La réhabilitation du «destructeur des mondes» Robert Oppenheimer

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«Quel mal y a-t-il à vouloir juger Oppenheimer pour ses trahisons ?» Surnommé «le père de la bombe atomique», le physicien américain Robert Oppenheimer (1904-1967) était le directeur scientifique du projet Manhattan dont furent issues les premières bombes atomiques élaborées dans le laboratoire de Los Alamos, au Nouveau-Mexique. Les 6 et 9 août 1945, des bombes étaient larguées sur Hiroshima et Nagasaki. Elles causèrent la mort de plus de 200 000 personnes, alors que la guerre était presque terminée et que l’Allemagne avait capitulé. Robert Oppenheimer avait donc des raisons de comparaître devant des juges ; lui-même estimait avoir du sang sur les mains : «Je suis devenu la mort, le destructeur des mondes.» Il a prononcé ces phrases après l’essai qui eut lieu, à sa demande, le 16 juillet 1945 dans le désert du Nouveau-Mexique. «Trinity» est le nom duquel il avait baptisé cet essai. C’est aussi le titre que donne l’Américaine Louisa Hall à son roman, un portrait composite et post-mortem de Robert Oppenheimer. Elle l’établit à partir des témoignages fictifs de sept personnes qui auraient approché le scientifique : un détective privé, sa secrétaire au temps où il dirigeait l’Institue for Advanced Study de Princeton, une journaliste, etc.

«Auditions de sécurité»

Cette forme discontinue, kaléidoscopique, chaotique, semblable au feu que libère une bombe, dessine un Oppenheimer in progress. L’architecture du roman fait aussi écho au procès officieux auquel dut se soumettre Robert Oppenheimer : en avril 1954, son opposition à l’élaboration de la bombe à hydrogène, sa préférence pour la transparence des essais nucléaires et son ancienne proximité avec des membres du Parti communiste lui valurent trois semaines d’«auditions de sécurité» de la part de la Commission à l’énergie atomique des Etats-Unis. L’Amérique maccarthyste le soupçonnait d’être un espion à la solde des Soviétiques. Son habilitation au secret-défense fut révoquée. Cet épisode a vivement affecté Robert Oppenheimer. Par une addition de témoignages dont il n’est jamais précisé quelle autorité les exige, si ce n’est celle de l’auteure, Trinity déroule une sorte de procès en appel, qui conduit à la réhabilitation de Robert Oppenheimer.

Qui était-il ? Le fils doué d’un juif allemand et d’une Américaine prospères et cultivés. Robert Oppenheimer aimait écouter Bach et collectionnait les minéraux. A 17 ans, guéri de la tuberculose, il quitte New York pour passer sa convalescence au Nouveau-Mexique, dans le désert de la Jornada del muerto. Ce paysage lui plaît. Lorsqu’il y retourne pour développer la bombe, il s’y déplace à bord d’une vieille Jeep et en jean. Il porte le même chapeau que celui de Robert De Niro dans Mean Streets et avance comme «suspendu à une ficelle». Trinity parsème ces informations biographiques à petites doses dans chaque témoignage. Elles se mêlent au récit de la propre vie du témoin. Pour tous, le quotidien n’est que chaos. Certains sont plus intéressants que d’autres, mais la grande qualité de l’ensemble permet de passer outre quelques faiblesses.

«Frêle, et abattu» 

En 1943, Oppenheimer est engagé pour le projet Manhattan. Sa surveillance par le FBI commence au même moment. Il est la star du laboratoire. Un jour, il quitte la base pour rendre visite à sa maîtresse, Jean Tatlock, qui habite à San Francisco. Trinity s’ouvre par le récit de cette fugue imprudente observée par un détective privé. Six mois plus tard, Tatlock, psychiatre et communiste, se suicide.

Le dernier chapitre, le meilleur, est celui dans lequel Louisa Hall prend le plus de recul et de hauteur. Elle y fait parler une journaliste qui rencontre Oppenheimer en 1966, quelques semaines avant qu’il ne meure d’un cancer. Il est «frêle, et abattu». La femme se montre d’abord persifleuse. Oppenheimer a tout de même fabriqué la bombe A et accusé devant la Commission atomique son ancien étudiant allemand, Bernard Peters, d’être un sympathisant communiste. Puis la journaliste s’adoucit, elle note la «patience mélancolique» d’Oppenheimer et réalise que «lui aussi vivait dans ce même monde incertain, il y avait toujours vécu, y compris quand il mettait au point ces armes, pensant avoir le contrôle de leurs destinées, ne sachant pas encore qu’il ne lui appartiendrait pas de décider où et quand l’armée s’en servirait […] pour quelle raison et dans quel but.» Elle ajoute : «Une histoire comporte toujours des trous desquels elle tire sa force.» Louisa Hall ne vise pas la béatification d’Oppenheimer, mais en dérogeant à la mode de l’inquisition, elle plaide pour une présomption de complexité. Elle se comporte en écrivain.


Virginie Bloch-Lainé

Louisa Hall Trinity Traduit de l’anglais (Etats-Unis)

par Hélène Papot. Gallimard, 336 pp., 21 € (ebook : 14,99 €).

Source du post: liberation.fr

Marino Stozza
Marino Stozza
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