notamment, ndlr), et nous avions de longues discussions sur la lumière, sur le choix des objectifs, pour déterminer ceux qui exprimaient une sympathie pour les personnages. Sur l’emplacement de la caméra aussi, la décision la plus importante qu’on puisse prendre chaque jour, celle qui nous met à la juste distance des acteurs et de l’action. Les scènes de classe ou de vestiaires dans Kes, par exemple, viennent en droite ligne du cinéma tchèque. C’est à cette époque de ma carrière que j’ai compris que la caméra ne devait pas faire tout le travail, mais qu’on devait trouver un cadre et une lumière qui libéreraient les protagonistes leur donnant authenticité et vérité. On n’éclairait plus un plan mais toute une scène, tout un espace, dans lesquels les acteurs pourraient prendre leurs aises. » Une nouvelle vague chasse l’autre. Kes s’éloigne de l’euphorie des années 60, du style à tout prix et de la caméra au poing : « La caméra, je ne voulais plus qu’on la remarque. Après des années où je cherchais à prendre des images à la volée, je me suis posé pour comprendre mes personnages et les aimer. »

Demain: Xavier Gianolli, de Christophe à De Niro

Source officielle de cet article : telerama

Marino Stozza
Marino Stozza
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