Le monde d’avant le monde d’après

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Le malade numérique

«Nous ne reviendrons pas à la normale parce que la normalité était le problème.» Affiché il y a quelques semaines sur un immeuble de Santiago par des opposants au gouvernement néolibéral chilien, ce slogan a tout pour convaincre. Même les économistes les plus orthodoxes ne proposent pas, du moins officiellement, d’organiser la sortie en vue d’un retour à la situation normale. Chacun fait désormais pour soi-même l’expérience de ce que le coronavirus ne vient pas de nulle part. Que gagnerait-on à reproduire les causes qui, de la réduction du nombre de lits d’hôpitaux à la délocalisation de la production des moyens de survie, ont mené la moitié de l’humanité au confinement ?

En cela, on ne peut pas dire du coronavirus qu’il nous surprend «comme un voleur dans la nuit», ainsi que l’annonçait Paul à propos de l’Apocalypse. Selon l’apôtre, «quand les gens diront : « Quelle paix, quelle sécurité ! » c’est alors que soudain la ruine fondra sur eux comme les douleurs sur la femme enceinte» (première épître aux Thessaloniciens). Pour ce qui nous concerne, il y a bien longtemps que les plus lucides (et les manifestants de Santiago en font partie) ne disent plus «Quelle paix, quelle sécurité !» Ils n’ont pas été étonnés d’entendre une nouvelle guerre déclarée en temps de paix. Quant à l’insécurité sociale dans laquelle le suspens de l’économie mondiale jette une grande partie de la population, elle n’est pas non plus une nouveauté pour eux.

Ce sentiment qu’il n’y a pas de hasard dans ce qui nous arrive détermine le regard que l’on porte sur le monde d’avant. Il faut toutefois reconnaître que ce monde n’avait rien de «normal» si l’on entend par ce terme une organisation sociale et politique capable de faire face à un événement grave sans revenir sur ses principes juridiques. D’état d’urgence en état d’urgence, le monde d’avant a donné plus d’une fois la preuve qu’il fonctionnait à l’exception érigée au rang de norme. Bien loin de faire rupture, la catastrophe (terroriste, financière, écologique) était peu à peu devenue le garant de sa continuité.

Les manifestants de Santiago ont eu raison de mettre en garde contre un retour à la normale qui, en réalité, cacherait la perpétuation du gouvernement par la crise. Surtout qu’entre-temps les autorités chiliennes ont promulgué l’«état de catastrophe» : la présence de l’armée dans les rues fait qu’aucun slogan politique n’est plus autorisé à Santiago. Ce gouvernement ne veut pas non plus d’un retour à la normale, mais il ne l’entend pas au même sens que ses opposants. C’est ici qu’il vaut peut-être la peine de se demander ce qui, du monde d’avant, doit être abandonné et ce qui, malgré tout, mérite d’être préservé.

Si «le monde d’avant» signifie la marchandisation de la santé, la prédation sans limite de la nature ou la psychologie de guerre érigée au rang de morale collective, alors il n’y a pas de risque à tourner la page. Tout simplement parce que ces tendances déjà à l’œuvre avant l’apparition du coronavirus ont aggravé ses effets dans des proportions considérables. Mais, à l’heure du confinement, nous sommes encore en mesure de nous souvenir que le monde d’avant n’était pas fait que de cela. Sans souci d’ordre ni d’exhaustivité, souvenons-nous de la liberté de se mouvoir, du droit de déambuler sans masque, du baccalauréat national, du tapage nocturne provoqué par les clients du bar d’en bas, de l’absence (relative) de traçage numérique et de nos oublis inconscients des gestes barrières. Ces expressions les plus élémentaires d’une vie «normale» étaient déjà menacées dans le monde d’avant, c’est vrai. Raison de plus pour se souvenir qu’elles faisaient que l’avant, aussi détestable fût-il, ressemblait parfois encore à un monde.

Les utopies du monde d’après vont se multiplier, les programmes autoritaires de gestion de l’avenir aussi. Dans le conflit des interprétations qui nous attend, la critique du monde d’avant sera déterminante, et avec elle le refus de retourner à une pseudo-normalité qui a amplifié les effets de la crise. Mais ni la critique ni l’utopie ne sont condamnées à une table rase qui ne serait que le symétrique inversé de l’univers promis par les partisans de la surveillance numérique et de l’immunité permanente. Même un révolutionnaire peut s’autoriser un moment de conservatisme. Pour le dire en paraphrasant Adorno, il n’est pas vain d’être solidaire du monde d’avant à l’instant de sa chute.

Cette chronique est assurée en alternance par Sandra Laugier, Michaël Fœssel, Sabine Prokhoris et Frédéric Worms.

Source du post: Liberation.fr

Pascal Guy
Pascal Guy
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