La crise n’est pas sanitaire, elle est politique

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Tribune. Ne nous y trompons pas : il n’y aura pas de jour d’après. Nous ne passerons pas d’un monde dominé par le désir d’enrichissement à un monde réenchanté, dans lequel le savoir et la connaissance s’affirmeraient comme les moteurs nouveaux d’une activité mise au service des autres. Il vaut mieux d’ailleurs ne pas y croire et cesser d’en diffuser l’idée, tant un retour aux anciennes habitudes sera porteur, après un moment de désenchantement inévitable, de désespoir politique.

Ce que doit au contraire nous apprendre cette crise, c’est à compter davantage sur nos capacités de réponse et d’adaptation, à nous réconcilier avec le présent. C’est peut-être là que le parallèle avec les années 30, tant rebattu au cours des deux dernières années quand on s’inquiétait encore de l’arrivée au pouvoir des régimes autoritaires, est le plus parlant. S’il vaut évidemment pour la montée des forces hostiles à la démocratie et le développement de la haine de l’autre, qui ne pourra que se renforcer au contact de la peur de l’infection sanitaire, il vaut plus encore par l’état d’impréparation des esprits qui précéda le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale. On a parlé de sidération au moment des attentats de 2015. Il faut aujourd’hui évoquer le désarroi de l’Etat face à la gestion de la pandémie. Il ne s’agit pas ici d’incriminer un gouvernement plus qu’un autre, mais de comprendre l’importance qu’il y a à bien gouverner. Il est rare dans l’histoire de voir le monde échapper aux crises, et lorsque tel est le cas, le mérite en revient en général à une personnalité hors du commun. Les cinquante dernières années en donnent un exemple célèbre : celle des fusées de Cuba, qui vit s’affronter dans le domaine nucléaire les Etats-Unis et l’Union soviétique. C’est alors la décision prise par Nikita Khrouchtchev de retirer les missiles soviétiques déployés à portée des côtes américaines qui sauva le monde de la catastrophe. Il est, en revanche, essentiel que le fonctionnement des systèmes institutionnels et politiques soit aussi vertueux que possible pour répondre aux dégâts occasionnés par les crises, de quelque nature qu’elles soient.

Si nous voulons aujourd’hui les pérenniser, c’est donc au fonctionnement de nos démocraties que nous devrions réfléchir, non pas en termes de responsabilités mais d’exercice du pouvoir. Ce que révèle la pandémie, ce sont les effets délétères de la coupure qui s’est installée en France entre pouvoir politique, haute fonction publique et monde de la recherche. Les dirigeants ignorent le monde de la recherche, lequel est également méprisé du monde économique car réputé non productif. Les chercheurs, quant à eux, regardent souvent de haut ceux qui consentent à l’exercice du pouvoir. Si l’on peut imaginer une conséquence bénéfique de la crise du coronavirus, ce serait d’inciter les politiques et les chercheurs à échanger et à prendre en compte les leçons de leurs éthiques professionnelles respectives. S’il est légitime que le politique s’appuie sur les évaluations des experts, le professeur Delfraissy, qui préside aux destinées du comité scientifique, a raison de nous rappeler que celui-ci se contente d’émettre des avis et que c’est aux gouvernants que revient de prendre des décisions. Tandis que les vertus de la recherche résident dans la légitimité d’un débat contradictoire, l’opinion doit comprendre que gouverner ne se limite pas à appliquer des recommandations de scientifiques, mais consiste à prendre en compte d’autres variables, en particulier les réactions du corps social qui a investi le politique par le biais des élections. Un fossé sépare une préconisation scientifique d’une décision politique.

Où se situe la haute administration dans tout cela ? Aujourd’hui, nulle part. Ou plutôt elle se résume, aux yeux de nos concitoyens, aux communications du docteur Salomon qui, à lui seul, incarne chaque soir le gouvernement et l’ensemble des administrations centrales. Mais cela, on en conviendra, est loin d’être rassurant lorsque l’on sait que derrière la volonté de transparence qu’affiche l’Etat, d’autres signes témoignent de l’impréparation, voire de l’improvisation, à laquelle cette crise le condamne.

Ce qui nous manque le plus actuellement, c’est le sentiment d’être bien gouvernés. Sur ces questions, Karl Marx et Raymond Aron – réfléchissant à partir de Marx – nous ont mis en garde contre deux dangers : celui de voir les fonctionnaires détourner à leur seul profit la plus-value fournie par les travailleurs, ou les élites bloquer à leur avantage les évolutions internes à la société. Raymond Aron ajoutait que l’Etat n’est légitime aux yeux des citoyens que s’il leur offre la perspective de s’améliorer dans l’exercice de sa fonction.

Nous y sommes. La crise que nous vivons n’est pas seulement sanitaire. Elle est politique au sens où nous n’avons pas le sentiment que l’Etat agit toujours pour le mieux et où on ne voit pas non plus se dessiner les pistes de réflexion qui amélioreraient son fonctionnement en sortie de crise. Il est essentiel pour la pérennité de nos démocraties qu’au cœur de la crise elle-même, politiques, scientifiques et hauts fonctionnaires réfléchissent à leur place respective et aux moyens de travailler ensemble.

L’Etat ne peut plus se contenter de gérer l’équilibre budgétaire. Il doit renouer avec un projet et une ambition qui supposent de penser le long terme dans ce qu’il a de plus imaginatif comme de plus effrayant. La recherche peut l’y aider à condition de ne pas ressentir comme liberticide cette mise au service du corps social. Les corps de contrôle, qui sont les plus proches de cette démarche, en sont une première approche. Mais elle ne survient qu’a posteriori. C’est a priori qu’il faut imaginer qu’administration et recherche puissent échanger, sans les confondre, sur leurs démarches et leurs objectifs. Nous ne déboucherons pas sur la construction d’un monde nouveau. Mais si, au sortir de la crise, ces trois secteurs ont appris à se parler, nous aurons beaucoup gagné. Et s’ils le font dans le sens partagé d’un bien commun, ce sera encore mieux. Nous sommes aux antipodes du populisme.


Perrine Simon-Nahum professeure attachée au département de philosophie de l’Ecole normale supérieure, responsable de la chaire ENA-ENS «Savoir, prévoir, pouvoir»

Source du post: liberation.fr

Maria Rodriguez
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