« la République a suffisamment de symboles forts,

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"la République a suffisamment de symboles forts,

Faut-il déboulonner la statue de Colbert installée devant l’Assemblée nationale, à l’instar de celle de Léopold II à Anvers, en Belgique ? Pour l’historien Frédéric Régent, si l’on veut comprendre l’esclavage, il ne faut pas occulter ce pan de l’histoire.

Les récentes manifestations contre le racisme et la destruction de statues de personnages liés à l’histoire de l’esclavage, comme à Bristol le 8 juin dernier, ont relancé le débat sur les traces de l’histoire coloniale dans les pays qui ont participé à la traite négrière. Des rues, des établissements, des lieux portent le nom de personnalités de l’Histoire qui ont permis l’esclavage.

Parmi elles, Jean-Baptiste Colbert, contrôleur général des finances sousLouis XIV et auteur du Code noir, un ensemble de textes juridiques qui régissait l’esclavage dans les colonies françaises.Rien qu’à Paris, quatre voies publiques portent son nom, ainsi qu’un lycée et une école privée. Une statue en son honneur est érigée devant l’Assemblée nationale et à l’intérieur du palais Bourbon, une salle porte son nom. Un non-sens selon l’historien guadeloupéen Frédéric Régent, qui rappelle l’histoire de la mise en avant de ce personnage. Mais pour l’universitaire, détruire ces traces ne servirait pas à la mémoire de cette histoire douloureuse. Entretien.

Outre-mer la 1ère : Pourquoi a-t-on érigé des statues, nommé des lieux en hommage à Colbert, alors qu’il est à l’origine du Code noir, un texte juridique qui régissait l’esclavage des noirs ?

Frédéric Régent : C’est un peu un paradoxe de l’histoire parce que Colbert, qui est le serviteur de Louis XIV et de la monarchie absolue, est devenu sous la troisième République un symbole de la République. Les Républicains lorsqu’ils ont installé cette troisième République sur les vestiges de la monarchie, ont voulu créer une synthèse historique entre la République et la monarchie. Un certain nombre de serviteurs de la monarchie ont été érigés en serviteurs de l’État pour montrer une sorte de France éternelle avec une continuité qui va de Vercingétorix à Gambetta et Jules Ferry. La mise en avant de Colbert en tant que symbole républicain est un paradoxe complet. C’est un contresens dès le départ. Qu’aujourd’hui des personnes demandent que soit débaptisée la salle Colbert… finalement il n’aurait pas dû être là. Aujourd’hui la République a suffisamment de symboles forts, elle n’a pas besoin de Colbert.

Faut-il alors déboulonner les statues à son effigie et renommer les lieux qui portent son nom ?

Je pense que l’histoire et la politique mémorielle ne doivent pas se faire à coup de pioches. Mais les décideurs politiques doivent prendre leurs responsabilités. Aujourd’hui il y a un paradoxe à avoir d’un côté la devise de la France « liberté, égalité, fraternité », et puis une statue de Colbert devant la représentation nationale. Cette contradiction, il faut qu’elle se règle. Je ne suis pas pour la disparition de tous les symboles du passé colonial. Sinon on détruit le palais de la porte dorée où, là, toutes les fresques sont à la gloire de la colonisation. Je pense qu’il faut faire l’inverse : utiliser ces représentations du passé colonial pour expliquer. Débaptiser la salle Colbert à l’Assemblée, ce n’est pas quelque chose qui serait très compliqué à faire. Mais pour la statue, il faut expliquer ce qu’il a fait à côté,pourquoi elle est là et qui était Colbert. Cela pourrait être pédagogiquement fort d’expliquer plutôt que d’enlever purement et simplement la statue.On aime les choses simples, on aime les choses manichéennes. Il y a des bons, des méchants, il y a des blancs, des noirs… on est vraiment dans une société qui n’est plus vraiment dans la nuance. C’est une forme de négation de la pensée et notre société est très fortement pénétrée de cela. On se laisse guider par les émotions et par des discours simplistes et radicaux.

La ville de Bordeaux a apposé des plaques explicatives dans certaines rues qui portent le nom de personnes ayant participé à la traite négrière. Que doit-on faire de ces noms de rues?

Je pense qu’on peut faire les deux, c’est à dire à la fois conserver ces noms de rue et expliquer. On peut même aller plus loin car la plupart des lieux-dits en Guadeloupe et en Martinique portent le nom d’anciens propriétaires d’esclaves. Ce serait une négation de l’histoire de tout renommer « rue des pâquerettes ». Le fait que des rues portent le nom de familles qui ont pratiqué la traite négrière, c’est bien la preuve que cette histoire est inscrite dans le paysage. Il faut profiter de l’inscription dans le paysage pour expliquer et pour parler. C’est primordial. Un nom de rue ce n’est pas seulement la célébration de quelqu’un c’est aussi signifier que quelque chose par le passé a été très important.

Que faire du Code noir pensé par Colbert ?

Le Code noir fait partie des textes de référence. Il doit être étudié et il doit être mis en regard avec les pratiques. Par exemple, est-ce qu’il était respecté ? Il y a davantage de choses à faire à ce niveau là. Mais ce texte doit être étudié et les enseignants doivent s’emparer de ces questions et les traiter en cours sans avoir peur de le faire. Certains ont peur de parler de l’esclavage, disent « j’ai beaucoup de noirs dans ma classe et ça risque de leur faire de la peine » ou inversement « c’est pas la peine que j’en parle, je n’ai pas de noirs dans ma classe« . Ça ne tient pas debout.

Il faut lire Colbert en le plaçant dans les débats de l’époque. Il y a un article qui dispose que les esclaves sont réputés « meubles ». Le débat qui se pose à l’époque n’est pas de savoir si l’esclave est une chose mais si l’esclave est partie intégrante de la plantation ou s’il peut être vendu séparément. Ce texte ne dit pas que les esclaves sont des choses. Dans le même texte, il est dit que les esclaves devaient être baptisés dans la religion catholique. Donc ça ne pouvait pas être une chose. On ne baptise une chaussure, une chaise. Il faut vraiment lire ces documents avec une lecture d’historien et les replacer dans leur contexte si on veut les comprendre.

Alors sans effacer l’histoire, comment transmettre la transmettre aux générations d’aujourd’hui, ainsi que ce passé colonial ?

Aujourd’hui c’est une histoire qu’on apprend, c’est dans les programmes. En 4ème le premier chapitre est consacré à cela. Ça nécessite une meilleure formation des enseignants. Que la question de l’esclavage ne soit pas abordée uniquement sur le plan moral. Il faut expliquer cette histoire dans sa complexité et ne pas simplifier les choses en opposant d’un côté des maîtres qui seraient tous blancs et de l’autre des esclaves qui seraient tous noirs et qui auraient été dominés pendant toutes les périodes historiques. Il faut remettre de la complexité, évoquer la question des « libres de couleur » qui étaient des gens de couleur, eux-mêmes propriétaires d’esclaves. Et expliquer que le but de l’esclavage c’est d’abord l’exploitation économique. Expliquer aussi qu’en Europe au XVème siècle, parallèlement aux esclaves noirs, on utilise aussi des esclaves slaves, c’est à dire des esclaves blancs. Il faut donc cesser de racialiser cette histoire et de penser que la dynamique de l’histoire n’est plus la lutte des classes comme l’écrivait Marx, mais la lutte des races. Historiquement ça pose un véritable problème parce que l’histoire ne peut pas s’expliquer, se résumer, sur la volonté d’une couleur de dominer l’autre.

Source : France Info

Maria Rodriguez
Maria Rodriguez
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