«La Chine veut saisir l’occasion de l’affaiblissement américain»

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«La Chine veut saisir l’occasion de l’affaiblissement américain»

Mathieu Duchâtel est directeur du programme Asie à l’Institut Montaigne. Pour lui, la Chine tente de vendre au monde sa gestion de la crise pour prendre le pas sur les Etats-Unis.

La crise du Covid-19 peut-elle accélérer le rattrapage par la Chine de son retard sur les Etats-Unis et amener à une forme de parité stratégique entre les deux pays ?

La Chine perçoit la crise comme un moment d’affaiblissement américain et tente de saisir cette occasion pour convaincre la communauté internationale qu’elle a bien géré l’épidémie sur son propre sol. Elle est aujourd’hui en position de vendre de l’équipement médical grâce à la mobilisation sans pareille de son industrie pendant la crise, elle assure ainsi un cinquième de la production mondiale de respirateurs. Pourtant, la Chine va aussi accuser le coup économique de la période : sa production a été à l’arrêt pendant deux mois et ses marchés d’exportation sont paralysés. Pour continuer sa montée en puissance, elle a besoin de soutenir son effort sur le plan technologique tout en continuant à investir dans son armée.

Mais avec une croissance de son PIB inférieure à 2 %, de combien ses dépenses militaires peuvent-elles encore croître ?

Ces dernières années, il y a eu un alignement de l’augmentation de son budget de la défense sur la croissance de son PIB. Mais avec les blocages que connaît le pays, il n’est pas exclu que le phénomène de rattrapage de la Chine finisse par se gripper. Un point crucial de la compétition sino-américaine est de savoir si la Chine va remporter la «bataille des récits». Sa diplomatie est mobilisée pour vendre à la communauté internationale l’idée selon laquelle elle a maîtrisé l’épidémie sur son territoire, avec des statistiques de décès bien plus basses que ce que connaissent les Etats-Unis et l’Europe Occidentale, grâce à la supposée supériorité de son modèle de gouvernance. Or il existe une défiance généralisée sur les chiffres chinois. En outre, il est clair que les pays qui ont réagi plus tôt que la Chine, comme la Corée du Sud, Singapour ou Taiwan, n’ont pas attendu Pékin et l’OMS pour considérer le coronavirus comme un risque majeur. Ces pays sont parvenus à éviter le confinement généralisé qui a paralysé Wuhan et le Hubei. Il existe donc objectivement des alternatives au modèle chinois. Beaucoup estiment aujourd’hui que la relation sino-américaine va davantage se détériorer à l’issue du Covid-19, qu’il existe une «nouvelle normalité» de confrontation sino-américaine. Mais l’administration Trump était déjà sur une ligne dure, celle par exemple d’un découplage technologique avec la Chine. Or pour le rattrapage chinois, l’accès aux technologies étrangères demeure très important.

Les Etats-Unis, l’Europe ou encore le Japon ne vont-ils pas tirer comme leçon de la crise qu’il est nécessaire de limiter leur dépendance à la locomotive chinoise ?

Cette idée existe partout. Le plan de relance japonais inclut ainsi des financements pour des relocalisations de l’industrie japonaise hors de Chine, au Japon et ailleurs en Asie. L’agressivité dont fait preuve aujourd’hui la diplomatie chinoise pour défendre la gestion de la crise sur le sol chinois, critiquer les Etats-Unis et certains pays européens pour leur temps de réaction s’explique en grande partie par une posture défensive. Face à cette défiance, la Chine doit redoubler de persuasion.

Ces efforts de persuasion peuvent-ils être productifs ?

Ils risquent surtout, par leur outrance, d’être contre-productifs. En menant une «bataille des récits» qui fait feu de tout bois, la Chine brûle aussi des ponts diplomatiques.

Pourquoi cette fébrilité ?

On ne doit pas sous-estimer l’importance de la réussite de Taiwan, et la bonne réception dans les démocraties occidentales de la réussite de la démocratie insulaire dans sa gestion de crise. Cela provoque une forte crispation à Pékin – la question de Taiwan amène la Chine à politiser encore davantage ses messages à l’international autour du coronavirus. En outre, une certaine confusion se dégage de la communication chinoise, avec certains diplomates, comme l’ambassadeur aux Etats-Unis, Cui Tiankai, qui critiquent la surenchère dont font preuve certains de ses collègues. En somme, ce mélange entre une tentation de saisir l’occasion d’un affaiblissement américain et la perception d’une forte vulnérabilité (tant la bataille des récits est loin d’être gagnée pour Pékin) ne donne pas l’impression qu’une stratégie claire a été arrêtée pour renforcer les positions de la Chine dans sa compétition avec les Etats-Unis. Au contraire, une impression de navigation à vue se dégage.

Source du post: liberation.fr

Maria Rodriguez
Maria Rodriguez
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