La collection de François Depeaux, l’industriel aux 600 tableaux impressionnistes, exposée au musée des Beaux-Arts de Rouen

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La collection de François Depeaux, l'industriel aux 600 tableaux impressionnistes, exposée au musée des Beaux-Arts de Rouen

François Depeaux, riche industriel normand, a achetédes centaines de tableaux impressionnistes et soutenu les artistes dans les années 1880-1890. Le musée des Beaux-Arts de Rouen a reconstitué une partie de sa collection (jusqu’au 15 novembre 2020).

Dans le cadre de la saison Normandie impressionniste 2020, le musée des Beaux-Arts de Rouen consacre une grande exposition à la collection impressionniste de François Depeaux (1853-1920), industriel rouennais qui a possédé pas moins de 600 tableaux, de Monet à Renoir en passant par Sisley, qui a soutenu les artistes impressionnistes tardifs de l’école de Rouen, et qui a fait une donation importante au musée normand.

« Nous avons souhaité faire cette exposition parce que François Depeaux est à l’origine de la grande donation impressionniste au musée des Beaux-Arts de Rouen en 1909, est c’est le centenaire de sa mort », explique Joanne Snrech, conservatrice du patrimoine au musée et co-commissaire de l’exposition.

Portrait de François Depeaux (Droits réservés)

Les collectionneurs « ont eu un rôle vraiment important dans la structuration du mouvement impressionniste, ce sont eux qui ont soutenu les artistes, qui leur ont permis de vivre et de développer leur peinture », souligne Joanne Snrech. Et pourtant François Depeaux est méconnu. Sans doute parce qu’il n’a pas fait partie de la première génération des collectionneurs, « de ceux qui sont là aux premiers salons », fait-elle remarquer.

François Depeaux est né en 1853 et il a à peine vingt ans au moment du premier salon impressionniste de 1874. C’est dix ans plus tard, en 1884, qu’il commence à acquérir des tableaux, et il achète l’essentiel de sa collection dans les années 1890. Cela fait vingt ans que l’impressionnisme existe et le goût de François Depeaux paraît alors moins radical. D’autant qu’il collectionne essentiellement des paysages (avec une prédilection pour les paysages de neige et les vues de l’eau), « pas vraiment ce que l’impressionnisme a de plus novateur ».

Il a tout de même possédé des icônes de l’impressionnisme: il est le premier à acheter une Cathédrale à Claude Monet, qu’il a littéralement harcelé pour l’obtenir finalement à un prix tout à fait dissuasif. Ou bien un magnifique Bouquet de chrysanthèmes de Pierre-Auguste Renoir et une des toiles de la série d’Alfred Sisley sur L’Inondation à Port-Marly (1876), une des premières où les impressionnistes étudient les effets dela lumière à différents moments.

Claude Monet, "Champ de coquelicots, environ de Giverny", 1885
Claude Monet, « Champ de coquelicots, environ de Giverny », 1885 (© RMM Rouen Normandie / Musée des Beaux-Arts)

Ces trois toiles sont rassemblées dans la première salle consacrée à la collection du musée des Beaux-Arts de Rouen. Le musée a reçu 53 œuvres en 1909, dont une quarantaine sont présentes dans l’exposition, aux côtés d’une quarantaine de prêts (six ou sept toiles n’ont jamais pu arriver en raison de la crise sanitaire).

François Depeaux a possédé jusqu’à 600 tableaux mais 321 seulement ont été formellement identifiés comme ayant fait partie de sa collection (ils sont répertoriés dans le catalogue de l’exposition). Car « on n’a jamais retrouvé de carnet ou d’inventaire de la collection. C’est pourtant évident qu’il a consigné tout ça. Il a fallu recouper des sources judiciaires (la collection a été saisie), la correspondance avec les artistes ou les marchands. Un travail de fourmi », raconte Joanne Snrech.

François Depeaux était un riche industriel qui avait fait prospérer l’entreprise familiale et acheté une mine au Pays de Galles. Il avait installé une galerie chez lui où il montrait les œuvres de sa collection. Mais, autre sujet de frustration pour les chercheurs, on n’a à ce jour trouvé aucune photographie de l’intérieur de sa maison, même si, pour Joanne Snrech, il en existe sûrement quelque part.

Alfred Sisley, "Chemin montant au soleil", 1891
Alfred Sisley, « Chemin montant au soleil », 1891 (© RMM Rouen Normandie / Musée des Beaux-Arts)

Ce patron d’industrie, magnat du charbon, était « humainement investi » auprès des artistes, notamment d’Alfred Sisley, un grand nom de l’impressionnisme qui, contrairement à Monet, n’a pas connu le succès de son vivant et est mort dans le dénuement. Une salle de l’exposition lui est consacrée et ses œuvres ponctuent le parcours. François Depeaux lui achètera plus de soixante tableaux et l’invite chez lui à plusieurs reprises, comme l’attestent deux tableaux peints à côté de Rouen en 1894.

Dans une lettre au marchand Paul Durand-Ruel, il écrit : « Je vous avoue ne pas comprendre que les tableaux de Sisley soient difficiles à vendre, étant donné que, de l’école impressionniste, c’est à mon sens certainement celui dont la peinture contient le plus de poésie (…). » Il semblerait aussi que ce soit Depeaux qui ait financé le voyage d’Alfred Sisley au Pays de Galles, où le peintre, déjà malade, a réalisé en 1897 ses dernières toiles sur le motif: il y peint quelques dizaines de toiles, beaucoup de marines. L’industriel en acquiert une quinzaine.

François Depeaux a aussi une relation privilégiée avec Claude Monet, dont il possédera 23 tableaux,parmi lesquels des chefs-d’œuvre comme Rue Saint-Denis, fête du 30 juin 1878 vibrant des couleurs des drapeaux tricolores et du mouvement de la foule, ou Les Dindons, également présents dans l’exposition parmi une dizaine de l’artiste.

Albert Lebourg, "Rouen, le garage des bateaux à vapeur de La Bouille"
Albert Lebourg, « Rouen, le garage des bateaux à vapeur de La Bouille » (© Rouen, musée des Beaux-ARts, donation Jean-Pierre Vincens, ancienne collection François Depeaux © photo Laurent Lachèvre)

Après avoir massivement collectionné les premiers impressionnistes, François Depeaux s’est passionné les premières années du XXe siècle pour les peintres de l’école de Rouen, Albert Lebourg, Charles Fréchon, Robert-Pinchon, Marcel Couchaux… Il tente alors de promouvoir cette deuxième génération d’impressionnistes dont il acquiert les œuvres par dizaines.

Il aime particulièrement le jeune Joseph Delattre, dont il a eu plus de cinquante toiles. Depeaux a même convaincu Paul Durand-Ruel d’exposer 50 toiles de Joseph Delattre à Paris, mais l’opération, qu’il finance largement, fait un bide. Aucune œuvre n’est vendue. Il récidive deux ans plus tard et c’est un nouveau désastre.

« Ce qui joue contre eux, c’est qu’ils ne font pas partie de la première génération impressionniste, ils peignent comme eux au début du XXe siècle, un moment où les avant-gardes se mettent en place. Ce qu’ils font est clairement moins radical que dans les années 1870 », explique Joanne Snrech. L’exposition leur fait une large place, dès la première salle, car « chez Depeaux, ils étaient accrochés avec les grands impressionnistes, sur le même plan ». Une salle leur est spécialement dédiée, où une présentation serrée tente de reproduire la galerie où l’industriel montrait sa collection.

Claude Monet, "Portail de la cathédrale de Rouen, temps gris", 1893
Claude Monet, « Portail de la cathédrale de Rouen, temps gris », 1893 (© RMM Rouen Normandie / Musée des Beaux-Arts)

En 1901, François Depeaux organise une première vente de 60 oeuvres. Pourquoi vend-il ces tableaux? « On n’a pas retrouvé de témoignage direct de sa part. Mais on pense que c’est une opération un peu spéculative », de quelqu’un qui gère sa collection en homme d’affaires avisé. Il se débarasse d’oeuvres qui font doublon et cherche à voir si le marché valide ses choix. D’ailleurs, il rachète les tableaux qui ne se vendent pas. C’est ainsi que sont dispersés seize Monet, cinq Manet, quatre Toulouse-Lautrec, deux Pissaro, un Renoir.

En 1906, c’est en raison d’un divorce conflictuel qu’il doit organiser une deuxième vente: sa femme le contraint à se séparer de sa collection pour récupérer la moitié de la recette. 60 Sisley ou 20 Renoir sont vendus, parmi lesquels la troisième Danse à Bougival qui devait être prêtée pour l’exposition et qui est restée à Boston en raison de la crise sanitaire. Mais on peut voir à Rouen une toile de Monet, Les trois bateaux de pêche de 1885, étonnante par ses couleurs presque stridentes, prêtée par le musée des Beaux-Arts de Budapest. Ou un Boulevard Haussmann de Gustave Caillebotte. Depuis qu’il les achetées, les cotes des œuvres de sa collection ont beaucoup monté. Mais Depeaux en rachète une soixantaine et en donnera 53 au musée de Rouen trois ans plus tard.

Cette donation est historique car, à ce moment-là, « on ne peut quasiment pas voir d’impressionnisme à Rouen, et en fait quasiment nulle part en France si ce n’est à Paris, où il y a déjà eu la donation Caillebotte en 1896 et la donation Moreau-Nélaton trois ans plus tôt qui font entrer des tableaux impressionnistes au musée du Louvre et au musée du Luxembourg », fait remarquer Joanne Snrech. « Et quand on imagine que c’est la troisième donation impressionniste, on se dit que François Depeaux devrait être plus connu. Le projet de l’exposition, c’était de le remettre au niveau des collectionneurs qui ont fait connaître l’impressionnisme au grand public. »

François Depeaux, l’homme aux 600 tableaux
Musée des Beaux-Arts de Rouen, esplanade Marcel Duchamp
Tous les jours de 10h à 18h

Source : France Info

Maria Rodriguez
Maria Rodriguez
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