le nombre de salariés au chômage partiel est-il surestimé, comme l’affirme le patron du Medef ?

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le nombre de salariés au chômage partiel est-il surestimé, comme l'affirme le patron du Medef ?

Quelque13,3 millions de travailleursconcernés par le chômage partiel: ce chiffre, très médiatisé, correspond en réalité aux demandes faites par les entreprises.Le nombre desalariés placéseffectivement dans cette situation n’est pas forcément le même.

Combien de salariés français sont réellement au chômage partiel, à cause de l’épidémie de coronavirus? Leur nombre a explosé avec le début confinement mi-mars. Depuis, il n’a cessé d’augmenter, même si cette hausse s’est ralentie depuis début mai. D’après le dernier décompte de la Dares, le service statistique du ministère du Travail, publié le 10juin, près de 13,3 millions de salariés sont concernés par ce dispositif.

Mais selon le président du Mouvement des entreprises de France (Medef), interrogé dans « Le Grand Jury »de RTL,Le Figaroet LCI, ce chiffre colossal, en constante augmentation et régulièrement relayé par les membres du gouvernement, « n’est pas exact ». Pour Geoffroy Roux de Bézieux, le vrai nombre tournerait plutôt « autour de 5-6 millions », soit plus de deux fois moins. Le patron des patrons dit-il vrai ou « fake » ?

Comme l’explique Geoffroy Roux de Bézieux, ce chiffre, souvent présenté comme celui des salariés au chômage partiel, correspond en réalité au « cumul« du nombre total d’employés pour lesquels des entreprises ont demandé à bénéficier du chômage partiel. La nuance est donc de taille.

Au 8juin, 1386000 entreprises avaient déposé une demande de chômage partiel pourquelque 13300000 salariés au total. Depuis le 1ermars, les deux courbes suivent d’ailleurs la même évolution.

« Il faut bien faire la distinction entre l’ouverture des droits et leur consommation, avertit Eric Heyer, directeur du département analyse et prévision de l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE). On a ouvert des droits au chômage partiel pour un peu plus de 13 millions de salariés, mais il n’est pas dit que les entreprises utilisent l’intégralité de ces droits. » La Dares le note également dans un « avertissement »: « Lors du dépôt de la demande d’autorisation préalable d’activité partielle, chaque établissement indique un nombre prévisionnel de salariés concernés [mais] ce dernier peut s’avérer in fine supérieur au nombre de salariés effectivement placés en activité partielle. »

Ainsi, les entreprises font généralement des demandes très larges, mais n’utilisent pas forcément tout. Seules les demandes d’indemnisation déposées ensuite pour obtenir le remboursement des salaires versés permettent de déterminer le nombre de salariés effectivement placés en activité partielle. Le président du Medef l’a lui-même reconnu au micro du « Grand Jury ». Les entreprises « ont demandé ‘le maximum' » auquel elles pouvaient prétendre, mais « au fur et à mesure de la reprise de l’activité, elles ont mis au chômage partiel beaucoup moins de monde ».

Dans une évaluation de l’impact économique de la pandémie (PDF) datée du 6mai, l’OFCE estimait que 6,6 millions de salariés devaient se trouver au chômage partiel le 11mai. A cette date, les demandes de chômage partiel concernaient 12452909 salariés, d’après la Dares. Le rapport était donc très proche d’un sur deux, conforme à l’estimation du président du Medef.

« Le phénomène est par ailleurs classique, observe Philippe Askenazy, chercheur en économie au Centre Maurice Halbwachs duCNRS et de l’ENS. Les demandes dites ‘autorisées’ dépassent toujours largement les indemnisations finales dites ‘consommées’. »« C’est ce qu’on a puvoir dans les crises passées, notamment celle de 2008, confirme Eric Heyer. Les entreprises ont plutôt utilisé 50% de ces droits. »

En 2009, les demandes ‘consommées’ n’ont in fine représenté qu’un tiers des demandes ‘autorisées’.Philippe Askenazy, chercheur au Centre Maurice Halbwachsà franceinfo

Eric Heyer invite toutefois à la prudence: « Cette crise est très particulière etil se pourrait que les entreprises utilisent un peu plus ces droits. » Les dernières estimations de la Dares (PDF) tendent à lui donner raison. En avril, sur les 11,8 millions de salariés concernés par des demandes, environ 8,6 millions auraient effectivement été placés en chômage partiel en avril, soit près de 73% d’entre eux.

Afin d’estimer le nombre de salariés effectivement placés en activité partielle, la Dares a eu recours à deux sources d’informations complémentaires. D’une part, une enquête « qui permet d’estimer le non-recours effectif à l’activité partielle pour les entreprises qui avaient pourtant déposé une demande d’autorisation ». Et « d’autre part, une consultation spécifique réalisée auprès de 1000 déclarants qui n’ont pas encore réalisé de demande d’indemnisation pour avril ».

En plus du raccourci trompeur qui conduit certains à parler de 13,3 millions de salariés au chômage partiel, le président du Medef formule une autre critique: « Le chômage partiel [n’est] pas compté en équivalent temps plein ». « Si vous demandez une matinée de chômage partiel par mois, ça compte pour un », indique Geoffroy Roux de Bézieux. Ce dernier voudrait donc que soit seulement pris en compte le nombre d’heures de travail qui ne sont plus effectuées par les employés, quelle que soit leur situation.

Actuellement, « la Dares va comptabiliser exactement de la même manière le fait que le salarié soit en activité partielle complètement ou partiellement », confirme Eric Heyer. Or une entreprise peut très bien décider de mettre au chômage partiel ses salariés pendant 80% de leur temps de travail et leur demander de venir travailler durant les 20% restants, relève l’économiste. De même, un employeur peut choisir de mettre au chômage partiel ses salariés à temps partiel, mais pas ceux à temps complet.

« Mettre en activité partielle quelqu’un qui ne vient que deux jours par semaine dans une entreprise, ce n’est pas la même chose que pour quelqu’un qui venait tous les jours », relève Eric Heyer. Modifier le mode de calcul aurait une conséquence non négligeable, pointe l’économiste: « Plus vous allez raisonner en équivalent temps plein, plus les chiffres du chômage partiel vont baisser. »

Les donnéesdemeurent toutefois provisoires. Les entreprises disposent en effet d’un délai d’un an pour déposer leur demande d’indemnisation des heures chômées. En général, remarque Eric Heyer, les petites structures, plus fragiles économiquement, demandent à bénéficier de ce dispositif très vite. Les plus grandes, aux reins plus solides, le font un peu plus tard.

Cependant, toutes les requêtes sont formulées dans un délai allant de trois à six mois. « Il faudra donc quelques mois pour avoir des données fiables pour la crise actuelle », tempère Philippe Askenazy. En attendant, juge l’expert, « le Medef a probablement raison ».

Source : France Info

Maria Rodriguez
Maria Rodriguez
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