«Le grand recensement des contre-vérités flagrantes sur la chloroquine»

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Verdi le combattant

Fin février 2020. Le premier Français qui n’avait pas récemment voyagé à l’étranger meurt, dans l’Oise. Pour les médecins inquiets de ce qui se passe en Chine, c’est l’alerte rouge. Malgré les affichettes placardées par Agnès Buzyn dans les aéroports, le coronavirus a pénétré sur le territoire français. Personne ne sait à l’époque quelle sera sa diffusion. Presque personne, hormis ceux qui en sont responsables, ne sait encore que la France a laissé disparaître son stock de masques. Les médecins, eux, n’ignorent pas que le système de santé ne tient plus depuis longtemps que sur les épaules des personnels soignants. Certains mesurent l’ampleur de ce qui vient.

L’annonce de Didier Raoult sur l’efficacité spectaculaire d’un antipaludéen de synthèse, la chloroquine, a d’abord suscité un grand soulagement, immédiatement suivi chez beaucoup d’entre nous, professionnels de santé, d’un doute grandissant, devant les erreurs accumulées lors de ses prises de parole. Absence de toxicité, incitation à «se jeter» sur un médicament au maniement délicat. Lorsque nous découvrons l’article chinois sur lequel Raoult base sa communication de crise, nous sommes stupéfaits. Pas besoin d’avoir des connaissances particulières en méthodologie statistique pour comprendre que quelque chose cloche. Pas une donnée chiffrée. On ne sait pas quelle dose a été donnée, à quel type de patient, ni combien ont été traités. L’article n’a pas été peer-reviewed, c’est-à-dire revu par des pairs, décrypté, c’est un pur effet d’annonce. Alors, certes, dans cette période chaotique, on se dit que devant une révélation d’une telle importance, les Chinois ont voulu faire au plus vite, prévenir le monde entier. Et Didier Raoult, qui conseille, comme il l’explique avec une délicieuse modestie, les Chinois, meilleurs virologues du monde, a probablement eu droit à la primeur de cette révélation.

La chloroquine disparaît comme par enchantement

Sur YouTube, il poste le 28 février une interview étrange, «Pourquoi les Chinois se tromperaient-ils ?» dans laquelle, à plusieurs reprises, il reprend son interlocuteur avec un agacement évident : «Non, ce n’est pas la question qu’il faut me poser ! Il faut me demander…» Un groupe informel de médecins et de twittos se refile le lien. Nous nous frottons les yeux. Ce que Raoult fait passer pour une interview n’est en fait qu’une audience donnée à un de ses étudiants ou chargés de com. Nous lui conseillons d’ailleurs narquoisement de monter son sujet la prochaine fois avant de le diffuser. Une heure plus tard, la vidéo disparaît et revient sous une forme plus professionnelle pouvant donner l’illusion d’une vraie interview. Et rapidement, dans la presse qui commence à tourner ses micros vers le professeur marseillais, celui-ci modifie son propos, sans jamais se remettre en cause.

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La chloroquine, hier spectaculaire et miraculeuse, disparaît comme par enchantement, remplacée du jour au lendemain par l’hydroxychloroquine (Plaquenil), un médicament différent, moins répandu. Si sa structure chimique est proche de celle du médicament antipaludéen, l’hydroxychloroquine (HCQ) est essentiellement utilisée dans des maladies rhumatismales comme la polyarthrite rhumatoïde, ou des maladies immunitaires comme le lupus. Elle ne traîne donc pas en grande quantité dans les armoires à pharmacie. Et sa toxicité cardiaque, bien réelle, est légèrement moindre que celle de la chloroquine. Raoult met en avant l’HCQ comme une immense découverte, continue comme à son habitude à ridiculiser ses détracteurs : «Les médecins qui me critiquent ne sont ni dans mon champ ni dans ma catégorie de poids.» Il fustige l’immobilisme de petits officiers de santé aigris, tout juste bons à suivre les diktats des autorités, qui, empêtrées dans leur calamiteuse gestion de la crise, n’osent intervenir. Et sa posture de Gaulois réfractaire, de grande gueule affrontant le système, lui attire la sympathie de ceux à qui il donne de l’espoir, de ceux qui comprennent que l’Etat ne leur dit pas tout, et de ceux qui cherchent un héros qui puisse coller à leurs préjudices : l’homme seul contre l’establishment, le chevalier blanc affrontant Big Pharma, le colosse hippocratique assailli par des hordes de fourmis sans âme.

Levée justifiée de boucliers

Personne, parmi ceux qui lui tendent un micro, ne lui pose la question que nous, généralistes, cardiologues, pharmacologues, urgentistes, réanimateurs, nous posons tous : par quel tour de passe-passe Raoult a-t-il changé en 48 heures de médicament miracle, au vu et au su de tous ? Et comment se fait-il que personne ne le voit ? Lui qui fait si grand cas de son image sur les réseaux sociaux, a-t-il soudain pris conscience du risque d’être confronté avec la chloroquine à une levée justifiée de boucliers et à des morts par automédication ?

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Alors que l’Organisation mondiale de la santé sonne le tocsin, dans le contexte de méfiance généralisée par rapport à la parole scientifique, de défiance par rapport aux gouvernements, de prise de conscience (tardive et parfois disproportionnée) de l’influence de Big Pharma, et alors que la crainte des débuts laisse place à une véritable panique chez certains à chaque nouveau cas recensé, Raoult amasse des «likes», des fans, des sites à sa gloire. Et commence pour nous, effarés, le grand recensement des contrevérités flagrantes assénées comme des vérités révélées, que jamais le professeur n’aura l’honnêteté de rectifier.

L’intégrité intellectuelle minimale consisterait pour Didier Raoult à admettre avoir changé de cheval en route. A admettre que l’inquiétude des détracteurs qu’il méprise était fondée, s’agissant de la chloroquine auquel beaucoup ont accès, sans en connaître les dangers (la Nivaquine est souvent utilisée en IMV, intoxication médicamenteuse volontaire, pour se suicider). Et parce que Raoult ne se rétracte jamais, il engrange tous les bénéfices de sa médiatisation : chaque supporteur du mage marseillais y va de son témoignage. Leur frère, sœur, oncle, le beau-père de leur coiffeuse, a pris le médicament du professeur (lequel ?) pendant huit ans en Afrique et n’a jamais eu de problème, c’est bien la preuve que les détracteurs sont juste jaloux, ou, pire, mandatés par «les lobbies».

Et inlassablement, nous répétons des vérités basiques :

— Oui, la chloroquine existe depuis des années.

— Oui elle est utilisée largement.

— Mais dans une autre indication, la prévention du paludisme.

— Et à une dose cinq à dix fois plus faible.

— Et à forte dose elle provoque des arrêts cardiaques.

— Et elle n’a jamais fait preuve d’efficacité contre un virus.

— Ni celui-ci ni un autre.

— Et de même pour l’hydroxychloroquine.

— C’est même plutôt le contraire.

En fait ce que disent patiemment les tenants de la méthode scientifique est très contre-intuitif, quasiment inaudible. Parce qu’ils disent à des gens inquiets et déboussolés, qui ont mis leur foi et leur espoir dans UN HOMME, que dans ses affirmations… rien ne va.


Christian Lehmann médecin et écrivain

Source du post: liberation.fr

Maria Rodriguez
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