l’aventure d’un cinéphile devenu réalisateur majeur

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l'aventure d'un cinéphile devenu réalisateur majeur

« Avec son épouse Sarah, ses enfants Nils et Tiffany et ses petits-enfants, l’Institut Lumière et Thierry Frémaux ont la tristesse et la douleur de vous faire part de la disparition, ce jour, de Bertrand Tavernier », a tweeté l’institution dédiée au 7e art.Réalisateur, écrivain, historien et penseur du cinéma, Bertrand Tavernier est mort ce jeudi 25 mars à l’âge de 79 ans.

Mordu de cinéma depuis ses douze ans, il deviendra critique, l’attaché de presse de Stanley Kubrick, puis réalisateur en 1974. Il n’a cessé de tourner depuis, fictions et documentaires, en revisitant le polar (L.627), l’histoire (Que la fête commence), la guerre (Capitaine Conan), le drame (La vie et rien d’autre)…

Né en 1941à Lyon, la ville des frères Lumières, Bertrand Tavernier est aussi l’héritier de l’histoire de la Résistance durant l’Occupation. Son père René Tavernier, résistant et écrivain, publia Eluard et Aragon, ce dernier vivant à l’étage au-dessus avec Elsa Triolet (résistante d’origine russe, prix Goncourt 1945). Le jeune Bertrand grandit dans un milieu culturel et humaniste, auxquels ses films feront écho.

André Tavernier (1915-1989), écrivain et résistant, père du réalisateur Bertrand Tavernier.  (ARKADY)

Piqué de cinéma depuis ses douze ans, arrivée à Paris en 1950 avec ses parents, il fréquente la Cinémathèque, crée un Ciné-club en 1961, collabore à Télérama, Les Cahiers du cinéma, Positif, Cinéma 59-60, et devient attaché de presse.

Il gagne ses galons d’assistant réalisateur sur Léon Morin prêtre (1961) de Jean-Pierre Melleville, avec Jean-Paul Belmondo, puis tourne deux segments de films à Sketchs en 1963-64. Amateur de films populaires, Tavernier est fan du réalisateur italien Ricardo Freda (L’Effroyable secret du professeur Hichcock, 1962) et participera à son Coplan ouvre le feu à Mexico (1967). Fidèle à Freda, il fera appel à lui pour l’assister sur le tournage de La Passion Béatrice (1987) et lui offrira de réaliser La Fille de d’Artagnan (1994). Mais un différend entre Freda et Sophie Marceau, qui tient le premier rôle, l’oblige à diriger cette parodie de films de cape et d’épée, genre qu’affectionnait le réalisateur italien.

Tavernier attendra 1974 pour sortir son premier long métrage, L’Horloger de Saint-Paul, d’après L’Horloger d’Everton de Simenon, qu’il déplace dans un quartier Lyonnais, comme pour effectuer un retour aux sources.

Pour son premier long métrage, Bertrand Tavernier choisit Philippe Noiret comme interprète principal. Ils tourneront cinq autres films ensemble : Que la fête commence (1975), Le Juge et l’assassin (1976), Coup de torchon (1981), La Vie et rien d’autre (1989) et La Fille de d’Artagnan (1994). Ces films, tous historiques (la Régence, l’affaire Vacher, les années 1930 colonialistes, la Première Guerre mondiale, le XVIIe siècle) traduisent le lien étroit qu’entretient le réalisateur avec l’histoire.

Avec Noiret, Tavernier a trouvé son acteur, alors que le premier est en pleine gloire et le second jeune réalisateur. Le cinéaste reconnaît en Noiret la faconde pour incarner Philippe d’Orléans, puis le juge méticuleux piégeant Vacher, la folie d’un Colon de 1939 en Afrique, la droiture vacillante d’un haut militaire chargé de trouver le cadavre d’un soldat inconnu pour la tombe commémorative de l’Arc de Triomphe. Le réalisateur et l’acteur traversent des époques très différentes et des sujets qui le sont tout autant.

Au maximum de ses moyens, l’acteur s’adapte parfaitement à ses rôles de composition (il est le premier acteur césarisé en 1976 pour Le Vieux fusil de Robert Enrico). Si les sujets sont graves, Tavernier et ses scénaristes poussent au rire, souvent noir, sauf dans La Vie et rien d’autre, où le ton est solennel. La Fille de d’Artagnan est une pure comédie, mais mineure, après une mise en œuvre laborieuse.

D’une génération proche des Chabrol, Godard et Truffaut, Bertrand Tavernier n’entre pas dans le rang des créateurs de La Nouvelle Vague. Il défend et réhabilite les grands scénaristes et dialoguistes du cinéma français des années 1930-50. Tavernier privilégie le récit, raconte avant tout des histoires. Il n’en fut pas moins l’attaché de presse de Georges de Beauregard, producteur de La Nouvelle Vague, qui lui donnera ses premières chances de réalisateur avec Les Baisers (1963) et La Chance de l’amour (1964).

Le producteur français  Georges de Beauregard (1920-1984). (COLLECTION CHRISTOPHEL / AFP)

Son absence des écrans de 1964 à 1974 prouve qu’il n’avait pas vraiment trouvé sa place dans ce cinéma-là. Il est alors attaché de presse à plein temps, notamment pour Stanley Kubrick sur 2001 : l’Odyssée de l’espace (1968), Orange mécanique (1971) et Barry Lyndon (1975).

Quand il écrit son premier film, L’Horloger de Saint-Paul, Bertrand Tavernier appelle Jean Aurenche et Pierre Bost pour adapter Simenon. Aurenche à coscénarisé Hôtel du Nord (Marcel Carné, 1938), et avec Bost Le Diable au Corps (1947) de Claude Autant-Lara, ou Jeux interdits (1952) de René Clément… des classiques.

Si Tavernier fait appel au « cinéma de papa » dénoncé par la Nouvelle Vague, ses films n’en sont pas moins en prise avec son temps. La Mort en direct (1980), film d’anticipation avec Romy Schneider, et Max von Sydow, prédisait il y a quarante ans la téléréalité et l’intrusion d’internet dans notre quotidien du XXIe siècle.

Dans L.627 (1992) le réalisateur colle quasiment aux préceptes de la Nouvelle Vague. Il tourne en extérieur la chronique d’une brigade des narcotiques à Paris, caméra à l’épaule, comme un documentaire. Il filme leurs locaux délabrés, interventions dans le métro, planques… d’après le témoignage de l’ex-flic Michel Alexandre. L.627 fait aussi récit, mais au rythme d’événements éparses, et non d’une intrigue.

L’Appât (1995) adapte l’affaire Hattab-Sarraud-Subra de 1984, où une jeune femme séduit, à la demande de proches,un jeune juif supposé riche, pour le cambrioler, et le tuer sous la torture. L’affaire fit grand bruit à l’époque et Tavernier renoue avec l’intérêt qu’il porte aux faits divers depuis Le juge et l’assassin. Le réalisateur met en scène son film comme un huis-clos, à la Polanski, révélant en même temps Marie Gillain, Olivier Sitruk et Bruno Putzulu, aux côtés de Richard Berry et Philippe Torreton, auquel il est fidèle depuis L. 627.

Le temps est au cœur du cinéma de Bertrand Tavernier. Ce n’est pas un hasard si le héros de son premier film est L’horloger de Saint-Paul. La référence au temps dans le titre et le tournage à Lyon où il est né, est teinté de nostalgie. Elle est au cœur de Un dimanche à la campagne, évocation d’un après-midi en famille à la Belle-Epoque, qui renvoie à Jean Renoir, dont Tavernier se sent proche, tout comme les réalisateurs de la Nouvelle Vague d’ailleurs.

Le film se déroule juste avant la déclaration de guerre de 1914, comme une dernière salve de bonheur avant le désastre. Dans Capitaine Conan (1996), il filme ce désastre, les deux films composant un diptyque, un avant et un après. Atypique, Tavernier ne situe pas Conan sur le front français comme c’est souvent le cas, mais dans les Balkans. Il se sert du conflit pour confronter deux gradés devant juger des actes de leurs troupes, toujours actives après la démobilisatiion de 1918, livrés à elles-mêmes. Le sujet ne se limite pas au premier conflit mondial, mais à la guerre, comme Kubrick dans Les Sentiers de la Gloire (1958) et Full Metal Jacket (1987).

Laissez-passer (2001) raconte l’histoire du réalisateur Jean Devaivre (La Dame de onze heures, 1947), dans un biopic qui lui permet de parler du cinéma français sous l’Occupation. Le film s’avère une synthèse entre sa cinéphilie et l’esprit de résistance, issue de sa jeunesse lyonnaise. Il n’est pas pour autant passéiste. Tavernier retrace une histoire oubliée qui défend l’esprit d’indépendance des créateurs face à l’occupant, ou à toute forme de contrainte, question toujours d’actualité. Il donnait en même temps un de ses meilleurs rôles à Jacques Gamblin, en pleine ascension.

Mais pour des questions de droits,Laissez-passer créa la discorde Bertrand Tavernier et Jean Devaivre, dont le réalisateur filmait une partie de la vie. Une zizanie qui s’est apaisée avant la mort de Devaivre en 2004, mais dont ils sortiront meurtris.

Le cinéaste est cinéphile et ses références au 7e art sont nombreuses. Spécialiste du cinéma américain, il a publié en 1970 avec Jean-Pierre Coursodon 30 ans de cinéma américain (éditions C.I.B), puis 50 ans de cinéma américain en 1991 qui font référence. Dans la brume électrique (2009) est sa lettre d’amour au film noir américain, réalisé aux Etats-Unis avec Tommy Lee Jones. Autre figure américaine majeure pour Tavernier : le saxophoniste de jazz Dexter Gordon. Il le dirige dans Autour de minuit (1986), considéré comme un des plus beaux films sur le jazz (Oscar 1987 de la meilleure musique).

Après cet hommage à ses amours américaines, Bertrand Tavernier revient à sa passion pour le film historique en adaptant en 2010 La Princesse de Montpensier d’après l’œuvre de Madame de La Fayette. Si l’action se situe au XVIe siècle, le réalisateur (aussi adaptateur avec Jean Cosmos) donne au texte un éclairage contemporain dans l’indépendance de la princesse et rajeunit les protagonistes. Il révéle au passage Mélanie Thierry, Grégoire Leprince-Ringuet, Gaspad Ullièl et Raphaël Personnaz. Le film en compétition à Cannes est salué par la critique et le public mais repartira bredouille.

Si le drame domine chez Betrand Tavernier, il a aussi l’humour. Sa dernière fiction est une comédie politique : l’adaptation de la bande dessinée Quai d’Orsay de Antonin Baudry et Christophe Blain (Editions Dargaud). Baudry y raconte ses mois passés comme conseiller du ministre de l’Intérieur, puis Premier ministre, Dominique de Villepin. Tavernier reprend Raphaël Personnaz pour le rôle du conseiller et donne à Thierry Lhermitte celui du ministre.

Le cinéaste ne réalisera plus qu’un documentaire en 2016, Voyage à travers le cinéma français, projeté à Cannes et devenu une série documentaire à la télévision. Bertrand Tavernier y clame son amour pour les films et les cinéastes qui ont bercé son enfance et sa cinéphilie. De 1930 à 2008, le film de 3h15 compile 594 extraits qui couvrent 94 longs métrages, choisis et commentés par le réalisateur-cinéphile.

Bertarnd Tavernier revient sur cette cinéphilie en tant qu’invité à Radio France qui lui offre en 2019 carte blanche pour une série de concerts consacrés aux bandes originales de films français. De 1933 (14 Juillet, de René Clair) à 1975 (Le Vieux Fusil, de Robert Enrico), en passant par Le Mépris, Mon OncleBertrand Tavernier réhabilite la musique de films, un art négligé qu’il connaît avec érudition. Comme un chant du cygne.

Source : France Info

Maria Rodriguez
Maria Rodriguez
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