« Le Festival d’Avignon aurait dû être reporté, pas annulé », selon la directrice de théâtre Fabienne Govaerts

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"Le Festival d'Avignon aurait dû être reporté, pas annulé", selon la directrice de théâtre Fabienne Govaerts

Annulation du Festival d’Avignon, crise dans le spectacle vivant, Roselyne Bachelot nouvelle ministre de la Culture… autant de sujets qu’aborde cette professionnelle à l’heure de la réouverture des théâtres.

Directrice des théâtres Le Verbe Fou d’Avignon et La Clarencière à Bruxelles, Fabienne Govaerts aborde les sujets chauds du moment sur le spectacle vivant, à l’heure de la réouverture des théâtres en France, après leur fermeture due au Covid 19.

Opposée à l’annulation pure et simple du festival Off d’Avignon, dont elle est membre du comité d’administration, ellepointe les conséquences sur la profession, sur la ville, aborde le sujet des subventions et compensations, et donne son avis sur la nouvelle ministre de la Culture Roselyne Bachelot qui s’apprête à organiser des Etats généraux des festivals à Avignon.

France Info Culture : vous participez à la réouverture des salles de théâtre à partir du 15 juillet, alors que le festival d’Avignon est annulé, comment se déroule ce processus ?

Fabienne Govaerts : C’est horriblement difficile. On n’a aucun soutien pour combler le manque dû à l’annulation du Festival d’Avignon, et pas plus de soutien pour la seuleréouverture des salles. On aurait apprécié que la ville d’Avignon nous suive un peu,tout commeles commerçants, mais rien du tout. L’administration du Off ne voulait pas non-plus que l’on rouvre.

Vous faites partie du conseil d’administration du Off, comment se sont déroulés les pourparlers pour aboutir à une reprise en juillet ?

C’est une véritable révolution, ça gronde de partout, parce que le Off a décidé d’annuler cette édition unilatéralement, alors que je proposais qu’on attende un peu pour voircomment allaient évoluerles choses. Cette décision m’a sembléprématurée, mais personne n’a voulu m’écouter, tout le monde m’a traitée de folle. Ça a alors commencé à gronder dans les rues d’Avignon. Car quantité de théâtres sont mis en péril, comme de nombreuses compagnies, quantités d’artistes et quantités de commerces, même des hôtels, car cette ville ne vit que sur le bénéfice du festival, d’une année à l’autre. C’est donc une catastrophe économique.

On a alors créé une fédération des théâtres avignonnais, afin d’avoir du poids. On n’a pas considéré que les directeurs de théâtres pouvaientêtre responsables, et être suffisamment intelligents pour prendre des mesures de sécurité pour accueillir le public. On a tout de suite imposé la fermeture. C’est dommage.

Quels étaient vos arguments pour maintenir le festival ?

Principalement, qu’il était trop tôt pour prendre une telle décision, tout comme je ne voyais pas où était le problème de le déplacer de quelques semaines, ou de le différer au mois d’août. D’ailleurs, Pierre Béffeyte, président du Off, ne voulait pas annuler le festival. Et jusqu’à deux jours avant l’annonce, il était comme moi, il a tout fait pour qu’on ne l’annule pas. Ce qui n’est ni connu, ni reconnu par personne. Tout le monde essaye de le démolir aujourd’hui.

C’est une très mauvaise décision d’avoir annulé le festival. En Belgique, où j’ai un théâtre, La Clarencière, on peut accueillir jusqu’à 200 personnes à l’intérieur des salles, et 400 en extérieur, depuis le 1er juillet. Et cela devrait augmenter au 1er août. En général, on se suit, la France et la Belgique. J’ai des amis qui ont déjà rouvert à Paris, et ils font salle comble, en respectant les critères sanitaires.

La directrice de théâtres Fabienne Govaerts. (Ariu Federico)

Comment vous positionnez-vous par rapport au In dans cette annulation ?

Comme chaque année, le Off a le problème d’être sur les mêmes dates que le In, ce qui entraîne des tensions dans l’organisation, car le In annonce ses dates plus tard que nous, et il faut s’aligner dessus. Le In termine également environ une semaine avant nous, ce qui fait que toute la presse annonce que le festival est fini,avec pour conséquence une chute colossale de la fréquentation du Off sur les derniers jours.

Il y a toujours ce problème d’identité entre le In et Off. Donc, je trouvais que c’était l’occasion de nous dissocier du In une fois pour toute, en faisant le Off au mois d’août et le In en juillet. La ville serait contente, les touristes seraient contents, ça solutionnerait le problème de logement, de stationnement, et le problème de l’identité. Ça a été un tollé ! Pourtant c’était l’occasion de faire comprendre au public que d’un côté, il y a un théâtre totalement subventionné, le In, et de l’autre des artisans privés. Je ne comprends pas ce refus, puisque l’on sait que 85% du public et de l’économie sont générés par le Off.

Pourtant vous rouvrez votre salle à Avignon, Le Verbe Fou, le 15 juillet ?

Oui, mais c’est compliqué. On ne peut pas programmer sur quinze jours, ce qui serait un risque compte tenue de la méconnaissance de l’évolution de la maladie. On s’attend d’ailleurs à devoir fermer certains jours, selon la fréquentation qui peut être impactée par la crainte de contracter le virus. On sait de toute façon que la réouverturese fera à perte, mais on en a envie.

Quelle est votre programmation ?

Pour l’instant, le matin je donnerai Les Audacieux, de Colette et Debussy, puis dans un second temps Le Corps de mon père de Michel Onfray, qui étaient prévus pour le off cette année. L’après-midi pendant une première période, on donnera Loup cherche beurre désespérément, un spectacle à partir de cinq ans, suivi par Le petit Chaperon rouge, à partir de 6 ans, puis par Le petit Avare de Molière, aussi à partir de 6 ans. Et le soir, un jour sur deux, il y auraRequiem pour un Louis d’or,un spectacle composé de textes de Maupassant, d’AlphonseAllais, et de Villiers de l’Isle-Adam, en alternance avec Amor Sulfurosa de Lionel Damei et Alain Kingler, qui allie poésie et musique. Puis il y auraUne reine en exil, un seul en scène consacré à Pina Bausch.

Les acteurs sont au maximum deux sur scène, parfois avec des marionnettes. On devait avoir un spectacle avec cinq ou six comédiens, mais vu les circonstances, on n’a pas osé. Il a fallu recomposer la programmation.

Que pensez-vous des annonces du In sur une « Semaine d’art » en octobre à Avignon qui reprendrait 35 créations initialement prévues pour le festival en juillet ?

Il faut bien qu’ils justifient leurs subventions. Sinon on leur en rabotera une partie l’année prochaine. D’ailleurs les scènes d’Avignon se rangent derrière le In, et la marie a demandé au Off de le rejoindre. Les théâtres d’Avignon ouvriront d’ailleurs à cette occasion, tout comme ma salle.

La directrice de théâtres Fabienne Govaerts.
La directrice de théâtres Fabienne Govaerts. (Copyright Agnieszka Lodzia-Brodzki)

Mais d’où vient cette absence de subventions pour les théâtres avignonnais, alors que des théâtres privés à Paris ont eu des compensations de pertes ?

Ils ont eu quelque-chose du FSUV (Fonds d’Urgence pour le Spectacle Vivant Privé). Le Off a demandé de gérer ce fonds pour Avignon, mais ça n’avance pas, on n’a rien eu et pas de nouvelles depuis. Je pense que Macron a été malin en annonçant que les salles pourront rouvrir le 15 juillet. Car pourquoi accorderait-il un fond de secours, alors que les salles rouvrent ? Il n’a pas dit qu’il fallait annuler le festival, d’ailleurs d’autres ont lieu. J’ai de gros doutes sur le fonds de secours. Aucun document ne correspond à nos structures, alors que les frais fixes sont là. Combien d’années va-t-il falloir pour se remettre de ça ? Comment va se dérouler le prochain festival ? C’est très anxiogène.

Comment percevez-vous à ce sujet la nomination de Roselyne Bachelot au ministère de Culture ?

Je trouve que c’est quelqu’un d’éminemment sympathique et de truculent. Je l’aime bien comme beaucoup de gens, je pense. C’est quelqu’un qui aime la culture et ça fait plaisir de la voir à ce poste. Je trouve très bien son initiative d’Etats généraux des festivals à Avignon. J’en ai entendu parler, mais j’ai peur que cela tourne surtout autour du In. Ce qui ne me semble pas le plus urgent, puisqu’il n’est pas inquiété. Par contre, ce qui est rassurant, c’est qu’elle dit vouloir s’occuper des artistes. Elle a conscience que suite au confinement beaucoup ont dû changer de boulot, pour manger et payer leurs factures. Elle est près du peuple, cette ministre. Elle écoute, elle entend, elle se remet en question, ce qui n’est pas fréquent. Elle n’est pas vaniteuse. Ce n’est pas quelqu’un de vénal, mais quelqu’un qui a à un idéal. Donc ça me rassure assez.

Qu’elle se penche sur Avignon, c’est bien, mais j’espère qu’elle verra aussi le Off, qu’elle se rendra compte que c’est un festival de petits artisans. Maintenant, elle met un chantier en route, il faudra voir si on ne lui met pas des bâtons dans les roues. Mais je la rejoins quand elle dit que nous relevons de métiers qui doivent s’épanouir pour donner de la jouissance au public, sans que cela demande des sacrifices. Elle est donc bien consciente qu’il faut venir en aide aux artistes. Je suis assez confiante.

Source : France Info

Maria Rodriguez
Maria Rodriguez
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