L’autre grippe

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Malgré une grave blessure à la tête qui le forçait à porter un cercle de métal autour du crâne, il avait survécu aux combats. Il était l’inventeur du mot «surréalisme» et, déjà, l’un des plus grands poètes français. Mais le 9 novembre 1918, il gît sur un lit de souffrance, la peau envahie d’une teinte bleu foncé, terrassé par la fièvre, étouffant et soufflant comme un asphyxié. Guillaume Apollinaire est mort ce jour-là dans son appartement du VIIarrondissement. Les balles et les obus allemands l’avaient laissé en vie. La grippe espagnole ne l’a pas épargné. Deux jours plus tard, Blaise Cendrars, son ami, assista à ses obsèques. Comme il suit son cercueil vers le Père-Lachaise, une foule exubérante les entoure en poussant des hurlements de joie : nous sommes le 11 novembre, jour de l’armistice. Cendrars en est choqué, sans doute à raison. On fête la victoire et la fin de la tuerie mais une autre tuerie est à l’œuvre dont on parle peu, même si le nombre des morts ne cesse de s’accroître : celle que perpètre un ennemi invisible, encore plus meurtrier que les armées innombrables amassées dans le monde et qui va laisser derrière elle plus de morts que les combats de la Grande Guerre.

Journaliste scientifique et romancière britannique, Laura Spinney a consacré à cette pandémie, sans doute la pire de l’histoire humaine en nombre de victimes, un livre à la fois savant et bien écrit, paru il y a deux ans, mais dont l’actualité connaît un regain manifeste en ces temps de confinement général. Sa lecture n’a rien de très réjouissant, on s’en doute, mais elle permet aussi de mettre en perspective l’actuelle pandémie, par la simple comparaison, et aussi de se rassurer un peu : de toute évidence, l’évolution des moyens de lutte contre la grippe laisse espérer, en 2020, un bilan qui n’a pas grand-chose à voir avec le massacre planétaire survenu il y a un siècle.

En 1918, la guerre s’achève en Europe. Les gouvernements belligérants censurent étroitement la presse, sauf en Espagne, qui n’a pas pris part au conflit : on y parle de la pandémie, ce qui fait croire un moment que le mal ne touche que les Espagnols. En fait, en deux vagues successives, l’une banale au printemps, la deuxième désastreuse pendant l’automne, la plupart des pays de la planète sont traversés par le fléau.

Face à l’épreuve, la science est désarmée. On sait depuis Pasteur que le coupable est un microbe. Mais on ne peut identifier et encore moins isoler le virus, que les microscopes de l’époque ne peuvent détecter en raison de sa taille, très inférieure à celle des bactéries. On ignore même, pour l’essentiel, ce qu’est un virus… On sait, en revanche, que la grippe est une maladie immémoriale. Laura Spinney en retrace l’histoire de manière fort utile. Ses premières traces connues remontent à l’Antiquité, quand les habitants de Périnthe, au bord de la mer de Marmara, sont pris de toux et d’éternuements et que certains meurent dans la fièvre. C’est un médecin grec qui en fait la description, précise et chiffrée. Son nom est appelé à une certaine notoriété : il s’appelle Hippocrate. Alors que les Anciens attribuaient les épidémies à la vengeance des dieux (on entend cela aujourd’hui chez certains intégristes religieux), Hippocrate est persuadé que le fléau est purement terrestre, et il tente de le comprendre. Mais il se trompe en bâtissant la «théorie des humeurs», source de tant d’aberrations médicales (voir les médecins de Molière). Il faudra attendre la découverte des microbes au XIXe siècle pour se débarrasser de ces funestes conceptions.

Certains avancent aujourd’hui que la dissémination rapide du virus est liée au mode de vie de la société industrielle. C’est largement faux (mais en petite partie vrai). En fait, explique Laura Spinney, la grippe existe depuis l’aube de l’humanité. Mais les sociétés de chasseurs-cueilleurs, peu nombreuses et séparées les unes des autres, y survivaient facilement. C’est l’invention de l’agriculture et de l’élevage (et non l’apparition de l’industrie), en multipliant les contacts homme-animal, qui a favorisé les épidémies. Celles-ci ont frappé au fil des siècles toutes les sociétés humaines, à travers le même mécanisme : transmission du virus de certaines espèces animales (les oiseaux, les chauves-souris…) à des animaux d’élevage, puis aux humains. Parfois, la consommation directe de certains animaux sauvages provoque une transmission directe (on pense que c’est le cas pour le coronavirus, sans certitude absolue). En revanche, l’apparition de villes immenses au XXe siècle, liée, elle, à l’industrialisation, a accru les contaminations et, surtout, leur vitesse de propagation. Jusqu’à la diffusion massive des vaccins, qui ont vaincu une grande partie des maladies infectieuses (peste, choléra, tuberculose, etc.). Mais pas la grippe.

Laura Spinney étudie, avec méthode, tous les aspects de la grande catastrophe de 1918, origines, itinéraire, propagation par bateau en raison des transports de troupes liés à la guerre, influences démographiques, culturelles, autant de passages qu’on lit avec intensité dans cette atmosphère de confinement mondial. L’aspect le plus frappant concerne la réaction des autorités. Plutôt homogène en 2020 (avec des exceptions), elle est totalement disparate en 1918. Certains gouvernements laissent faire, tout occupés par la guerre. D’autres prennent des mesures faibles et relâchées qui engendrent des pertes humaines considérables. D’autres, enfin, recourent aux mêmes méthodes qu’aujourd’hui, avec un succès inégal : interdiction des rassemblements, fermeture des écoles, des stades et des salles de spectacle, gestes barrières, interdiction des déplacements. Mais à la différence de la situation actuelle, l’équipement sanitaire d’une majorité de pays ne permet pas d’endiguer le mal. Morgues débordées, soignants dépassés, beaucoup de malades graves ne reçoivent aucun soin et meurent chez eux. Certains succombent dans la rue et les cadavres jonchent les voies publiques. Terrible, le bilan mondial du coronavirus s’élevait lundi à plus de 70 000 décès. Celui de la grippe espagnole est compris entre 20 et 50 millions de morts.


Laurent Joffrin

Laura Spinney La Grande Tueuse, comment la grippe espagnole a changé le monde

Albin Michel

432 pp., 24 euros

Source du post: Liberation.fr

Pascal Guy
Pascal Guy
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