La mort nous terrifie et la terreur empêche de penser

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Notre-Dame : le chantier encore en sommeil

Tribune. Nous soignons et accompagnons, depuis quatre semaines maintenant, des personnes atteintes du coronavirus, dits «malades Covid», ainsi que d’autres patients, actuellement hospitalisés dans un hôpital durement touché. Nous nous occupons des Ehpad de notre secteur, Covid et non Covid. A la lumière de notre expérience, jour après jour, sur le terrain, nous ne pouvons qu’être perplexes à la lecture de la tribune de Martin Winckler, Denis Labayle et Bernard Senet parue dans Libération, le 8 avril qui demande de reconsidérer la fin de vie dans la dignité.

Il est vrai que cette crise met sur le devant de la scène les failles terribles du système de santé actuel, et en particulier le scandale des Ehpad, mais, plus que jamais, il nous semble important, y compris dans la parole que l’on adresse au grand public de ne pas céder au sensationnalisme ou à la caricature. La nécessité de permettre le soulagement de symptômes violents pour tous les patients qui en auraient besoin, où qu’ils soient, et à quelques phases de la maladie qu’ils soient, ne relève pas du même registre qu’une aide à mourir, ou une sédation profonde et continue. Elle ne concerne donc pas le cadre de la loi Claeys-Leonetti. Il y a là une confusion qui nous semble problématique.

L’aide à vivre

Pour les soignants sur le terrain à l’hôpital, comme dans les Ehpad où interviennent (trop peu) des médecins, le décret autorisant l’utilisation du Rivotril ne vise pas une aide à mourir mais bien une aide à vivre, même quand ce sont les derniers instants d’une vie. Ce traitement peut également aider à passer un cap difficile de la maladie. En effet, les malades atteints de pneumopathie virale due au Covid-19 sont pendant longtemps fort peu symptomatiques : ils respirent vite, ne sont pas bien oxygénés mais se sentent plutôt «bien». Arrive un moment assez bref où ils peuvent se sentir suffoquer. Il s’agit donc de soulager la gêne respiratoire et l’angoisse qui peut l’accompagner.

Pour traiter la sensation d’étouffement, nous utilisons la morphine, qui n’est pas seulement indiquée pour traiter la douleur mais également certaines difficultés respiratoires. Pour traiter de façon médicamenteuse l’angoisse, outre les anxiolytiques usuels, nous avons l’habitude d’utiliser l’Hypnovel, dont on parle tant, qui a l’avantage d’avoir une action rapide permettant de soulager rapidement les symptômes et de diminuer tout aussi rapidement les effets, une fois le patient soulagé. En ville et en Ehpad, jusqu’à présent, cette molécule n’est pas disponible et la demande accrue hospitalière fait qu’elle manque également à l’hôpital. Le Rivotril vient remplacer cette molécule avec les mêmes effets mais avec une action beaucoup plus lente. Les signataires mentionnent la loi Claeys-Leonetti, la collégialité, ou la personne de confiance, alors qu’il s’agit, non d’une sédation à la demande du malade, mais du soulagement d’un symptôme pénible, en un mot : d’une bonne médecine. Nous sommes très surpris de ce glissement qui confond le traitement d’un symptôme éventuellement lors d’une agonie, et l’administration d’un médicament visant à «aider à mourir».

A l’hôpital, comme dans les Ehpad, les malades que nous voyons ne demandent pas à mourir mais à vivre, ils ne nous demandent pas une aide à mourir dans la dignité mais que l’on soulage leurs gênes quand ils en ressentent. Ils demandent à mieux respirer, à être apaisés ; ils ont des demandes singulières, en fonction de leur besoin et de leur situation. C’est aussi ce que demandent généralement les familles des résidents des Ehpad. Le soulagement peut passer par quelques molécules mais aussi par la présence, la parole, le toucher, la relation : peut-on alors les considérer comme des aides à mourir, parce que parfois la mort advient ?

Ce matin, Madame S. avait faim et le disait, malgré son masque qui lui rendait la parole difficile. Elle avait vu la veille ses enfants en visioconférence, aidée par notre équipe, et elle attendait la prochaine visite. Après le déjeuner, son état a empiré brutalement, nous étions auprès d’elle, nous lui avons parlé lentement, calmement. Nous étions plusieurs dans la chambre avec elle : le pneumologue responsable des soins ainsi qu’un médecin et une infirmière de l’équipe mobile de soins palliatifs. Nous lui assurions que nous étions là, que ses enfants allaient arriver ; l’infirmière lui massait doucement les pieds. Nous avons aussi administré un peu de morphine pour soulager sa respiration. Madame S. s’est calmée au bout de quelques minutes et est morte dans le quart d’heure qui a suivi. Qu’est ce qui l’aura calmée ? La voix, le toucher, la morphine, ou la mort qui venait ?

Les soins palliatifs permettent d’aider à vivre des moments difficiles, qu’ils soient les derniers ou non. Ils ne sont pas Gribouille qui a tant peur de la mort qu’il préfère la hâter. La question est bien cruciale pour nos sociétés : comment rester humain au cœur de tant d’horreur, est-ce en prenant le parti de la mort ou celui de la vie ?

Source du post: liberation.fr

Maria Rodriguez
Maria Rodriguez
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