l’article à lire pour comprendre les enjeux autour de l’application StopCovid développée par la France

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l'article à lire pour comprendre les enjeux autour de l'application StopCovid développée par la France

Emmanuel Macron a confirmé que le gouvernement travaillait à la mise en place d’une solution numérique qui permettrasavoir si « l’on s’est trouvé en contact avec une personne contaminée ». Mais de nombreux obstacles techniques, politiques et humains font planer le doute sur l’efficacité du dispositif.

Et si la clé du déconfinement se trouvait dans notre poche ? Le gouvernement a annoncé le 8 avril qu’il envisageait de lancer une application mobile, baptisée StopCovid, permettant d’identifier rapidement et efficacement les personnes entrées en contact avec une autre personne contaminée par le nouveau coronavirus.« Il ne faut négliger aucune piste, aucune innovation » dans la lutte contre le coronavirus, s’est justifié le chef de l’Etat dans son allocution du lundi 13 avril.

Comment fonctionnerait cette application de traçage numérique ? A-t-on des raisons de craindre pour notre vie privée ? Serait-elle seulement efficace ? Franceinfo se penche sur ce sujet.

Qu’est-ce que c’est ?

Souvenez-vous des débuts de l’épidémie en France, quand il était encore possible d’aller et venir à sa guise. Dans ce que les autorités appelaient les stades 1 et 2, la stratégie pour freiner l’introduction du coronavirus sur le territoire consistait à identifier les personnes contaminées, puis à retrouver et à retracer les déplacements des personnes avec lesquels elles avaient été en contact rapproché, ce qui permettait de localiser les fameux « clusters » de la maladie et à isoler tous ceux qui étaient susceptibles de la propager.

StopCovid consiste à automatiser ce procédé et à le déployer à grande échelle dans la perspective du déconfinement. Vous installez une application créée par le gouvernement qui enregistre en permanence les contacts que vous avez avec les personnes que vous croisez, et si l’une d’entre elles est identifiée comme étant positive au coronavirus, vous recevez une alerte vous invitant à rester chez vous et à vous faire dépister afin que vous ne propagiez pas le virus. Sur le papier, c’est idéal : seules les personnes malades ou susceptibles de l’être restent à domicile, et les autres peuvent continuer à vivre leur vie.

Cette initiative, annoncée le 8 avril dernier par le ministre de la Santé et le secrétaire d’Etat au Numérique, a été confiée à une « task force française » pilotée par l’Institut national de recherche en informatique et en automatique (Inria), un organisme public qui regroupe des chercheurs très pointus spécialisés dans le numérique. Forcément, la France n’est pas la seule à avoir eu cette idée. A Singapour, le gouvernement a lancé le 20 mars l’application TraceTogether, qui fonctionne exactement sur ce principe.

Comment ça marche ?

Pour le moment, on ne sait pas grand-chose sur la manière précise dont fonctionnera StopCovid. Contacté par franceinfo, l’Inria a décliné notre demande d’interview, jugeant « prématuré » de communiquer sur les spécificités de l’application. Le gouvernement a toutefois précisé que cette application, comme celle de Singapour, serait basée sur la technologie Bluetooth qui équipe tous les téléphones portables. On sait également que StopCovid fonctionnera sur un système développé par un consortium de chercheurs européens, qui planche depuis le début du mois de mars sur les bases d’une application commune, que les différents pays pourront ensuite décliner.

« L’idée de l’application, c’est de laisser votre téléphone émettre à courte portée et en continu, via le Bluetooth, un signal contenant un identifiant unique rattaché à votre appareil. Cet identifiant serait modifié régulièrement pour limiter les possibilités de vous identifier à travers lui », décrypte pour franceinfo Gérôme Billois, expert en cybersécurité au sein du cabinet Wavestone.

En clair, si StopCovid était installée sur l’appareil d’une utilisatrice appelée Aida, elle n’émettrait pas comme signal « Bonjour, je suis le téléphone d’Aida », mais « Bonjour, je suis le téléphone XB238437 ». Dans cet exemple, l’identifiant XB238437 ne serait attribué par StopCovid qu’à l’appareil d’Aida, et serait modifié fréquemment, afin d’éviter qu’un autre utilisateur, qui par exemple croiserait Aida à la boulangerie tous les jours à heure fixe, ne puisse par déduction associer son identité à l’identifiant XB238437.

« En parallèle, votre téléphone enregistrerait les identifiants des autres appareils équipés de l’application qui passent à sa portée, et les stockerait dans sa mémoire interne pour une durée limitée, par exemple à 14 jours, ce qui correspond à la durée d’incubation de la maladie », ajoute Gérôme Billois.

Imaginons maintenant qu’Aida soit diagnostiquée positive au Covid-19 par son médecin. Selon des modalités qui restent à définir, elle se signalerait comme malade, peut-être par l’intermédiaire de son praticien, sur StopCovid. La plateforme numérique qui pilote l’application, gérée par l’administration, ajoutera alors les différents identifiants émis par son téléphone lors des 14 derniers jours à une liste de cas confirmés, et tous les autres utilisateurs de l’application ayant enregistré son passage à leur portée durant cette période recevront un message les invitant à se faire dépister et à se confiner. Voilà pour la théorie.

Est-on sûr que cette technologie fonctionne en pratique ?

Pas du tout, et pour cause : la technologie Bluetooth, retenue pour cette application, n’a pas été conçue pour mesurer des distances mais pour relier sans fil différents appareils, comme un téléphone avec une enceinte ou le système audio d’une voiture.

« Il est tout de même possible d’utiliser le Bluetooth pour essayer d’évaluer une distance en se basant sur l’intensité du signal reçu : plus la réception du signal est bonne, plus on considère que l’émetteur est proche », analyse pour franceinfo Baptiste Robert, hacker et consultant indépendant en cybersécurité. « Mais le problème, c’est que l’intensité du signal varie grandement en fonction du contexte, et notamment des puces présentes dans les téléphones : si vous avez le dernier iPhone, votre téléphone enverra un signal qui dépote à mort. Mais si vous possédez un vieux smartphone Android conçu par un obscur constructeur avec des matériaux de mauvaise qualité, votre puce Bluetooth sera pourrie, et l’intensité du signal faible », assène ce spécialiste. Le Bluetooth 5.1, dernière version en date du protocole, permet certes de localiser un objet avec une précision de l’ordre du centimètre, mais seuls les terminaux les plus récents en sont équipés.

Avec le Bluetooth, il n’y a aucune manière de savoir de manière fiable si une personne se trouve à 4 mètres ou à 1 mètre de vous. Et concernant le Covid-19, ça change tout !Baptiste Robert,
hacker et consultant en cybersécurité
à franceinfo

Les développeurs de StopCovid devront être particulièrement attentifs à ces limites intrinsèques au protocole Bluetooth pour éviter les erreurs d’interprétation. Car les possibilités de « faux positifs » ou de « faux négatifs » ne manquent pas : votre application pourrait vous alerter si votre téléphone capte parfaitement celui d’un voisin que vous ne croisez jamais, ou au contraire « rater » le signal d’une amie avec qui vous passeriez plusieurs heures. « Aussi bien pensée soit-elle, aucune application n’est capable de mesurer convenablement la ‘qualité’ d’un contact entre deux individus en l’état actuel de la technologie », résume Baptiste Robert.

Le gouvernement lui-même semble conscient du problème. « Est-ce que nous allons réussir à avoir quelque chose qui soit suffisamment précis pour que cela serve son objectif épidémiologique ? Je suis optimiste mais pas totalement certain », a déclaré le secrétaire d’Etat au Numérique, Cédric O, lors de son audition par des sénateurs, mardi 14 avril.

StopCovid représente-t-elle une menace pour ma vie privée ?

Sur le papier non, même si aucune technologie n’est infaillible. Si le Bluetooth a été retenu malgré ses faiblesses pour développer cette application de traçage numérique, c’est justement parce qu’il offre des garanties en matière de protection de la vie privée. Contrairement au GPS, le Bluetooth ne se concentre en effet que sur la proximité des appareils entre eux, et pas sur leur position géographique. En ne sollicitant que des données transitant par ce protocole, le gouvernement ne peut donc techniquement pas vous géolocaliser.

La question de l’anonymat des futurs utilisateurs de StopCovid est plus incertaine. « Il y a une orientation claire du gouvernement vers les dispositifs les plus respectueux possibles de la vie privée des utilisateurs, mais ceux qui seront malades devront bien se faire connaître auprès de leur médecin à un moment ou à un autre », relève Gérôme Billois, qui s’interroge sur une possible levée de l’anonymat des utilisateurs de l’application au moment où ceux-ci (ou leur médecin) devront se signaler comme malades auprès du système.

Ce spécialiste en cybersécurité compte sur la mise à disposition du public par le gouvernement de l’intégralité du code utilisé pour concevoir l’application pour dissiper les craintes à ce sujet. Le secrétaire d’Etat chargé du Numérique, Cédric O, a assuré que l’Etat jouerait le jeu. Signe que la démarche est enclenchée, une page (pour l’instant quasiment vide) consacrée à l’application a été ouverte par le gouvernement sur le site spécialisé Github, qui permet aux développeurs de stocker et de partager le code qu’ils créent.

Est-on sûr que cette solution soit efficace dans le cadre du déconfinement ?

Loin s’en faut. Afin de respecter la réglementation européenne sur la protection des données et ne pas prêter le flanc aux soupçons de surveillance massive, le gouvernement a d’ores et déjà annoncé que l’utilisation de StopCovid se ferait sur la base du volontariat. Or, l’application a besoin d’être massivement utilisée pour être un outil efficace dans le cadre de la levée du confinement : impossible d’être prévenu que vous avez côtoyé un cas positif de Covid-19 si celui-ci n’utilise pas l’application. Le gouvernement singapourien estimait début avril que les trois quarts des citoyens de la cité-Etat devaient utiliser TraceTogether pour que le programme atteigne une efficacité suffisante.

Parmi les freins à cette adoption massive de l’application par l’ensemble des Français se trouve la fracture numérique. D’après les chiffres du gouvernement, quelque 13 millions de personnes sur notre territoire « n’utilisent pas ou peu internet, et se sentent en difficulté avec ses usages ». Or, les premiers concernés par cet « illectronisme » sont les personnes âgées, qui sont également les plus fragiles face au Covid-19. Pour pallier ce problème, le secrétaire d’Etat Cédric O a indiqué travailler « sur diverses possibilités d’aide à l’équipement, ou à des alternatives aux smartphones pour ceux qui n’en disposent pas ».

Une fonctionnaire du gouvernement de Singapour présente l’application de traçage de contacts TraceTogether, développée dans le cadre de la lutte contre le nouveau coronavirus, le 20 mars 2020. (CATHERINE LAI / AFP)

Mais une large utilisation de ce type de dispositif n’est pas une garantie de succès. A Singapour, où TraceTogether a été installée par un habitant sur cinq, les autorités ont dû mettre en place des mesures strictes de confinement après avoir constaté une hausse du nombre de contaminations dont l’origine était impossible à déterminer.

Enfin, StopCovid ne servira à rien si les dépistages ne sont pas massivement disponibles lors de sa sortie pour diagnostiquer les cas suspects, et ainsi pouvoir efficacement prévenir les autres utilisateurs de l’application. On ignore encore si la France sera en capacité de tester ses habitants lors de la levée du confinement, comme l’a garanti Emmanuel Macron dans sa dernière allocution.

Quand sera-t-elle disponible ?

Difficile à dire. En officialisant le projet StopCovid dans les colonnes du Monde le 8 avril, Cédric O déclarait ne pas savoir « s’il nous faudra trois ou six semaines » pour développer l’application. Le gouvernement a annoncé que le débat sur le sujet au Parlement promis par Emmanuel Macron aurait lieu le 28 avril à l’Assemblée nationale et le 29 avril au Sénat, et qu’il ne donnerait pas lieu à un vote.

Alors même que ses contours ne sont pas encore officiellement dévoilés, ce programme de traçage des contacts – et le fait qu’il soit débattu sans vote au Parlement – fait grincer des dents, à gauche comme à droite, ce qui pourrait freiner sa sortie. « Depuis quand on débat sans vote sur un sujet aussi dangereux pour les libertés publiques et individuelles ? La prochaine étape c’est quoi, supprimer le Parlement ? » s’est indigné le secrétaire national d’Europe Ecologie-Les Verts Julien Bayou. « Sur un sujet aussi sensible, chaque député doit pouvoir être le garant des libertés publiques », affirment de leur côté le patron du groupe LR Damien Abad et le député Philippe Gosselin, membre de la Cnil (Commission nationale de l’informatique et des libertés), dans un communiqué.

Le projet sème la discorde jusque dans les rangs de la majorité : quinze députés principalement issus de ses rangs ont réclamé dans unetribune publiée par Le Figaro« un débat de société sur l’utilisation des nouvelles technologies qui sont intrusives et qui interrogent nos libertés fondamentales ».

Ces inquiétudes trouvent également un écho au sein de la société civile. « Au nom de l’urgence, on habitue les gens au fait de collecter des données de santé, ce qui peut avoir des conséquences à long terme », détaille à franceinfo Guillaume Desgens-Pasanau, ancien directeur juridique de la Cnil. « Cela me rappelle la manière dont la vidéosurveillance, dont l’utilisation était très strictement encadrée par la loi, s’est installée dans le paysage grâce à la lutte contre le terrorisme. » Un sentiment partagé par l’association La Quadrature du Net, qui a contacté l’ensemble des parlementaires pour les alerter sur « ce projet vain et dangereux ».

J’ai eu la flemme de tout lire et je suis allé tout en bas de l’article, vous me faites un résumé ?

Dans la perspective de la levée du confinement le 11 mai, la France travaille à la mise en place d’une application de traçage de contacts baptisée StopCovid. Ce programme doit permettre aux personnes diagnostiquées positives au nouveau coronavirus de se signaler pour prévenir automatiquement tous les autres utilisateurs qui se sont trouvés à proximité d’elles, les inciter à se confiner et à se faire dépister à leur tour.

La technologie Bluetooth, qui ne permet pas la géolocalisation, a été retenue pour faire fonctionner StopCovid. Mais ce protocole n’a pas été conçu pour mesurer des distances, et de nombreuses difficultés techniques risquent de rendre sa fiabilité contestable. Ce programme ne pourra en outre être vraiment efficace que s’il est massivement utilisé par la population. Or son utilisation sera facultative, et les personnes âgées, qui sont les plus fragiles face à la maladie, sont aussi les moins bien équipées en matière technologique.

Le projet rencontre enfin une vive opposition politique, de la droite à la gauche et jusque dans les rangs de la majorité présidentielle. De nombreuses voix s’élèvent pour dénoncer un projet décidé à la hâte, et qui pourrait mettre en péril nos libertés fondamentales.

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Source : France Info

Maria Rodriguez
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